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Politique

Double scandale chez Lafarge

Lafarge : entre actionnaires et service de renseignement

Scandale financier qui montre le vrai visage du capitalisme, prêt à collaborer et à financer le terrorisme pour générer du profit, les preuves sur les agissements de Lafarge en Syrie continuent de s'accumuler. La perquisition de GBL en Belgique, le principal actionnaire du groupe, révèlent des silences qui en disent long sur la responsabilité du groupe dans ses relations avec l’État islamique. Dans le même temps, l'enquête française révèle les relations troubles entre le cimentier et les services français, ce qui transformerait ce scandale financier en affaire d’État.

Crédits photo : MEIGNEUX/SIPA

Scandale de l’impérialisme prêt à tout pour garantir ses intérêts financiers, le groupe Lafarge, premier cimentier au monde et dernière multinationale à être resté en Syrie après 2012, est depuis des mois sous le coup d’une enquête pour « financement d’entreprise terroriste » qui n’en finit pas d’établir des dysfonctionnements de grande envergure au sein du groupe. La perquisition réalisée par la police belge au siège du principal actionnaire du groupe Groupe Bruxelles Lambert (GBL) laisse planer des soupçons sur l’innocence des actionnaires dans toute cette affaire. En parallèle, Jean-Claude Veillard, l’ancien directeur sûreté de Lafarge, révèle à l’enquête française les liens qu’il a entretenu avec les différents services français, ce qui laisse à penser qu’au plus haut sommet de l’État on savait que Lafarge finançait le terrorisme.

Un sérieux dysfonctionnement chez GBL

Le Groupe Bruxelles Lambert (GBL) est dans le collimateur de la police belge qui soupçonne la holding, principal actionnaire du cimentier Lafarge, d’avoir cautionné les agissements du groupe en Syrie afin de faciliter la fusion avec Holcim dont elle était l’un des principaux artisans. Mis sur écoute, Christian Herrault, ancien cadre de Lafarge, tient une conversation où de forts soupçons se font jour sur le rôle des actionnaires dans le cautionnement des accords entre le groupe Lafarge et les groupes armés en Syrie. On apprend de son interlocuteur que la faute « vient des actionnaires » et que Bruno Lafont, PDG de Lafarge mis en examen dans cette enquête, n’avait « pas tellement de libre arbitre en la matière » et qu’il « a fait ce qu’on lui a dit ». De tels propos laissent à penser que l’actionnaire principal du groupe était parfaitement au courant des agissements de Lafarge en Syrie et qu’il les a même cautionnés.

Si la défense des quatre responsables de GBL que la police belge a entendu se cantonne à nier toute responsabilité à l’actionnaire qui s’en serait tenu à une approche strictement financière de ses rapports avec le cimentier, certains éléments révélés par les écoutes témoignent d’une certaine inquiétude parmi eux. Ainsi, Gérald Frère, président du conseil d’administration de la holding, reconnaît dans un entretien téléphonique que « le conseil a joué au naïf parce que ça l’arrangeait bien ». En d’autres mots, le conseil d’administration n’a pas cherché à en savoir plus sur le financement d’activité terroriste alors qu’il avait des soupçons légitimes à ce sujet. Autre élément à verser au dossier, la panique qui s’empare des quatre responsables lorsqu’ils soupçonnent d’être mis sur écoute. Tous passent alors à la messagerie cryptée Telegram, mais avant cela, des informations sur un mail « dangereux » sont recueillies par la police.

Enfin, les soupçons qui pèsent sur GBL s’appuient sur la réunion du 11 septembre 2013 où la « taxe » que réclamait l’État islamique pour laisser passer les camions du cimentier a été évoquée ainsi que la difficulté croissante à « opérer sans être amené à négocier directement ou indirectement avec ces réseaux classés terroristes ». Or, dans cette réunion siégeait Gérard Lamarche, représentants de GBL au conseil d’administration de Lafarge. La veille de cette réunion, la police s’étonne également que la réunion tenue entre Bruno Lafont et les membres de GBL ne mentionne pas la Syrie dans le compte rendu d’activité du groupe alors que la situation dans le pays était des plus préoccupante. Une ignorance volontaire qui en dit long...

Lafarge au service des services

Dans l’autre volet de l’affaire, on apprend grâce à Jean-Claude Veillard, ancien des services secrets français et candidat du Front national à Paris en 2014, que Lafarge était au cœur du financement de Daech en Syrie depuis son usine de Jalabiya, située au nord d’Alep. On sait désormais qu’il était en lien avec les services intérieurs et extérieurs français entre 2012 et 2014 : la Direction du Renseignement militaire, la direction générale de la Sécurité extérieure ainsi que la direction générale de la Sécurité intérieure ont été contactées 33 fois pendant cette période de deux ans par Jean-Claude Veillard. Les agissements de Lafarge en Syrie prennent désormais un autre visage : les agissements de cimentier ne révèlent pas seulement un « financement d’entreprise terroriste » poussé par la recherche à tout prix du profit, même au risque de la vie de ses employés, ils dévoilent aussi les implications de l’État au cœur même de cette affaire. Le Quai d’Orsay n’aurait pas seulement incité l’entreprise a rester pour conserver ses investissement mais également pour participer à des opérations militaires en Syrie.

Toutes ces révélations sont issues du témoignage de Jean-Claude Veillard, auditionné dans le cadre de l’enquête dirigée entre autre par la juge d’instruction Charlotte Bilger. Ce dernier affirme avoir envoyé des informations à la DGSE en contactant l’agence via son adresse mail créée pour l’occasion. Il affirme également avoir rencontré des agents chargés de s’informer sur la situation en Syrie. Il prétend même être leur seule source dans la région.

Plusieurs mails et informations révélés par Jean-Claude Veillard viennent montrer une certaine porosité entre le service sûreté du cimentier et les service de renseignement. Le 22 septembre 2014, il informe la DGSE que « l’usine est maintenant occupée par Daech qui bénéficie de notre cantine, clinique et base vie » et qu’il cherche « une voie pour payer la “taxe”  » à Daech. Le 17 novembre 2014, il relance les services en leur annonçant qu’Amro Taleb, l’un des principaux intermédiaires entre Lafarge et Daech, propose de « relancer l’usine sous le contrôle d’hommes “d’affaires” de Daech ». Le 23 décembre de la même année, il contacte les services pour leur dire que des contacts avec des représentants de Daech sont établis. La réponse de la DGSE est sans appel : elle se déclare intéressée « par tout élément sur les représentants de Daech en contact avec vos employés… Tel, mails, pseudos, descriptions, etc. ». Au mépris de la sécurité des personnes, les services accréditent les liens entre le groupe international et les groupes terroristes.

Les relations entre Jean-Claude Veillard et les services concernent également les renseignements qu’il obtenait grâce à ses collaborateurs Jacob Waerness et Ahmad Jaloudi, tous deux membres des services secrets. Ces derniers collectaient des informations sur le terrain, dont des renseignements sur les groupes armés quand cela leur était possible. À l’heure actuelle, la justice n’a pas encore pu interroger Jacob Waerness, bien qu’il soit pressenti comme un élément important pour établir les responsabilités dans le versement d’argent aux groupes terroristes dans la région. Jean-Claude Veillard affirme également avoir « donné toutes les informations » aux services, y compris lorsqu’il a eu connaissance des versements d’argents aux terroristes. Il a en outre servi d’intermédiaire avec l’état major personnel du président pour le déploiement de troupes françaises dans l’usine de Jalabiya.

Ces éléments, couplés à ceux de GBL, montrent que l’affaire Lafarge condense potentiellement en elle un financement du terrorisme par une firme internationale au seul prétexte de conserver ses investissements ainsi qu’une implication de l’État qui n’aurait pas réagit face à cette situation.




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