Notre classe

Un nouveau délit dans la France de Valls et Hollande : l’ironie

Un enseignant-chercheur en procès pour avoir ironiquement dénoncé la xénophobie de Valls

Publié le 4 janvier 2016

En d’autres temps on pourrait croire à une mauvaise blague.

On se souvient, il y a quelques mois, de Valls vociférant contre le « silence des intellectuels » (de gauche) laissant isolés le PS, face, entre autres, à la « menace FN ». L’antienne remonte à loin, comme le rappelait Didier Eribon en 2007 dans D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, en l’occurrence lorsque fut consommée cette « révolution conservatrice » du PS, c’est-à-dire sa social-libéralisation, au cours des années 80, quand toute une série d’intellectuels ont rompu avec lui alors qu’il s’était mis à taper sur les mouvements sociaux et ceux (intellectuels ou non) qui soutenaient ces derniers.

D’autre part, on sait combien l’université française s’est faite et continue de se faire massacrer (comme l’a bien ré-analysé récemment Christophe Granger dans La destruction de l’université française, La Fabrique, 2015) côté travailleurs, enseignants, chercheurs, de plus en plus précaires, personnels administratifs, ouvriers et étudiants depuis les réformes structurelles de la recherche, puis la LRU et la loi Fioraso. Les universitaires s’étaient bien mobilisés en 2009 contre une partie de cette offensive, et malgré leurs contradictions et leur pseudo-grève qui fut évidemment défaite dans les grandes largeurs,ils avaient au moins tempêté suffisamment pour rappeler qu’ils n’étaient pas tous, ni totalement, soumis aux nouveaux régimes de production et de valorisation immédiate de savoirs managérialement préformatés au nom de l’excellence et de la compétitivité internationales.

Deux types de raisons suffisantes pour qu’un gouvernement aussi crânement belliqueux et réactionnaire que l’actuel, dans le contexte bonapartiste que nous connaissons, et ses laquais locaux du marché universitaire, ne soit particulièrement aux aguets face à tout ce qui pourrait bouger un peu le petit doigt. La fabrique des savoirs constitue de longue date l’un des lieux clés qu’il lui appartient de domestiquer pour assurer son hégémonie, il s’agit donc, pour lui, d’y museler tout ce qui peut faire grincer la machine. Bien sûr même si elle est chaque jour un peu plus autoritairement rognée, il existe encore en France une certaine liberté de contester, de condamner, de critiquer, et il n’y a pas (encore) de flics dans les salles de cours des universités. Mais on n’arrête pas le progrès, il semble qu’il n’y ait même plus besoin de flics pour que les opérations de police s’opèrent, surtout face au comble de la subversion qu’est l’ironie, d’autant plus grave quand elle met en question le premier flic, pardon, ministre, de France lui-même.

C’est ce que Bernard Mezzadri, maître de conférences à l’Université d’Avignon, est en train de comprendre. Il va comparaître le 27 janvier prochain devant le tribunal correctionnel parce qu’il aurait « provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

C’est-à-dire ? Parce que, précise la pétition qui a été lancée en son soutien, il a « expédié un courriel satirique sur une liste de diffusion universitaire. […] À l’occasion de la rencontre d’une délégation de l’université avec le premier ministre, il rappelait ironiquement les propos de M. Valls sur le marché d’Évry – dont alors il était le maire –, dans les termes suivants : "J’espère qu’en cette grande occasion la délégation de l’UAPV comptera suffisamment de "blancos" (et pas trop de basanés), afin de ne pas donner une trop mauvaise image de notre établissement".

Le président de l’université et son service juridique ont cru de leur devoir de signaler au procureur de la république ce message, dont l’intention évidente était de dénoncer sarcastiquement les propos xénophobes de M. Valls, ainsi que sa politique discriminatoire à l’égard des Roms. »

De fait, c’est Henri Braun, défenseur connu des SDF et des Roms, qui est dorénavant l’avocat de Bernard Mezzadri.

Mauvaise blague ?

Le pouvoir n’aime pas la subversion, encore moins l’ironie directe, qui est symboliquement la démonstration de l’absence de peur, le refus limpide de baisser les yeux et la garde, du choix de défendre ses convictions publiquement avec les armes à disposition. Une arme profondément déstabilisante pour toute autorité, parce qu’elle désacralise et véhicule par définition le spectre de combats d’une autre ampleur.

Peut-être cela pourra-t-il s’appeler, en l’occurrence « délit d’outrage », offense, etc. : alors même que dans le milieu dans lequel l’impudent l’a exercée, la liberté d’expression est pourtant encore, dans le principe, le fondement même de l’exercice professionnel. Mais on sait ce que valent les « principes » rappelés pour la forme ou les soirs de JT, pendant que l’état d’urgence, la guerre en Syrie, la déchéance de nationalité, nous rappellent chaque jour que c’est très officiellement que le pouvoir a décidé de s’asseoir sur les droits de l’homme et du citoyen. Pourtant ce n’est pas la première fois que Valls, indépendamment de la politique qu’il mène depuis 2014, tient de tels propos racistes. En résumé, l’intimidation exercée sur Bernard Mezzadri n’est rien d’autre qu’une volonté de taire la simple vérité. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire bien sûr. Mais dans la période actuelle, cela constitue un précédent particulièrement inquiétant et révélateur.

Outre la pétition, qui a déjà été signée par de nombreux universitaires et intellectuels, mais qui mérite d’être signée - c’est le moins que l’on puisse faire, n’importe qui pourrait être à sa place, universitaire ou pas, même s’il y a bien plus à faire - bien plus largement par toutes celles et ceux qui ne veulent pas que se grave dans le marbre une telle impunité liberticide, pour une contribution financière aux frais de justice ou joindre le Comité de soutien de Bernard Mezzadri, écrire à l’adresse suivante : comitedesoutien.mezzadri@gmail.com.

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Nous faisons nôtres les revendications des signataires, qui dénoncent :

- le comportement des autorités de l’université d’Avignon et de son président d’alors, qui, au lieu de se poser en garants de la liberté de pensée et d’expression au sein de leur établissement, entendaient la museler par une sordide tentative d’intimidation ;
- la décision du procureur de répondre à cette sollicitation indigne ;
- le choix du chef d’inculpation, délibérément infamant, puisqu’il attribue calomnieusement au prévenu des idées et intentions contraires à ce qu’il a toujours défendu, jusques et y compris dans le message incriminé. » et

- condamnent les propos de M. Valls auxquels Bernard Mezzadri faisait ironiquement référence ;
- demandent la relaxe pure et simple de Bernard Mezzadri. »

Aujourd’hui les universitaires français ne brillent malheureusement pas dans l’ensemble par leur subversion et leur courage, même quand ils sont « de gauche » et profondément choqués et inquiets de la politique sécuritaire, xénophobe qui règne aujourd’hui. Il y a des raisons objectives à cela : entre autres, leur sociologie et la logique individualisante de l’appareil universitaire, qui les éloignent le plus souvent (quoique l’inflation de la précarité pourrait changer profondément la donne), d’un lien un peu solide avec les mouvements et les luttes collectives, syndicales, mais étudiantes en particulier, qui s’affrontent à la répression et défendent non seulement les droits démocratiques les plus élémentaires, mais plus encore, souhaiteraient une université et une société, une culture, comme disait Sartre, profondément « démilitarisées ». Avec et par-delà Bernard Mezzadri, puissent-ils recouvrer et assumer la dignité qui sied à la situation, franchir le Rubicon dans le bon sens, et ne pas se cantonner à rester, de fait, pour reprendre l’expression de Gramsci, consentant à la coercition, de simples « fonctionnaires de l’hégémonie ».

Signer la pétition