Politique

Tribune libre

Non François Hollande, ne vous en déplaise, nous ne « vivons » pas « ensemble »

Publié le 9 septembre 2016

Nous relayons ici ce texte écrit par Ludivine Bantigny, et publié le 9 septembre sur Mediapart, en réaction au discours patriotico-guerrier de Hollande du 8 septembre.

Par Ludivine Bantigny

La France ! France aux mille vertus, France éternelle et universelle, France qu’un peu partout on vénère, à laquelle on fait appel. Hollande l’a déclinée sur tous les tons dans son discours sur « la démocratie face au terrorisme » prononcé le 8 septembre à Paris. France de la fraternité et de l’égalité ; France qui défend les libertés ; celle dont on peut être fier.e ; celle qu’on évoque par toute la Terre avec émotion et respect. « Je vois dans les yeux de tous les peuples que je peux rencontrer, ou de leurs représentants, cet éclair chaque fois qu’il est question de la France », a confié le candidat-président. Cette arrogance nationale, orgueil de coq français, rappelle à bas bruit le discours d’Albi : « là enfin où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés ». Ces mots candides et grandiloquents, caractéristiques d’une époque aux certitudes coloniales chevillées, c’était le « jeune Jaurès » qui les prononçait, celui de 1884, celui qui n’avait pas mesuré encore les ravages et les pillages d’une France dominatrice qu’il allait plus tard condamner. François Hollande, lui, en est resté à cette image, celle d’une France qui n’est plus impériale mais demeure impérialiste. La France, une et unique comme on sait, est bien plus encore : l’essence de la pensée, celle où le futur peut se dire. Car dans la bouche du président, « la France c’est l’idée, c’est l’avenir ».

« Vive la République, vive la France ». Ce ne sont plus seulement des mots usés prononcés rituellement à la fin de discours policés, c’est un credo et – contrairement à ce qui est exhibé – un ferment de division. François Hollande manipule dangereusement « l’idée de patrie » qui renvoie selon lui à une question : « pourquoi nous nous battons ». Ça va de soi, il ne nous parlera pas d’Areva ; ni de Total ; ni de pipelines ; ni des intérêts économiques français.
Dans un tel discours, l’essentiel se loge dans les périphrases, les silences gênés, les expressions contournées. Il se loge même peut-être dans les participes passés… Tels ces « chaos qui sont créés ». Si donc l’on résume, des « chaos sont créés », les Occidentaux interviennent, leur puissant bras armé vainc ardemment les méchants et « les démocraties gagnent toujours les guerres ». C’est bien connu, de l’Indochine à l’Algérie, de l’Irak à la Libye. Comment ces chaos sont-ils « créés », c’est ce qu’Hollande préfère taire – sinon, sa politique vacille et avec elle sa rhétorique guerrière. Il y a la « barbarie » et « les trafics de toutes sortes » qui la financent. Mais pas les trafics du troisième exportateur mondial abreuvant en armes sophistiquées des régimes que François Hollande pudiquement oublie souvent de mentionner. L’Arabie saoudite par exemple. L’attachement du président français au patrimoine mondial de l’humanité, encore une fois ardemment rappelé, est à géométrie variable : flexible, modulable. Ces derniers mois, en plus d’assassiner, de décapiter, de faire lapider, le régime saoudien soutenu par la France qu’elle arme sans compter a bombardé et détruit cinquante-deux sites archéologiques au Yémen. Qu’à cela ne tienne. Le président le certifie : « Les démocraties gagnent toujours les guerres » ; « leur victoire est inéluctable ». « C’est ainsi que les dictateurs se sont trouvés désarçonnés, renversés ». Mais pas (encore) les Ali Bongo, Idriss Déby, Faure Gnasingbe, bras-dessus bras-dessous avec d’autres grands démocrates à la marche d’un certain 11 janvier.

Discours acidulé, à l’image de ces militaires surarmés qu’on voit désormais aux quatre coins de nos rues, sur les affiches des métros et même en photo sur les tables des cafés. « En se battant en pays étranger, nos armées nous défendent ». Et si c’était exactement le contraire ? Si les bombes déversées étaient des bombes à retardement ? Si les guerres d’ingérence ne faisaient qu’alimenter la spirale infernale de la violence et de la vengeance ?

Dans ce genre de discours, l’orateur n’en est pas à une contradiction près. Intéressante circularité… Ici Hollande nous dit : « Il est tellement plus simple de convoquer les peurs » ; mais il ne fait que les alimenter en martelant que c’est la guerre et qu’il faut la mener sans faire de quartier. Il assure aussi ne pas demander davantage aux musulman.e.s qu’aux autres citoyens français – tout en leur enjoignant « de faire reculer l’islam radical et l’obscurantisme ». On n’avait pourtant pas demandé aux chrétiens de faire reculer la terreur blanche au moment du massacre perpétré par Anders Breivik. Hollande nous dit aussi qu’il est contre l’« Etat d’exclusion ». L’homme de l’état d’urgence, l’homme qui a tenté la déchéance de nationalité, n’a pas contredit son Premier ministre quand celui-ci a déclaré à propos des femmes portant le burkini : « Face aux provocations, la République doit se défendre. […] Je soutiens donc ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble ».

Et voilà qu’il resurgit, ce fameux, sirupeux, doucereux « vivre ensemble », ce « vivre en commun » du discours de Hollande. Le même Manuel Valls avait asséné il y a trois ans : « Le voile est pour moi un combat essentiel ». Remplaçons, le temps d’un instant, « voile » par « chômage », « précarité », « pauvreté », « mal-logement », « racisme », « discriminations », « inégalités », « harcèlement au travail ». L’effet politique ne serait pas mal – mais ce ne serait plus du Valls.

Le « vivre ensemble » est un mot de passe dont le rabâchage n’a d’égal que son inconséquence, un de ces mots creux qui tournent en boucle pour mieux faire oublier son hypocrite inconsistance. François Hollande (nom commun aux puissants de ce monde), pensez-vous vraiment vivre avec les migrants de Calais ? Avec les réfugiés, avec les Roms, avec les sans-papiers raflés et expulsés ? France de la fraternité, a répété le président. François Hollande, pensez-vous vivre avec cette factrice victime d’un AVC parce que son employeur avait exercé sur elle un ignoble chantage pour la forcer à travailler malgré le mal qui la guettait ? Avec Franck, ce caissier licencié pour une erreur de caisse de 18 euros ? Avec le million de personnes devenues pauvres en France depuis 2008 selon l’INSEE ? « France de l’égalité » selon les mots impudents du président. Ou bien encore avec Adama Traoré ? Avec cette jeune femme serbe et son bébé placés hier dans un centre de rétention ? Avec les travailleurs de Goodyear condamnés à deux ans de prison ? « France de la liberté », insiste le maître de l’Elysée.

Ou bien avec ces femmes obligées par des polices municipales d’ôter leur vêtement sur une plage ? Que l’on sache, on n’a jamais forcé une religieuse à retirer sa guimpe et à enlever son voile. Si elle n’était aussi humiliante et odieuse, insupportable tant elle est honteuse, la sale affaire des arrêtés anti-burkinis pourrait être grotesque tant on y mesure le fossé entre l’essentiel et le dérisoire, entre ce que les puissants montrent du doigt et ce qu’ils ne veulent surtout pas voir.

Le chef de l’Etat a conclu sur un ton inquiétant : « Le danger, je vous l’ai dit, c’est que la France puisse à un moment douter d’elle-même ou se diviser. » Mais le danger n’est pas où François Hollande le met. Qu’ici, en France, on se prenne à douter de la fausse justesse de ces guerres et de ces interventions militaires serait plutôt salutaire.

Blog Mediapart 090916