Notre classe

Cheminot et déterminé

J+2 depuis la reconductible. Témoignage d’un cheminot gréviste à Montpellier

Publié le 2 juin 2016

Depuis l’annonce du dépôt d’un préavis de grève reconductible par les organisations syndicales cheminotes, courant à partir du mardi 31 mai au soir, les reportages se succèdent dans les médias pour évoquer les « perturbations du trafic » et autres « prises d’otage ». Sur le déroulement de la grève en interne, les pressions de la direction et les manipulations des chiffres, bizarrement, les journalistes donnent moins d’éléments. Cheminot et gréviste, voici mon témoignage sur la situation locale à Montpellier.

Chico Ray

Pressions et enfumages hiérarchiques

Histoire de donner le ton, je commencerai par évoquer les pressions de la direction. Lors de mon dernier jour de travail, mardi 31 mai, un collègue est venu m’annoncer l’arrivée imminente de notre directeur d’unité opérationnelle, qui avait annoncé qu’ « il fallait qu’il nous parle ». Tiens, bizarre, comme par hasard, la veille de la grève…

Arrivé quelques minutes plus tard, le directeur a pris les agents par un ou deux à la fois, à l’écart en back office. Vu la vitesse à laquelle ça défilait, il n’avait manifestement pas grand chose à nous dire. Je pensais qu’il s’agissait de l’annonce d’une nouvelle mesure, à l’image de celle qu’on nous a imposée très récemment, toute dernière trouvaille de la direction : l’interdiction de la consommation d’une canette de soda en front office. Tout le monde avait été reçu, sauf un collègue lui aussi militant mais sans étiquette, et moi-même, syndiqué CGT. C’est un jeu habituel pour qu’on ne puisse pas réagir avant qu’il n’ait pu parler le premier à l’ensemble des agents… En fait, ce qu’il voulait nous dire, c’est que nous avions « gagné » et qu’ « il n’était plus la peine de faire grève », car ils avaient « cédé sur un accord entreprise au niveau de l’actuel », le fameux RH0077. Un accord qui n’est pourtant déjà pas un exemple dans le droit social !

Quelle blague… Le gouvernement à bien lâché sur l’accord d’entreprise, mais rien sur la Convention Collective Nationale qui couvrirait tous les cheminots, et non pas seulement ceux de la SNCF ! Diviser pour mieux régner, et mieux casser le service public. Les conséquences sont primordiales. D’abord, un accord d’entreprise est négociable uniquement par l’entreprise et l’organisation syndicale qui signe cet accord. En l’occurrence, seule la CFDT a signé, et pourrait donc le dénoncer à tout moment. Ensuite, cet accord constitue le meilleur moyen de casser le service public : les entreprises ferroviaires du privé, qui n’auront pas les mêmes contraintes que la SNCF, seront plus concurrentiels au prix de la dégradation des conditions de travail de leurs salariés. Et à la SNCF, il faudrait alors de facto continuer à « dégraisser dans la masse salariale », comme ils disent et font ; mais pour nous travailleurs ce seront encore des dizaines de milliers d’emplois perdus ! Et je ne parle pas de la médiocrité de service ou pire des problèmes de sécurité de circulations que cela engendrerait…

Tenir la grève au quotidien

On ne l’a appris qu’aujourd’hui bien sûr, mais les pourcentages de grévistes dans la région sont très enthousiasmants : presque 50% chez les agents d’exécution, et 34% au total ! On est au-dessus de la moyenne nationale annoncée à 17% – même s’il faut prendre les chiffres avec des pincettes car ils émanent de la direction.

Pour revenir sur le déroulement, c’est donc avec détermination qu’avec une quinzaine de camarades, on a tenu trois piquets de grève mercredi matin, autour de la direction régionale Languedoc Roussillon de la SNCF : une petite présence pour distribuer des tracts et discuter avec des non grévistes afin de leur expliquer les dangers de ces nouveaux accords.

Dans l’ensemble, l’accueil est bon, mais c’est toujours un peu la même chose qu’on entend. Un cadre : « non mais vous comprenez, je vois bien que ça ne va pas arranger ma qualité de vie au travail, mais que voulez-vous, c’est déjà plié tout ça, décidé en hauts lieux… ». Un agent : « tu sais, j’ai mes crédits à payer et mes gosses à nourrir… » Quand on lui explique qu’avec ces réformes antisociales, nos enfants auront encore plus de risques d’être sans emploi ou de travailler dans des conditions comparables à celles du début du 19ème siècle, le gars tique un peu ; mais la pression est trop forte, il nous salue et part trimer. Comme quoi, tout soit-disant nantis qu’on est, pour beaucoup c’est difficile de se payer quelques jours de grève pour défendre nos conditions de vie et d’emploi...

À 10h, nous étions une quarantaine de cheminots réunis en assemblée générale, pour la moitié des militants de différentes organisations syndicales et pour l’autre moitié des agents convaincus, que nous retrouvons à chaque action. Les débats, qui n’ont pas été longs, ont principalement porté sur l’analyse de l’attitude de la direction, qui doit se sentir bien fébrile pour venir comme ça essayer de casser la grève par de la désinformation comme elle l’a fait, la veille dans mon service et dans d’autres.

De leur côté, les contrôleurs ont reçu des mails de leur direction, leur expliquant à eux aussi qu’il n’était plus utile de faire la grève contre le décret-socle. Mais il est évident que les cheminots doivent se battre contre la loi travail : avec leurs projets de privatisation, nous serons et sommes déjà concernés, dans beaucoup de filiales SNCF, par ce projet de loi !

Par ailleurs, la convergence des cheminots avec le conflit de la loi El Khomri fait peur au gouvernement : la preuve, c’est que c’est lui qui, à la base, a cédé du terrain aux cheminots pour qu’ils reprennent le travail. Ils sont prêt à nous faire croire n’importe quoi, à commencer par le fait qu’on va être sauvés et que nous « ne sommes pas concernés » par la casse de nos acquis sociaux, pour ne surtout pas voir les cheminots converger avec les autres corporations, ce qui est bien trop risqué économiquement pour eux. À l’issue des débats, les 40 votants ont reconduis la grève pour le lendemain.

Hier jeudi, dès 6h30, ce sont cette fois pas moins de 25 cheminots qui étaient présents pour tenir les piquets de grève : nous avons donc pu faire 4 piquets, et deux autres groupes composés uniquement d’élus sont partis discuter avec les agents directement sur leur lieu de travail. Uniquement des élus car pendant une grève, le contrat de travail d’un travailleur est suspendu et ce peut être préjudiciable… Comme la veille l’accueil est courtois et même plus détendu, sauf pour un responsable qui à voulu faire sortir un collègue manu militari : dommage pour lui, il n’en a pas le droit, le collègue est élu a tout à fait le droit d’être dans les locaux de la SNCF même un jour de grève !

En AG à 10h30, nous étions cette fois 75, dont 16 retraités venus nous prêter main forte, presque deux fois plus que la veille. Preuve que le mouvement est en plein essor ! Les nouveaux arrivants n’ont pour autant pas trop osé prendre la parole, les débats n’ont donc pas été plus fournis que la veille ; mais aujourd’hui ils reviendront et s’exprimeront, je l’espère, car la discussion et l’auto-organisation sont les premières armes des prolétaires pour faire vivre les idéaux progressistes et organiser la lutte afin d’aller à la victoire. La reconduction du mouvement a été votée à l’unanimité des 59 votants.

Et aujourd’hui on remet ça, encore plus nombreux, encore plus déterminés à défendre nos intérêts contre cette classe dirigeante bourgeoise qui, non contente de se gaver sur le dos des travailleurs et des classes populaires, voudrait les asservir encore plus !