Société

Les médias au service du tout sécuritaire

#KimKardashian. Quand un tweet de Philippe Poutou pousse les médias à se révéler comme défenseurs des riches

Publié le 4 octobre 2016

Rarement une agression n’aura autant fait le tour de la toile. Après le vol à main armée de Kim Kardashian, et un butin de 9 millions d’euros, la twittosphère s’est déchainée. Élections présidentielles oblige, l’affaire a rapidement pris un caractère politique. La droite et l’extrême droite ont été les premiers à dégainer leur rengaine sécuritaire. Du côté du gouvernement à l’agonie, on tente de circonscrire « l’incendie » à la mairie de Paris. Qu’ils soient de droite ou de gauche, le son de cloche reste inlassablement le même : la sécurité. Cette constance a de quoi fatiguer les grands médias, qui ont besoin de « buzz » pour relancer la machine. Et c’est le tweet de Philippe Poutou, candidat aux présidentielles pour le NPA, qui a été pris pour cible.

Damien Bernard

C’est en début d’après-midi que la machine médiatique s’est emballée à partir d’un tweet de Philippe Poutou. « Neuf millions d’euros de bijoux dans sa chambre ? La redistribution des richesses est une urgence. Cela a commencé, semble-t-il », avait-il affirmé avant de se rétracter. Face aux réactions provoquées par le commentaire, Poutou a décidé de le retirer de Twitter. « Mon tweet suscite des réactions indignées. Ok c’est maladroit, je le retire de la circulation car d’accord avec la critique », a-t-il expliqué. Chronique d’un déchainement médiatique bien huilé.

9 millions d’euros dérobés

Kim Kardashian a été attaquée dans la nuit de dimanche 2 à lundi 3 octobre dans une résidence de luxe au cœur du quartier de la Madeleine (8e arrondissement). Ce seraient cinq individus déguisés en policiers qui se seraient présentés dans la résidence, où Kim Kardashian logeait à l’occasion de la Fashion Week. Ils l’ont « ligotée et enfermée dans la salle de bain », avant de lui dérober pour environ 9 millions d’euros de bijoux. Une coquette somme dont 4 millions d’euros pour une seule bague.

Comme sont enclins à l’expliquer les grands médias, ce qui a choqué en premier lieu dans cette « plaisanterie », c’est l’absence de condamnation de Philippe Poutou quant à l’agression de Kim Kardashian, « très sonnée, mais physiquement […] indemne ». Philippe Poutou se serait « laissé aller à ce qui aurait pu être un mot d’esprit s’il ne minimisait pas le caractère légèrement traumatisant que peut revêtir une agression à main armée », affirmait même le NouvelObs.

Le black-out médiatique a soudainement disparu !

Dans cette affaire, ce qu’on ne peut qu’apprécier c’est la description des faits d’une précision parfaite. On aurait notamment aimé une couverture médiatique d’une telle exhaustivité lorsqu’on se mobilisait contre la loi Travail et son monde, et qu’on comptait nos blessés suite au « caractère légèrement traumatisant » des matraques de la police, ou encore lorsque la police tuait Adama Traoré cet été. Plus récemment, on se rappelle que le conditionnel dominait lorsqu’il s’agissait de relayer le témoignage de Guillaume Vadot, agressé par la police, tandis que Kim Kardashian, elle, est crue sur parole.

La différence, peut-être, se situe-t-elle parce que posséder 562 SMIC de biens nous rend-il plus présentable ? Être agressé à main armée et appartenir à une autre classe sociale, qui est loin du chômage de masse et de la précarité, semble suffire pour être défendu largement par les médias contre tout tweet ne condamnant pas l’agression. Et en effet, c’est l’aspect « lutte de classes » et « redistribution des richesses » qui semble déranger nombre de médias.

Et le tout sécuritaire et le sexisme ?

A contrario de ses récents déplacements à Toulouse, pour soutenir les salariés de Latécoère en grève, cette fois-ci les grands médias n’ont eu d’yeux que pour Philippe Poutou. Briser l’harmonie du tout sécuritaire, ne pas se montrer « contrits ou inquiets pour l’avenir du tourisme de luxe dans la capitale » ou ne pas « demander un rendez-vous au préfet de police » pour demander plus de sécurité, comme le fait le maire LR du 8e arrondissement, c’est cela qui indigne les grands médias.

Ces derniers dénoncent et pointent un « dérapage » de Poutou. Pourtant, en parallèle, on ne peut que s’étonner qu’aucun article n’ait été écrit pour dénoncer le nombre incalculable de tweets sexistes. « Quand on m’a dit que des flics avaient fait irruption dans la chambre de #KimKardashian, je me suis dit que c’était la police du bon goût », affirme un tweet, ou encore, « tous les jours on dirait qu’elle s’est fait braquer ses vêtements ». 20minutes appelle cela de simples« moqueries ».

Des médias toujours du côté des riches !

Après cette agression, l’ensemble de la classe politique a été unanime. La gauche défendant son bilan parisien, affirmant que les stars sont en sécurité à Paris, la droite et l’extrême droite, dans leur rôle, exigeant plus de sécurité, dans le jeu de la présidentielle. Le FN a tapé dans le mille : « Agression violente de Kim #Kardashian : le tourisme va encore payer cette insécurité chronique en France. Temps de se réveiller ! », affirmait Florian Philippot. Ainsi, pour sauver le tourisme, il s’agira bientôt d’instaurer l’état d’urgence dans les hôtels de luxe.

Sortir du tout-sécuritaire et la sauvegarde du tourisme parisien en crise est à contre-courant. Parler de « redistribution des richesses » l’est encore plus. Les grands médias ont trouvé leur bouc-émissaire, Poutou, qui sur une « plaisanterie »« maladroite » a vu la twittosphère s’abattre sur lui. Parler de « redistribution des richesses » ne fait pas bon ménage, mais la maladresse vient surtout d’avoir sous-entendu que les braqueurs étaient comme des Robin des bois.

Un post sur un forum l’exprime assez bien : « Poutou a essayé d’être drôle et a tapé à côté… Les braqueurs vont surtout redistribuer les 9 millions dans leurs poches. »