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Débats

Déclaration internationaliste de la FIR, du CCR, du CRT et de RIO

Italie : contre le gouvernement de droite et d’extrême droite, contre l’Europe du capital

Macron a reçu en grande pompe, à l’Elysée, le nouveau président du conseil italien, Giuseppe Conte, marionnette de l’extrême droite et des populistes du Mouvement 5 Etoiles. Migrants et Europe, les deux hommes ont affiché ou fait semblant d’afficher leurs accords. De l’autre côté des Alpes, c’est donc un gouvernement brun foncé qui vient de s’installer. Plusieurs groupes révolutionnaires et internationalistes en Europe, membres et sympathisants de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale, ont pris position autour de la nouvelle situation qui s’est ouverte en Italie.

[Crédits : Il Fatto Quotidiano. Peinture murale à Rome symbolisant l’alliance entre l’extrême droite de Salvini et les populistes de Luigi Di Maio]

Avec la nomination de Giuseppe Conte au poste de Premier ministre en Italie, ce 1er juin, c’est la première fois qu’un pays fondateur de l’Union Européenne voit arriver au pouvoir des forces d’extrême droite et des « populistes » de droite, qui ont fait du discours eurosceptique l’un de leurs fonds de commerce. Le nouveau premier ministre, marionnette de Matteo Salvini (Ligue) et Luigi Di Maio (Mouvement 5 Etoiles), est le chantre d’un discours profondément réactionnaire et xénophobe.

L’évolution de la situation politique et institutionnelle en Italie, ainsi que la capacité de résistance du mouvement ouvrier italien, seront des éléments clés pour l’avenir de la lutte de classes au niveau européen. Elles constituent donc pour les marxistes révolutionnaires des éléments d’une importance centrale.

Qui sont les partis qui forment le gouvernement en Italie ?

Les résultats des élections législatives du 4 mars en Italie ont été le reflet d’une profonde crise politique, sociale et institutionnelle. Avec l’énorme revers électoral du Parti Démocrate (18,7%) de Matteo Renzi et l’effondrement du berlusconisme (14%), les principales forces politiques qui ont administré les affaires de la bourgeoisie depuis vingt-cinq ans, appliquant les recettes néolibérales dans les années 1990 et 2000 et les politiques d’austérité après 2008, ont été défaites. Dans le même temps, et alors que la gauche réformiste a quasiment disparu du paysage électoral, le scrutin du 4 mars a vu le surgissement de deux forces se présentant comme « antisystème ».

D’un côté, la Ligue (ex-Ligue du Nord) de l’ultra-droitier Matteo Salvini, a remporté 17,3% des voix, passant devant ses anciens alliés berlusconistes. De l’autre, les populistes de droite du Mouvement 5 Etoiles (M5S) de l’ancien comique Beppe Grillo, dirigé par Luigi Di Maio, ont fait une poussée impressionnante (32,7%). Cependant, aucune majorité parlementaire n’est sortie de cette situation particulière, ni un quelconque bloc politique autour du Parti Démocrate, qui continue à être le parti qui a les faveurs de Confindustria - le grand patronat italien - ou même des berlusconistes. Dans ce contexte, après des semaines de négociations et d’incertitude, un « contrat de gouvernement » inédit entre la Ligue et le M5S a finalement été scellé.

Mouvement d’extrême droite, la ligue représente les intérêts de la petite et moyenne bourgeoisie du nord du pays, raciste envers le « Mezzogiorno » (sud de l’Italie), ainsi que des secteurs similaires dans le centre-sud du pays, désormais unis sous le nouveau profil nationaliste de la Ligue. Dans la dernière période, le parti a tenté de se « dé-régionaliser », en enlevant le mot « Nord » de son appellation d’origine, pour tenter de conquérir de nouvelles voix dans le centre et le sud du pays. Il s’est ainsi projeté comme un vrai parti de dimension nationale, à l’image du Front National de Marine Le Pen, grande amie de Salvini. Ce n’est pas un hasard si celui-ci a fini par être élu comme sénateur dans la circonscription de Reggio Calabria, dans le sud du pays. Quant à la base électorale du M5S, elle se situe principalement dans le centre et le sud du pays, au sein des secteurs populaires désorientés et désabusés par les années de crise, d’austérité et de trahisons électorales des partis traditionnels.

Une fausse alternative à la crise des partis traditionnels

Cette montée préoccupante de forces de droite réactionnaires ne signifie pas, cependant, que nous serions face à une vague fasciste, tel que cela est souvent présenté, à gauche, au niveau européen. Dans une grande mesure, elle est le fruit d’un grand malaise social face aux conséquences de la crise économique et de la décomposition des vieux partis traditionnels et de leurs héritiers. Tout particulièrement en ce qui concerne la liquidation des anciens partis ouvriers, qui se sont transformés pour opérer une mue néolibérale, une forme de « blairisation » ou de « macronisation » qui concerne en particulier le Parti Démocrate.

Après la dissolution du Parti Communiste Italien (PCI) – qui fut un temps le parti communiste le plan grand d’Europe -, un secteur a créé le Parti de la Refondation Communiste, qui depuis le milieu des années 1990 jusqu’en 2006 est devenu le soutien des gouvernements socio-démocrates de centre-gauche comme celui de l’Olivier (coalition politique de centre-gauche) et, par la suite, d’autres coalitions de centre-gauche. Dans le même temps, un autre secteur de l’ancien PCI s’est intégré au Parti Démocrate (PD) en alliance avec des secteurs socio-démocrates et sociaux-chrétiens. Le PD de Romano Prodi, Renzi et Paolo Gentiloni, a agi comme cheville ouvrière pour la gouvernabilité de l’establishment, en parallèle de Berlusconi, et a appliqué une réforme du travail qui a liquidé plusieurs grandes conquêtes ouvrières. De ce point de vue, il a ouvert la voie à la montée de l’extrême droite.

D’un autre côté, cette montée de l’extrême droite est l’illustration de l’échec des tentatives de réforme du régime parlementaire italien mises en œuvre pour résoudre les éléments plus structurels de crise d’hégémonie du grand capital, patente depuis les trois dernières décennies.

En réalité, ni la Ligue ni le M5S ne sont des partis « antisystèmes ». Ils sont plutôt l’expression de la crise du système mais constituent une réponse à l’intérieur même des cadres du système. La Ligue du Nord est née à la fin des années 1980 et plonge ses racines dans la fissuration de la vieille Ière République, avec l’éclatement de la Démocratie Chrétienne, la disparition du PC et le déclin du PSI. Fondé en 2009, le M5S doit son origine à la crise du bipartisme incarné par le PD et Berlusconi par le biais duquel le grand capital italien avait tenté de consolider un nouveau paradigme politique (la « IIe République ») dans les années 1990 et 2000. Mais lorsqu’ils arrivent en position de gouverner (à partir des années 1990 pour la Ligue ; à partir de 2016 pour le M5S, qui dirige des villes comme Rome ou Turin), ces deux mouvements ont reproduit les mêmes tares que les partis traditionnels (trahison des promesses de campagne, corruption, incompétence, etc.). Cela est particulièrement valable pour le M5S, qui se présentait comme une force « transversale » et « absolument nouvelle ». L’autre dénominateur commun de ces deux forces réside dans leur « populisme » qui se traduit en une disparition complète d’une quelconque analyse de classe, la méthode de direction personnalisée autour de ses principaux dirigeants et l’ambiguïté extrême de ses positions politiques qui, en dépit d’un discours antisystème, s’inscrit dans le canon des politiques néolibérales sur le plan économique.

La manière dont ils opposent, dans leurs discours, « le peuple » (les Italiens, exclusivement) à la « caste politicienne », la démagogie « sociale » par laquelle ils promettent de protéger les plus précaires et les plus pauvres (toujours et seulement quand ils sont italiens, bien sûr) et leurs critiques d’une Europe qui serait la principale ou l’unique responsable de « l’austérité » ne font pas d’eux des forces politiques « populaires » ou « antisystèmes ». Dans ce contexte, les prises de position controversées du président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, qui a déclaré que « les italiens devaient travailler plus, être moins corrompus et arrêter de rendre responsable l’Union Européenne de tous les problèmes de l’Italie », n’ont fait qu’accentuer le mécontentement de la population vis-à-vis de l’UE, une colère instrumentalisée par l’extrême droite pour augmenter son influence.

Durant la campagne électorale, des incohérences et des contradictions ont affleuré entre, d’une part, les discours les plus eurosceptiques – avec en fond le spectre de « l’Italexit » - et, de l’autre, les garanties apportées au cours des dernières semaines vis-à-vis de l’UE, rejetant l’idée d’un possible référendum sur l’Union et sur l’euro que les populistes avaient pu défendre à d’autres moments. Mais même ainsi, la Ligue, et encore moins le M5S, n’étaient vues comme suffisamment fiables par les secteurs concentrés de la bourgeoisie pour assumer l’exercice du pouvoir sans qu’on leur fixe une ligne rouge. C’est le sens du coup de force institutionnel du président Mattarella : il consiste à la fois à poser une limite aux incohérences de la Ligue et du M5S vis-à-vis du projet européen mais aussi de montrer qui tient les rênes du régime, en dépit du résultat des élections.

Mattarella « rappelle à l’ordre » le M5S et la Ligue

En vertu de l’article 92 de la Constitution Italienne et dans le contexte d’une forte instabilité des marchés (chute de la bourse de Milan, hausse du « spread » italien), Mattarella a opposé, le 27 mai, son véto à la nomination de Paolo Savona, en raison de ses positions eurosceptiques, en tant que ministre de l’Economie du premier gouvernement de Giuseppe Conte qui avait été proposé par Salvini et Di Maio le 23. A la place, Mattarella a proposé un gouvernement technique (chargé de voter un budget et d’assurer une certaine continuité politique) dirigé par Carlo Cotarelli, ancien haut fonctionnaire du FMI entre 1988 et 2013. La simple mention du surnom de ce dernier, « Mister Forbici » (Mister Ciseaux), suffit à attester de sa rigueur absolue sur le terrain de l’orthodoxie budgétaire et financière.

La décision prise par Mattarella, un président élu par 609 députés, sénateurs et conseillers, à la place de l’option proposée par les deux partis qui étaient sorties gagnants des élections début mars avec 16 millions de voix, était insoutenable. Elle aurait signifié la convocation d’élections anticipées si Cottarelli n’avait pu diriger autre chose qu’un gouvernement technique sans majorité parlementaire. Cependant, le coup de force de Mattarella a permis que la Ligue et le M5S modèrent leur discours et leurs exigences vis-à-vis de l’UE. Au final, c’est Giuseppe Conte, l’homme de paille de Salvini et de Di Maio, tous les deux nommés vice-présidents du conseil, qui a été nommé Premier ministre. Mais avec Giovanni Tria (indépendant, professeur d’économie à Rome, ancien membre du Conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail) comme ministre de l’Economie, et Enzo Moavero Milanesi en tant que ministre des relations extérieures, tous deux étant des pro-européens convaincus.

Le problème de la rhétorique eurosceptique de Di Maio et Salvini

Pour les secteurs les plus concentrés de la bourgeoisie italienne, le problème n’est pas tant la xénophobie extrême de Salvini, ses positions pro-sécurité ni le mélange d’obscurantisme et de « démocratie » 2.0 du M5S, mais leurs positions vis-à-vis de l’euro et des réformes du marché du travail mises en œuvre jusqu’à aujourd’hui en Italie. « Quand arrivera l’heure de gouverner, soit Salvini et Di Maio comprennent qu’ils ne peuvent pas renoncer au cadre européen, qui est absolument central, soit les entreprises quitteront le pays » annonçait le porte-parole du patronat de Vénétie, région bastion du vote en faveur de la Ligue. « Il y a plusieurs points que nous surveillons avec une attention particulière. Si quelqu’un pense à remettre en cause les réformes du travail et à revenir en arrière, alors les entreprises quitteront le pays et iront dans un endroit où il est encore permis de travailler ».

De ce point de vue, tant Salvini que Di Maio ont déjà modéré la tonalité critique qu’ils avaient l’habitude d’employer quand ils mentionnaient l’UE. Il est fort probable que l’essentiel de la politique économique que mettra en place le nouveau gouvernement soit centrée sur la continuité avec le précédent, dirigé par Paolo Gentiloni (PD). Elle consistera surement dans la confection d’un nouveau budget d’austérité pour l’année 2019 et une réforme fiscale pro-entreprise (« Flat tax »), remisant au second plan les promesses de réforme de la politique agricole (Ligue) et la mise en œuvre du « revenu citoyen » (limité aux seuls Italiens, dans tous les cas) par lequel le M5S prétend répondre à la profonde crise sociale que connaît le sud du pays. Cependant, d’importantes tensions persistent à l’intérieur même des deux partis qui composent le gouvernement actuel. C’est le cas, au sein du M5S, entre les orthodoxes et les néo-pragmatiques et soutiens au gouvernement dont fait partie Di Maio, mais aussi chez ceux qui ont des doutes sur le fait de rester au gouvernement avec une force politique comme la Ligue, ouvertement d’extrême droite et historiquement anti-Mezzogiorno. C’est pour cette raison que Di Maio continue de promettre une réforme du « Jobs Act », la loi de réforme du travail votée sous le gouvernement Renzi en 2014 et qui a aggravé la précarité. Salvini, quant à lui, ne peut mettre de côté sa rhétorique nationaliste et chauvine, et ce même s’il n’est pas prêt à rompre avec Bruxelles et encore moins avec Rome, ainsi que le lui rappelle le grand patronat des régions du Nord, les plus industrialisées du pays.

Il n’est pas exclu que le gouvernement Ligue-M5S connaisse le même sort, sur la droite, que le gouvernement d’Alexis Tsipras en Grèce : à savoir passer de positions anti-UE au fait de confirmer toutes les options prises par les gouvernements précédents en accord avec Bruxelles. Dans tous les cas, la Ligue, tout autant que le M5S, ont déjà renoncé à toute perspective explicite d’« Italexit » ou de renégociation des traités européens qu’ils avaient avancés avant d’arriver au gouvernement.

Même s’il est écarté pour l’instant, le spectre de l’« Italexit » continue cependant d’exister. La dette italienne s’élève à 131% du PIB. Elle constitue une vraie bombe à retardement pour l’économie italienne, ce qui pourrait avoir des répercussions dans l’ensemble de la zone euro. C’est ce contexte qui alimente la nervosité européenne à propos des changements politiques en Italie.

La proposition, dans un premier temps, de nommer Savona au poste de ministre de l’économie, qui a conduit à la crise de la fin du mois de mai, ne tient pas seulement à l’intransigeance de Salvini dans son bras de fer avec Mattarella, ou même au discours eurosceptique de la Ligue et du M5S. Savona, en effet, a construit sa carrière à la direction de Confindustria, le syndicat du grand patronat italien, ainsi qu’à l’intérieur des principales institutions bancaires du pays. Dans les années 1990 et 2000, il a participé aux gouvernements de Carlo Azeglio Ciampi et de Berlusconi, comme ministre ou conseiller. Loin d’être une personnalité de second plan, Savona représente la tentation latente dans certains secteurs du patronat, et pas seulement ses fragments les plus subalternes et dépendants du marché intérieur, de renégocier, voire même de rompre avec une union monétaire qui a désavantagé des secteurs de la bourgeoisie italienne lors du passage de la CEE à l’UE et lors de la constitution de l’Eurozone.

Durant plusieurs décennies, dans le contexte du « Serpent Monétaire Européen » (1972-1979) puis du « Système Monétaire Européen » (1979 jusqu’au traité de Maastricht et l’entrée en vigueur de l’euro), la bourgeoisie italienne a eu recours à des dévaluations compétitives pour faire face à ses partenaires et concurrents européens. Aujourd’hui, dans certains secteurs, ce qui se renforce c’est l’idée qu’une issue dévaluationniste, actuellement empêchée par le système monétaire commun, pourrait être une option.

Cette option n’est ni hégémonique ni même majoritaire pour le moment au sein de l’establishment italien. Cependant, le « cas Savona » reflète le niveau de crise dans lequel se trouve le projet européen pour un secteur de la bourgeoisie impérialiste du continent, et pour l’Italie en particulier.

Le fait que Savona figure, malgré tout, comme ministre des Affaires européennes du gouvernement Conte montre que la question de la relation entre l’Italie et l’UE n’est plus un tabou pour certains secteurs de l’establishment de la péninsule. Si la « solution », extrême, d’une rupture ou d’une renégociation pourrait avoir une forme de cohérence pour un secteur de la bourgeoisie, plus encore dans le contexte d’effritement du cadre international multilatéral symbolisé par l’élection de Donald Trump, pour la classe ouvrière et les secteurs populaires, en revanche, une dévaluation représenterait un coup, à courte échéance, en termes de pouvoir d’achat, indépendamment des « centaines de milliers d’emplois » que certains promettent de créer. Cela représenterait de plus une impasse. Cela n’empêche pas cependant que cette position ait un écho dans les courants de gauche qui insistent sur la nécessité de récupérer la « souveraineté » ou « les clés de la maison », comme le défend ouvertement Savona. Dans un certain sens, ce dernier est bien le « père » des positions de rupture affichées par une partie de la gauche, qui structure son projet politique en différentes étapes, dont la première est la rupture avec l’UE.

Un gouvernement coincé entre le nationalisme et les pressions de l’UE

C’est Salvini qui est sorti vainqueur de l’alliance entre la Ligue et le M5S. La Ligue a obtenu 7 des 18 ministères et secrétariats du nouveau gouvernement, alors que le M5S n’en détient que 9, malgré son score électoral plus important. Salvini est la principale voix qui se fait entendre au sein du gouvernement, aussi bien sur les questions les plus réactionnaires sur l’immigration et les réfugiés, les droits démocratiques, la sécurité, la police, que sur les questions relatives à l’Union Européenne et à la relation avec Berlin et Paris. Cette asymétrie entre le poids électoral et gouvernemental de la Ligue, ajouté au poids symbolique anti-Mezzogiorno que continue de porter ce parti (en dépit du retrait de la mention « Nord » dans son nom), pourrait également être une source de tensions et de crise au sein du nouveau gouvernement. Jusqu’ici, en tout cas, les marchés, et en particulier la bourse de Milan, sont revenus à un cours plus normal.

Avec le soutien affiché à Conte, Macron voulait indiquer que Rome pourrait devenir un allié dans le cadre des velléités du président français de renégocier avec Merkel des modalités renouvelées de gouvernance de la zone euro. Il est probable, cependant, que le gouvernement italien soit davantage un poids mort qu’un interlocuteur. Dans tous les cas, après ce moment de forte crise et d’incertitude, plus encore avec la chute de Rajoy et le nouveau gouvernement du PSOE dirigé par Pedro Sánchez (un gouvernement qui souffre d’une faiblesse congénitale et qui devra négocier chaque loi avec un Congrès fragmenté), et alors que se négocie actuellement les termes du Brexit et que les Etats-Unis augmentent le niveau d’agressivité de leur politique commerciale, ni Macron ni Merkel ne pouvaient se payer le luxe d’une nouvelle crise gouvernementale durable au niveau européen, et quand bien même Salvini et Di Maio ne faisaient pas partie de leurs options privilégiées.

La réponse du Parti Démocrate et des forces de gauche

Deux positions dominent au sein des secteurs organisés du mouvement ouvrier et populaire de centre-gauche ainsi que de la gauche réformiste en Italie, aussi erronées l’une que l’autre. D’un côté, la majorité de la direction de la CGIL, le principal syndicat italien, qui maintient des liens importants avec le Parti Démocrate et sa scission « social-démocrate », Libres et Egaux, (LeU), a pris la défense du président Mattarella et du positionnement européiste majoritaire au sein la bourgeoisie italienne, dans une forme de « front républicain » face à la montée de l’extrême droite.

Un autre secteur, issu de la matrice réformiste et plus ouvertement stalinien, majoritaire au sein de Potere al Popolo ou qui gravite autour du courant DeMa, proche des positions du maire de Naples, Luigi de Magistris, insiste sur la nécessité de renégocier les traités européens ou de rompre avec l’Union Européenne et l’OTAN. Pour les partisans de cette position « souverainiste de gauche », il s’agirait d’une étape nécessaire, indépendante de la lutte d’ensemble contre le capital impérialiste italien, pour récupérer la souveraineté. Ce serait une phase incontournable pour pouvoir mettre en place une politique qui rompe avec la logique d’austérité appliquée jusqu’ici. Cette position est la version italienne, encore plus souverainiste toutefois, de celle que défend Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise, en France, et qu’a défendu en son temps Yanis Varoufakis au sein de Syriza, actuel parrain du courant DeMa.

Pour les pays impérialistes qui composent la zone UE et partagent l’euro comme monnaie commune, et dont l’Italie est le troisième pays le plus important, Bruxelles et la BCE sont des instances de coordination des intérêts les plus concentrés des bourgeoisies nationales. Au sein des pays impérialistes, toute opposition ouvrière et populaire à l’UE doit se fixer la perspective, avant toute chose, de combattre sa propre bourgeoisie nationale qui, historiquement et de manière indépendante des diktats de Bruxelles, a basé ses privilèges sur les attaques en règle contre les travailleurs et les peuples opprimés, aussi bien dans l’arrière-cour des semi-colonies traditionnelles de ces pays impérialistes qu’au sein même de l’UE, dans les pays d’Europe centrale et orientale.

De la même façon, et ce en fonction d’un internationalisme de principe, le mouvement ouvrier ne peut pas appuyer l’Union Européenne du capital et l’Europe-forteresse comme s’il s’agissait d’une « alternative démocratique » face à la montée des forces réactionnaires de droite qui, dans le cas de l’Italie, sont arrivées au pouvoir.

La grande majorité des secteurs organisés du mouvement ouvrier et de la jeunesse en Italie se retrouvent, malheureusement, piégée entre deux options erronées. Face à une Union Européenne réactionnaire et face à l’illusion utopiste d’une rupture souverainiste « sur la gauche » avec Bruxelles (le « plan B » à la Mélenchon ou à la Varoufakis), les marxistes révolutionnaires ne peuvent défendre qu’une perspective internationaliste : contre l’Europe du capital et le repli chauvin, nous opposons la perspective de la lutte pour les Etats-Unis Socialistes d’Europe.

La défense inconditionnelle des migrants, de la classe ouvrière nationale et étrangère et la lutte contre le racisme d’Etat

Le fait que la consolidation du pouvoir de la Ligue ne soit pas synonyme de montée du fascisme ne signifie en aucune manière que le discours raciste et xénophobe et les mesures anti-migrants et discriminatoires que veut appliquer Salvini ne représentent pas un grave problème pour la classe ouvrière et la jeunesse en Italie. Dans le contexte de la pression migratoire actuelle, liée dans une large mesure à la dégradation de la situation géopolitique internationale (en particulier dans le bassin méditerranéen, au Moyen-Orient et en Afrique) et vis-à-vis de laquelle les impérialistes ont une responsabilité écrasante, les migrants sont désignés comme les boucs-émissaires de la crise. Cela vaut notamment pour l’Italie. Parallèlement, dans le pays, la main d’œuvre étrangère est utilisée, surtout par le patronat du nord pour faire pression à la baisse sur les coûts de production et augmenter ses marges de compétitivité. Dans certains secteurs, comme dans la logistique, la classe ouvrière d’origine étrangère et migrante représente la frange la plus combative du monde du travail. Ces dernières années, à travers des luttes et des grèves très dures, bien que limités sur un plan sectoriel, elle a réussi à obtenir des victoires importantes sur le terrain de l’application effective ou de l’amélioration des conventions collectives.

Dans cette situation, la question des migrants est instrumentalisée pour diviser les rangs ouvriers et tenter de consolider une base réactionnaire en soutien au régime au sein des secteurs populaires. L’assassinat de Soumaila Sacko, jeune travailleur agricole malien et syndicaliste combatif, survenu le 2 juin en Calabre, est un signal d’alarme. Il en dit long sur le défi internationaliste et antiraciste que doivent relever les organisations ouvrières, de jeunesse et populaires pour rompre avec les politiques réactionnaires de la Ligue et du M5S, après trois décennies de politiques racistes et anti-migrants mises en œuvre par le berlusconisme et, surtout, par le PD, quand ils étaient aux manettes.

La nécessité d’une perspective anticapitaliste et de la classe ouvrière

Lors des dernières élections, la majeure partie de la classe ouvrière, des secteurs populaires et de la jeunesse s’est abstenue ou a voté pour le populisme de droite et pour l’extrême droite. C’est le produit d’années de désillusions provoquées par les partis traditionnels ainsi que les trahisons et les complicités de la bureaucratie syndicale avec les politiques d’austérité mises en œuvre par le PD. Malheureusement, dans les secteurs qui composent les fractions les plus combatives du mouvement ouvrier organisé, par exemple au niveau du syndicalisme de base, qui a refusé de donner son soutien aux formations réformistes comme Libres et Egaux ou Potere al Popolo, la dernière séquence électorale n’a pas permis l’émergence d’une alternative politique de la classe ouvrière et de la jeunesse, nationale et étrangère, face aux fausses options des politiques bourgeoises européistes ou eurosceptiques et pour préparer la lutte contre le nouveau gouvernement et le patronat.

Face aux politiques réactionnaires liberticides et racistes que tentera d’appliquer le nouveau gouvernement, face aux promesses de mesures « sociales » démagogiques proposées par le M5S et qui ne tarderont pas à se transformer en nouvelles attaques contre la classe ouvrière, face à une crise économique profonde et avec l’ampleur de la crise organique que connaît l’establishment, nous n’excluons pas la possibilité qu’à moyen terme, de nouvelles conditions surgissent pour des luttes renouvelées, ouvrières ou en défense des droits démocratiques.

Face à un tel scénario, les révolutionnaires, qui interviennent au sein du syndicalisme de base, dans la gauche syndicale et dans le mouvement étudiant et populaire, auront à défendre de manière conséquente dans la lutte quotidienne l’option d’une alternative politique anticapitaliste et révolutionnaire. C’est la seule voie par laquelle les luttes à venir peuvent triompher ou servir à de nouvelles batailles et qu’elles ne constituent pas le marche-pied à partir duquel tentera de se reconstruire un réformisme impuissant, dernière roue du carrosse du centre-gauche bourgeois comme l’a été Refondation Communiste à son époque. Nous voyons déjà, dans le cas de l’Etat espagnol, le devenir du néoréformisme de Podemos, appelé à devenir la béquille du PSOE pour parvenir au pouvoir, et qui s’engage à appuyer « sans condition » le gouvernement d’un parti social-libéral qui a appliqué les politiques néo-libérales et anti-ouvrières sous les gouvernements de Felipe González et José Luis Rodríguez Zapatero.

Pour renforcer la lutte et construire un projet qui a pour centre de gravité l’hégémonie de la classe ouvrière, opposé tant au nationalisme réactionnaire qu’à la gauche réformiste européiste et ses ailes souverainistes, un premier pas important consisterait à avancer dans la formation d’un front anticapitaliste qui mobilise et coordonne l’avant-garde du mouvement ouvrier, de la jeunesse, des femmes et des migrants en lutte : pour défendre l’internationalisme ouvrier aussi bien face au fétichisme de la défense de la Constitution Italienne qu’à un quelconque « plan B » pour la gestion du capitalisme italien. Pour poser, enfin, la question de la classe sociale qui devrait avoir le pouvoir pour proposer une sortie de crise en faveur des travailleurs et des masses populaires et s’opposer au racisme et à la xénophobie de la Ligue et du M5S.

8 juin 2018

Fraction Internationaliste Révolutionnaire (FIR), Italie

Courant Communiste Révolutionnaire (CCR), France

Courant Révolutionnaire des Travailleuses et Travailleurs (CRT), Etat espagnol

Organisation Révolutionnaire Internationaliste (RIO), Allemagne

Trad. GC et CT




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