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Notre classe

"Défendre l'industrie" ?

Journée d’action CGT : "reconquête industrielle" ou plan de bataille des travailleurs ?

Le 21 mars, la CGT appelle à la grève et à la mobilisation pour "défendre l'industrie". Face aux dizaines de milliers de suppressions d'emplois dans le secteur depuis des années, il est clair que nous avons besoin de nous défendre. Mais comment ?

Ce mardi 21 mars, à l’appel de la CGT, est organisée une journée d’action, et même de grève dans certains secteurs ayant déposé un préavis, en "défense de l’industrie". La Confédération part de constats réels. L’emploi industriel en France a largement baissé ces dernières années/décennies, et de nombreuses entreprises ont délocalisé leur production dans des "pays à bas coûts" de main d’œuvre. D’autre part, la place de la finance augmente effectivement, et renforce les contradictions du capitalisme, entre les besoins "court-termistes" des actionnaires et le rythme plus long du développement industriel (le secteur aéronautique est un exemple parlant, où le développement d’un avion se pense sur le long terme, alors que les dividendes doivent être versées chaque année par ailleurs...).

Face aux attaques des patrons, particulièrement dures dans ce secteur stratégique, résister est quasiment une question de survie pour les travailleurs. La question est de savoir comment.S’agit-il d’opposerle capitalisme industriel au capitalisme financier ?D’organiserune journée d’action pour « peser sur la campagne » ? Oude préparernotre camp à affronter le futur gouvernement de combat du patronat ?

Danssa série d’articles et d’interventions consacrée au sujet, la CGT pose un certain nombre de questions justes. Comment se fait-il que les patrons puissent mettre en concurrence les travailleurs de différents pays à travers le dumping social ? Comment se fait-il que les aides de l’Etat aux entreprises ne soient même pas conditionnées à une création d’emploi, qui était pourtant le discours patronal au moment de les recevoir ? Comment se fait-il que les travailleurs n’aient pas leur mot à dire quand une entreprise décide de fermer, de délocaliser ou de supprimer des emplois ?

A ces questions, la CGT répond dans ses articles en mettant en avant un problème qui serait le principal : la "primauté de la financiarisation de l’économie", et notamment les délocalisations que cela entraînerait. Elle en appelle logiquement à une "reconquête industrielle", contre les "intérêts égoïstes de la finance". Là, on retrouve un discours qui tend à opposer un capitalisme financier, supposé principale cause de suppressions d’emplois, à un capitalisme industriel implicitement jugé moins pire, moins grave.

Or, premièrement, de nombreuses suppressions d’emplois ne sont pas le fruit de délocalisations commanditées par les actionnaires, mais de gain de productivité que les patrons choisissent de convertir en suppressions d’emplois (à quantité de production égale par exemple).

Par exemple, "les délocalisations stricto sensu seraient à l’origine de 10 % à 20 % des diminutions d’effectifs industriels (sous-traitants compris) entre 1995 et 2001" selon une étude de l’INSEE. De plus, même à propos des délocalisations, de nombreuses entreprises n’attendent pas d’être côtés en Bourse pour délocaliser tout ou partie de leur production dans des zones "à bas coûts". C’est ce que l’on peut observer dans l’aéronautique par exemple, où même des PME installent une part de leur production à l’Est de l’Europe (les aérostructures par exemple), ou encore au Maroc, dans les zones franches telles que le Midparc, la"zonefrancheaéronautiquede Casablanca".

Sans encore le dire explicitement (excepté sa fédération des Douanes, depuis quelques années), la CGT fait un pas de plus vers une position protectionniste. Dans son article "Pourquoi et comment relancer une industrie en France ?", elle se plaint du fait que "la construction européenne basée sur l’économie de marché et de la libre concurrence conduit à la réduction des pouvoirs des États". Ailleurs, que la France doive "importer 60% des produits liés à ses besoins".

C’est en toute logique que le bouclier anti-dumping que défend la Confédération a des teintes protectionnistes. Parfois, cela est dit clairement, comme l’intervention de la Fédération Chimie,proposant de taxer les importations d’entreprises ayant délocalisé. À d’autres moments, la "taxation" reste plus générale : "mise en place d’un boulier anti-dumping social, fiscal et environnemental, afin de protéger les salariés et chasser la finance : augmentation des salaires, plafonnement des rémunérations des patrons, taxation du capital."

Face à l’échec en cours du libéralisme, c’est-à-dire du grand projet du capitalisme pour surmonter sa crise des années 70, les idées protectionnistes ont connu un sursaut important, dont les phénomènes politiques tels que le Brexit, l’élection de Trump, ou la montée du FN sont des expressions à droite. Dans la gauche radicale, ces idées ont reçu un écho supérieur à la suite de l’accord de juillet de Tsipras en Grèce, l’explosion de Syriza et la création de l’Unité Populaire, née de la gauche de Syriza et prônant un "plan B" consistant principalement en une sortie de l’Euro, permettant ensuite la mise en place de mesures sociales. A cette époque (fin 2015-début 2016), nous avons polémiqué avec ces positions (voirici,iciou), et revendiqué uninternationalisme de principe.

Sous un discours soi-disant "souverainiste/protectionniste de gauche", la position défendue consistait en une première étape consistant à sortir de l’Euro, permettant dans un second temps d’appliquer un programme plus "radical", voire anticapitaliste pour certains courants.

Ici, la CGT met implicitement en avant une position étapiste. Il y aurait urgence à "développer une industrie forte, pour l’économie de demain", pour rendre possible la conquête de nouveaux droits. Les revendications développées le sont autour de cet axe, comme si elles étaient conditionnées à une "défense de l’industrie contre la finance".

Pourtant, ce sont ces revendications-là, plutôt mises au second plan dans la campagne de la centrale syndicale, que les travailleurs doivent défendre et développer.

Il est effectivement nécessaire de nationaliser les grands secteurs industriels, même si cela pose aussitôt la question de l’Etat (qui est au pouvoir ? Les travailleurs ou le patronat ?), et des indemnités. Les nationalisations ne peuvent se faire que sans indemnités ni rachat à ceux qui se sont déjà suffisamment gavés sur notre dos. Nous ne défendons pas "l’appropriation collective", euphémisme laissant croire qu’il serait possible de s’approprier pacifiquement les moyens de production, autrement qu’en se ruinant pour racheter en SCOP son entreprise dans de rares cas, mais nous défendons l’expropriation de ces secteurs.

De même, le "contrôle ouvrier" de ces entreprises ne doit-il être que partiel (droit de veto en cas de PSE, contrôle et évaluations des aides publiques...) ou total, comme l’exemple qu’ont montré les entreprises autogérées, et au premier rang les Lip des années 70 ?

En résumé, face aux attaques patronales, les travailleurs ont besoin de s’armer d’un véritable programme de combat, pour affronter les attaques à venir du patronat et de son gouvernement. Un programme tirant le bilan des limites de la mobilisation contre la loi travail, où certains secteurs industriels justement n’ont pas été entrainés dans la bataille, et visant à unifier tous les salariés, les chômeurs, les précaires, les étudiants... pour réaliser le "Tous ensemble" que craint le patronat.

Ce programme, nous devrons le baser sur nos luttes réelles, même partielles, comme par exemple les nombreuses grèves du mois de mars concernant les NAO. L’organisation de journées d’action isolées, découpées des réelles dynamiques de mobilisation, et ne rassemblant probablement que quelques militants syndicalistes, ne permettra malheureusement pas de mettre en place le rapport de force que la CGT invoque pourtant.




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