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Débats

#1917 – Back to the Future

Quand, il y a un siècle, la révolution russe ébranlait le monde

« Il y a peu de membres de la classe capitaliste qui voient venir la révolution. Ils sont pour la plupart trop ignorants, et il y en a beaucoup qui ont trop peur. C’est l’éternelle histoire d’une classe dirigeante qui est en train de disparaître, c’est une histoire qu’on a connue tout au long de l’histoire du monde. Gonflés de puissance et de possessions, enivrés par le succès, radoucis par la surabondance et la cessation de la lutte, les capitalistes sont comme les abeilles mâles qui se pressent autour des cuves de miel lorsque les ouvrières leur sautent dessus pour mettre fin à leur existence d’obèses. » Jack London, Revolution (mars 1905).

La révolution russe de 1917, comme l’a écrit John Reed à propos de l’insurrection d’octobre, a littéralement ébranlé le monde. Son centenaire va être l’occasion d’une foule de manifestations, de rencontres et d’écrits de toutes sortes. Mais on peut supposer, par-delà la nécessaire poursuite des études scientifiques sur l’ensemble de son déroulement, ses faits, ses causes immédiates, ses racines profondes et la multiplicité de ses acteurs [1], que ce centenaire sera pour l’essentiel commémoratif. Et aussi, qu’il servira à d’autres de prétexte à ânonner toutes les falsifications, diabolisations et préjugés qui, depuis longtemps, servent aux conservateurs de tous bords à justifier le système existant comme l’aboutissement de l’Histoire. Le discrédit autant de l’idée de révolution que du projet communiste, induit par le stalinisme et son cortège de trahisons, la puissante offensive idéologique contre les « totalitarismes », ont favorisé depuis plusieurs décennies l’enracinement de révisionnismes divers et variés. Ceux-ci, à une très large échelle, des programmes scolaires à la soupe télévisuelle des pseudo-documentaires en passant par les « sciences » autorisées, ont imposé une grille de lecture totalement fallacieuse des événements et des débats sur 1917 et ses suites. Ces débats sont littéralement innombrables, en particulier sur la nature de l’URSS, à eux seuls constituent une porte d’entrée sur l’ensemble de l’histoire mondiale du XXe siècle, et doivent être menés plus que jamais, dûment remis sur la tête [2]. Mais est-ce là l’enjeu majeur, ou plutôt, quel doit être l’esprit gouvernant ce souci de vérité ? L’enjeu majeur, est que le monde qui a été ébranlé en, et par, 1917, est toujours là.

Ni ruse, ni accident de l’histoire, ni simple passé glorieux


Le reflux, la démoralisation, en résumé la crise historique du mouvement ouvrier international et de ses organisations après la poussée révolutionnaire des années 68, pour laquelle l’onde de choc de la chute de l’URSS n’a pas encore terminé son office dévastateur, ont été tels que Margaret Thatcher avait pu, aux grandes heures triomphalistes du néolibéralisme s’exclamer « There is no alternative ! ». Le philosophe marxiste américain Fredric Jameson résumait bien il y a quelques années le sentiment dominant : « il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », tout grand récit de l’émancipation étant voué à la dissection postmoderne. Pourtant, depuis, de grandes secousses économiques, sociales, idéologiques et géopolitiques provoquées par la crise d’ensemble du système capitaliste qui est maintenant à l’orée de sa deuxième décennie, n’ont cessé de scander la vie des peuples. Il y a eu le printemps arabe, les mouvements des indignés, celui des places, et nombre de conflits et épisodes de luttes de classes dans le monde qui rappellent que le monde d’aujourd’hui reste plus que jamais un monde de « Crises, guerres et (contre-)révolutions » dont l’avenir est loin d’être déjà écrit, dans un sens ou un autre. Et, pour dire un mot de la conjoncture politique en France, si celle-ci est marquée par la mécanique de l’élection présidentielle, n’oublions pas que celles et ceux, invisibilisé-e-s en ce moment, qui se sont mobilisé-e-s « contre la Loi Travail » au printemps 2016, avaient aussi à cette occasion commencé à rejeter « son monde »…

Dans sa Préface de 2015 à la récente édition française deLes bolchéviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Pétrograd, A. Rabinowitch, rappelle que « la révolution d’octobre 1917 en Russie nous apparaît aujourd’hui comme la phase finale d’un processus historique et social complexe et dynamique qui s’enracine profondément dans les terribles injustices de la Russie tsariste du tournant du siècle, le tout exacerbé par la participation malheureuse de l’Empire russe à une guerre vaine. Cette phase débuta peu de temps après la révolution de février 1917, qui avait entraîné le renversement du tsar Nicolas II » (p. 9). Contre les hagiographies des historiens soviétiques, 1917 n’était pas gravée dans le marbre d’une histoire à la destinée fatalement progressiste déjà écrite ; contre les mystifications des historiens et idéologues bourgeois, 1917 ne s’est jamais réduite à un coup d’Etat mené à la baguette par une clique de révolutionnaires disciplinés et autoritaires dont la barbarie stalinienne aurait été la progéniture génétiquement programmée ; mais aussi contre ceux qui, tout en revendiquant 1917 en termes d’histoire et d’expérience fondatrice du mouvement ouvrier, pensent que l’époque a trop changé pour qu’elle nous serve encore aujourd’hui, 1917 a encore beaucoup à nous apprendre très concrètement. Rabinowitch le rappelle : avec, mais d’une certaine façon malgré un siècle de recul, il réaffirme que « sans aucun doute », la révolution d’Octobre a été « l’un des événements fondateurs du XXe, voire son développement historique le plus significatif » (ibid.). Ce n’est pas enfoncer une porte ouverte que de le rappeler : l’importance vitale de 1917 se mesure à l’extraordinaire complexité qu’elle renferme, aux questions cruciales, sociales, de stratégie et de tactique, de projet civilisationnel, qu’elle a soulevées, et aux défis que les exploités et les opprimés, mais aussi les révolutionnaires, ont alors su, victorieusement, relever – complexité, questions, défis qui, par la simple persistance du capitalisme, sont par définition encore les nôtres. Ni ruse, ni accident, ni simple passé d’une histoire révolue, 1917 est bien, pour ce centenaire, un enjeu avant tout politique.

Pour un centenaire politique

Ce sont tout un ensemble de facteurs économiques, politiques, sociaux, culturels, idéologiques qui, encore souterrains, cachés ou dispersés au seuil de 1917, ont rendu l’absolutisme tsariste, de plus en plus décomposé, incapable de se survivre. Mais la bourgeoisie n’avait pas la place et les assises qui lui fallait pour emporter tranquillement le morceau, cependant que le prolétariat doutait encore de l’ambition qui pouvait alors être la sienne. Une telle crise de régime, même généralisée, une crise « organique » dira Gramsci, une crise « nationale » ouvrant à une situation révolutionnaire, dira Lénine, pouvait ne pas du tout déboucher sur unerévolution, loin s’en faut. Si la révolution de février 1917 fut un véritable « cri d’espérance » jaillissant « du fond de toutes les Russies », le début d’une « ère nouvelle » [3], ce n’est que parce que les masses ouvrières, nanties de la stratégie bolchevique, Lénine au premier plan, ont été capables, dans les « huit mois turbulents » (selon le mot de Rabinowitch) qui suivirent, d’aller finalement jusqu’au bout du « problème fondamental », ce « problème fondamental de toute révolution » qui « est celui du pouvoir. Tant que ce problème n’est pas élucidé, il ne saurait être question de jouer consciemment son rôle dans la révolution, et encore moins de la diriger », - écrivait Lénine au début de son article « Sur la dualité du pouvoir » publié dansLa Pravdale 9 avril 1917, de retour quelques jours plus tôt de son exil suisse.

Si cette révolution fut marquée par « l’intervention directe », l’« irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées » selon les formules de Trotsky dans l’Histoire de la révolution Russe(Préface), ce n’est pas par le truchement d’un miracle ou d’une inspiration divine, mais au contraire comme expression matérielle, objective et subjective, d’un mouvement de fond obéissant à une « loi rationnelle » : celle de la lutte des classes dans la totalité de ses dimensions, marquée tout particulièrement, pour reprendre la thèse de Rabinowitch, consacrée à Pétrograd qui a tous égards fut autant le centre que le symbole de tout 1917, par « le caractère décisif, à tous les niveaux, de la relation entre le développement de la stratégie politique des bolchéviks et le comportement politique en constante évolution des masses révolutionnaires » (p. 11).

Huit mois turbulents dont le suivi et l’analyse, sans illusion rétrospective et raccourcis confortables, doivent donc nous faire réfléchir à ces questions plus générales qui sont absolument les nôtres aujourd’hui : comment les masses trouvent-elles, à un certain degré de développement de la lutte des classes, les moyens, les formes et les orientations pour abattre le pouvoir économique et politique des possédants dont elles subissent le joug, organiser leur propre pouvoir, et ouvrir concrètement la construction d’une société d’une autre nature, rationnelle et égalitaire ? Comment passe-t-on des utopies (prétendues) aux stratégies victorieuses ? Quels rôles les individus, les organisations, jouent-ils au sein des grandes forces sociales qui entrent en action sur la scène de l’histoire ? Y a-t-il aujourd’hui, plus qu’hier, comme l’ont cru et le croient encore tant et tant, une issue véritablement rationnelle autre que celle nécessitant de détruire, et non de chercher à réformer ou se « réapproprier », illusion que Marx dénonçait il y a plus de 150 ans déjà, l’État bourgeois ? Quelle que soit sa forme, son degré de sophistication, ses ramifications tentaculaires dans la « société civile », ne rappelle-t-il pas inlassablement, à intervalles réguliers, à quoi et qui il sert, à cette immonde expropriation permanente des richesses matérielles par une minorité d’« obèses », et qui il a vocation à contenir, à dresser et faire obéir, que ce soit par la carotte ou le bâton ?

« Pain, paix et liberté ! » scandaient, hier, ouvriers et paysans pauvres. En sommes-nous si loin aujourd’hui ? Ils ont osé !résumait Rosa Luxembourg au sujet des bolchéviks après la révolution d’octobre. Que serons-nous capables, nous, d’oser à nouveau ? Tel doit être l’objectif de ce centenaire : comprendre et commémorer, certes, mais pour affermir les armes et les méthodes dont les prolétaires d’aujourd’hui ont besoin de se doter pour affronter de nouveau ce « problème fondamental » du pouvoir, et non pas seulement pour sa conquête bien évidemment, mais surtout, pour l’extraordinaire défi que celle-ci impose d’emblée : celui de construire un monde nouveau. « Il est plus agréable et plus utile de faire l’"expérience d’une révolution" que d’écrire à son sujet » écrira Lénine dans la Postface du 30 novembre 1917 àL’Etat de la révolution (rédigé l’été précédent) pour expliquer pourquoi le chapitre sur les révolutions de 1905 et 1917 n’avait pu être écrit. A défaut, nous, de pouvoir présentement en faire « l’expérience », ce centenaire doit être l’occasion de nous réapproprier cette révolution, de remettre largement sur le tapis les questions fondamentales, en vue de se préparer à refaire cette expérience demain. Tout ce qui a été institué peut être destitué, il n’est écrit dans aucun ciel éternel que ceux qui ont le pouvoir, sous toutes ses formes, aujourd’hui sont prédestinés à le garder demain, et s’il y a bien des bilans à tirer des échecs passés, le « bolchévisme 2.0 » qui pourra s’y retremper est encore devant nous. De même qu’en 1971 Ernest Mandel pouvait déclarer « La Commune n’est pas morte », Le marxisme révolutionnaire, par définition préoccupé par la question stratégique, doit être capable de donner sens et vie à ce centenaire de la révolution russe en la regardant de bout en bout au travers du prisme des défis qui nous attendent. Sinon, nous nous instruirons certes, nous nous ferons peut-être plaisir, mais nous passerons à côté de l’essentiel [4].

Notes

[1] Voir par exemple la A. Rabinowitch, Les bolchéviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Pétrograd, 1976, tr. fr. Paris, La Fabrique, 2016, la Préface de 2015 à l’édition française, pour un état des lieux du chantier de ces études scientifiques, ainsi que la préface, quoique plus ancienne, de J.-J. Marie à L’histoire de la révolution russe de Trotsky, Paris, Seuil, 1995, vol. 1 « La révolution de février ».

[2] Marcel van der Linden,Western Marxism and the Soviet Union. A Survey of Critical Theories and Debates Since 1917, Leiden-Boston, Brill, 2007, (Coll. Historical Materialism n°17). Penser 1917, puis l’URSS, en marxistes, et plus largement continuer de faire « du » marxisme l’outil d’interprétation et de réappropriation de sa propre histoire, est ce par quoi il restera véritablement un « guide pour l’action », mais aussi pour la théorie, et évidemment pour leur unité.

[3] M. Ferro, La révolution de 1917, Paris, Albin Michel (coll. Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité), 1967-1976, éd. 1996, p. 469.

[4] « De 1917 à 2017. Il y a un siècle, la révolution russe ébranlait le monde » est le titre du Séminaire « Marx aujourd’hui » que nous animerons, une semaine sur deux, dans cet esprit, à l’Université Jean Jaurès/ Mirail à Toulouse au cours du 2nd semestre de l’année universitaire 2016-2017, à partir du lundi 23 janvier prochain. En attendant d’autres événements plus amples et collectifs.




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