Société

Les élections américaines selon la gauche radicale

US. Election de Trump. L’analyse de Bhaskar Sunkara

Publié le 11 novembre 2016

Dans une interview réalisée par La Izquierda Diario TV au lendemain de la présidentielle américaine, Bhaskar Sunkara, fondateur et directeur éditorial de la revue de gauche radicale Jacobin, revient sur la victoire de Donald Trump, la situation actuelle de la gauche radicale et de la classe ouvrière ainsi que les perspectives politiques en germe aux États-Unis.

Je crois que le Parti républicain est plus divisé que le Parti démocrate et que les démocrates vont pouvoir s’opposer à Trump d’une certaine façon. Les démocrates vont utiliser le leadership de Barack Obama, qui reste assez populaire, pour le faire au cours des prochains quatre ans.

Au sein du Parti républicain existent de très profondes fissures. Même Georges W. Bush a dit ne pas pouvoir voter pour Donald Trump. Toute une génération de cadres républicains et d’anciens candidats présidentiels ont répudié Donald Trump. Donc je crois que le parti est très divisé.

Je dirais que les républicains, avec le Tea Party, ont déjà laissé les fous diriger l’asile en 2012. Et je crois qu’avec le phénomène Trump, ces gens qui ont été encouragés par la politique néolibérale, arrivent aujourd’hui au pouvoir avec un programme très différent.

C’est assez inhabituel que le parti dominant du capital états-unien, le Parti républicain, soit désormais dirigé par quelqu’un qui ne représente pas directement les intérêts des secteurs traditionnellement républicains de la classe dominante.

Tous les secteurs importants du capital états-unien soutenaient Clinton, donc l’arrivée de Trump au pouvoir est vraiment incroyable de plusieurs points de vue.

Tous les groupes d’électeurs progressistes dans ce pays, tous les syndicats, tous les groupes de défense des droits des immigrés, tous les groupes d’électeurs de centre-gauche soutenaient Hillary Clinton. Tous les secteurs importants du capital la soutenaient aussi et, pourtant, la coalition de Trump, fondée sur ce qu’on appelle la petite bourgeoisie, est parvenue à la victoire. C’est un exploit incroyable.

« L’ordre et le contexte internationaux se maintiendront »

Le département d’État (Ministère des Affaires étrangères, NdT), le Service extérieur, les services de renseignement… Aucune de ces institutions ne sera profondément perturbée.

Elles pourraient mettre en place des politiques plus favorables à l’extraordinary rendition et à la torture. Elles pourraient adopter une ligne moins dure que celle qui aurait été probablement adoptée par Clinton à l’égard de la Syrie, mais je crois que l’ordre actuel se maintiendra dans le contexte actuel.
Je crois qu’on pourrait voir certains revirements dans les politiques à l’égard de l’Iran ou de Cuba qu’avait impulsées Obama.

Ce sera extrêmement négatif. Mais, en général, je ne crois pas que la nouvelle politique extérieure ne soit plus guerrière.

« Nous devons développer une politique à la gauche radicale du libéralisme »

Je crois que les gens sont ouverts à d’autres alternatives. C’est ce que disait Sanders, que ce n’était pas la démocratie qui avait échoué, mais tout le contraire.

Nous devons construire une nouvelle alternative démocratique qui peut trouver un écho dans les classes populaires comme l’a fait le programme de Sanders.

En d’autres termes, le Parti démocrate d’aujourd’hui peut offrir une certaine inclusion sociale, mais ne pourra jamais obliger le capital à payer plus d’impôts ou à céder une part de son pouvoir.

Ce démocrate Sanders a émergé et présenté une alternative viable contre le trumpisme. Je crois que le libéralisme du centre a fait faillite et nous devons développer une politique à la gauche radicale du libéralisme.

« La renaissance de la gauche radicale doit passer par la renaissance du mouvement ouvrier »

Cela dit, je ne crois pas que la situation bénéficie à la gauche radicale. Je ne danse pas sur la tombe du libéralisme. Je crois que l’échec d’hier est un échec pour les forces progressistes du pays, même pour celles, comme nous, qui étions beaucoup plus à gauche qu’Hillary Clinton.

La gauche radicale états-unienne existe à peine. Nous n’avons aucune infrastructure ni aucune organisation pour réellement répondre. Essentiellement, la gauche radicale états-unienne, c’est le camp de Bernie Sanders avec quelques autres mouvements sociaux récents…

Et je ne sais pas si on devrait exagérer les dimensions des mouvements comme Occupy Wall Street ou Black Lives Matter. Je crois que la presse et la gauche radicale internationales les exagèrent parfois.

Nous avons vu avec Sanders et ces mouvements sociaux que le potentiel de réunir une majorité sociale existe. De fait, lorsque nous pouvons exprimer nos idées, du moins avec une plate-forme démocratique radicale, la majorité des Américains est d’accord avec nous.

La majorité préfère cette politique à la politique de haine et de peur offerte par Trump. Cela, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle concerne notre manque d’infrastructures, de partis, d’organisations, la gauche radicale est totalement déconnectée de sa base sociale.

L’unique moyen dont nous disposons pour parvenir aux classes populaires, la seule force avec la taille et les moyens nécessaires pour le faire est le mouvement ouvrier, qui est, bien sûr, notoirement bureaucratique et déconnecté de sa base aux États-Unis. Je crois que la renaissance de la gauche radicale passera en partie par la revitalisation du mouvement ouvrier et des luttes à la base et grâce aux actions qui préparent le terrain pour la gauche radicale dans les communautés de la classe ouvrière.

À l’heure actuelle, nous n’avons pas cela. Donc, fondamentalement, je crois que les partisans démocrates de Sanders sont un groupe auquel nous devrions apporter notre soutien, que nous devrions chercher à mobiliser et à organiser. Je crois qu’il existe, et que nos idées peuvent avoir une majorité sociale potentielle dans ce pays, mais je ne crois pas que nous soyons bien positionnés pour parvenir à ces gens pour l’instant.