Débats

Pour une Université au service des luttes des opprimé.e.s

Violences policières, répression, racisme. Les sciences sociales sont-elles condamnées à se taire ?

Publié le 17 octobre 2016

Au Mirail (Toulouse), plusieurs professeurs organisent une réunion mardi 18 octobre à 13h, dans laquelle étudiants et personnel sont largement invités. Dans un contexte où nos droits et nos libertés sont fortement attaqués, et où la violence de l’État se manifeste toujours plus brutalement, les sciences humaines peuvent être un outil pour comprendre cette dynamique, et nos universités un lieu de réflexion et de résistance, au grand regret de Valls et de son gouvernement. Comme à l’Université de la Sorbonne Paris 1, où un grand meeting contre les violences policières et le racisme s’est tenu, réunissant plus de 600 personnes de l’Université, des quartiers populaires et du mouvement ouvrier, mettons nos savoirs au service des luttes, et faisons des universités une tribune pour dénoncer la politique autoritaire du gouvernement !

Marina Garrisi

La mise au pas des sciences humaines et sociales et de nos universités est en marche

À la suite des attentats de novembre 2015, Valls déclarait, contre les chercheurs en sciences sociales qui menaient des recherches sur le terreau social du djihadisme : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé[…] Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Loin de n’être qu’une provocation, ces déclarations sonnent comme un rappel à l’ordre adressé aux universitaires et aux chercheurs. Les sciences sociales, si elles examinent les faits sociaux (la radicalisation, le terrorisme, etc.) et cherchent à mettre en relief les structures sociales politiques et culturelles qui conduisent à certains comportements ou réalités sociales, sont accusées de vouloir servir d’excuse, et donc basculeraient dans le camp « du mal », contre la République et son ordre. Sarko avait lui aussi déclaré, en 2007, « quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable ». La « culture de l’excuse », concept inventé par les idéologues et penseurs libéraux pour discréditer les recherches en sciences sociales, se base sur une vision idéaliste de l’individu comme absolument libre et responsable. Les sciences sociales seraient donc privées de leur potentiel critique au risque de devenir des cautions de « la barbarie », qui n’a pas à être étudiée puisqu’il s’agit du « mal » absolu, et chercher à mettre en lumière ce qui rend possible le terrorisme, ce serait déjà cautionner le terrorisme… De même, mettre en lumière la responsabilité des structures du pouvoir dans la reproduction d’un ordre social inégalitaire et excluant, c’est chercher à examiner la République - qui est une idée sacrée -, renvoyant tous ceux qui l’examinent à la position de blasphémateurs.

Cette mise au pas des recherches scientifiques, surtout quand elle touche des points sensibles, n’est pas nouvelle : l’exemple des travaux sur les forces de l’ordre est des plus éloquent. Didier Fassin le rappelle dans La force de l’ordre : Une anthropologie de la police des quartiers (Paris, Seuil, 2011, p. 35 dans l’éd. Points 2015) : « Depuis 2002, le ministère de l’Intérieur a opéré une reprise en main des travaux sur les forces de l’ordre, écartant d’abord les chercheurs en sciences sociales de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure… », et l’Institut actuel des hautes de sécurité et de justice (INHESI), localisé dans l’École Militaire et rattaché au premier ministre, « contrôle désormais à la fois la statistique de la délinquance et la statistique pénale ». Cependant, dans le même temps, les recherches et les enquêtes sont totalement verrouillées, le ministère exerçant une pression « sur tous les échelons de l’administration, avec des sanctions à l’encontre des préfets allant jusqu’à les démettre de leurs fonctions quand on estimait qu’ils ne contenaient pas suffisamment les critiques à l’égard du pouvoir ». Une fois de plus, la continuité de Valls et Hollande avec le sarkozysme est bien visible, et il n’y a aucun doute sur le fait qu’ils assument aujourd’hui le renforcement de ce genre de muselage.

Universités : des lieux de pouvoir en dispute

Si Valls et sa clique d’idéologues de droite mènent cette attaque contre les sciences sociales, c’est parce qu’ils ont tout intérêt à ce que les universités se tiennent loin des problèmes de société, et se cantonnent à leur rôle traditionnel de formation d’une main d’œuvre qualifiée, tendance qui a été accélérée par le processus de privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis les années 2000) et d’appareil de reproduction idéologique de la pensée dominante (ce qui rend la main d’œuvre docile). Rôle qui a toujours été le leur, et que jouent aussi les sciences humaines et sociales depuis leur naissance : il ne s’agit pas, comme le mouvement contre la LRU en 2009 l’avait mis en avant, de « sauver l’université » de la marchandisation et de la tutelle idéologique en revendiquant la liberté de produire des savoirs « neutres » et « désintéressés », en laissant croire que l’université d’avant était par elle-même « en soi » progressiste et/ou que les sciences sociales sont « en soi » critiques, subversives, anti-système. Ces sciences ont toujours aussi été les vecteurs de formulation la plus élaborée, la plus consciente, de l’idéologie des classes dominantes : il suffit de penser au rôle que l’anthropologie et la sociologie, par exemple, ont joué longtemps dans la justification théorique de l’expansion coloniale de la « République » civilisatrice ; de penser au rôle que l’économie, qui est archi-dominée par les théories néoclassiques exaltant « l’acteur rationnel » et cherchant en permanence à justifier à coups de modèles mathématiques le système existant ; de penser à la philosophie politique, dont des courants entiers ont passé leur temps à théoriser la nécessaire soumission du peuple à des élites éclairées, à écrire sans fin sur la démocratie libérale en la présentant comme l’unique horizon de l’histoire ; de penser à l’histoire dans tout le rôle de sanctification du récit national qui a été et est encore le sien ; de penser aux sciences politiques qui en gros forment la haute administration d’élite qui met en musique toutes les politiques gouvernementales dans l’ensemble des appareils d’État. En résumé, les savoirs ne sont jamais neutres, et les sciences sociales ont toujours joué un rôle dans la formulation et la justification de l’hégémonie, comme l’expliquait Gramsci, des classes dominantes. Ce rôle-là, Valls et consort n’ont aucun problème avec lui, ce n’est pas cela qu’ils attaquent. C’est dans ce rôle de « fonctionnaire » de l’idéologie dominante qu’excellent plus largement tous les Finkielkraut, BHL et compagnie.

C’est donc bien une force en dispute que sont nos universités, et le pouvoir ne s’y trompe pas. C’est pour cela d’ailleurs que l’arsenal de flicage à l’intérieur des facs n’a cessé de s’intensifier, des présidents d’universités aux superpouvoirs au détaché Sécurité Défense assigné à chaque université, et dont les prérogatives sont plus qu’importantes dans le cadre du « plan vigipirate ». C’est ce qui rend possible, par exemple, qu’à Evry les membres du comité de mobilisation de la fac aient reçu en fin de semaine dernière un mail les informant qu’un arrêté de la présidence leur interdisait l’accès à tous locaux de la fac lundi prochain, invoquant le « trouble à l’ordre public » pour empêcher que ne se tienne le meeting intitulé « Mais que fait la police » organisé sur la fac. Un exemple de plus du rôle de flicage et de pression idéologique employé par les relais du pouvoir au sein de l’université, illustrant, plus particulièrement dans la conjoncture, la volonté gouvernementale de faire taire la condamnation des pratiques policières.

C’est cela qu’ils attaquent : la dimension critique et subversive qui, simultanément, existe au moins potentiellement dans toute production intellectuelle qui refuse les arguments d’autorité, et veut au contraire faire primer l’autorité de l’argument, exercer son pouvoir de dévoilement, qui invite à sortir du terrain émotionnel, des idées reçues et des « idoles » pour prendre du recul, notamment sur les structures de domination et de pouvoir. C’est ce qui fait que depuis toujours il a aussi existé dans toutes ces disciplines, des principes, des méthodes et des usages, parfois minoritaires, mais réellement au service de l’émancipation et de la résistance à l’oppression. Les intellectuels, disait Gramsci, sont en grande majorité, de façon consciente ou non,les « fonctionnaires de l’hégémonie », et c’est ce que le pouvoir attend d’eux. Mais tous ceux, comme les courants de pensée qu’ils portent, qui refusent de faire « fonctionner » l’appareil docilement ont toujours été tôt ou tard la cible des attaques ou marginalisés, parfois même, comme Bernard Mezzadri à l’université d’Avignon, simplement pour avoir osé ironiser – ce qui est déjà contester – sur Valls.

Plus largement, voilà pourquoi il faudrait qu’on se tienne loin de la question de la stigmatisation d’une partie de la population, celle qui vit parquée dans des banlieues, qu’on évite la question de l’état d’urgence permanent, ou celle du meurtre d’Adama Traoré par des gendarmes cet été. Le gouvernement a en effet tout intérêt à ce que le prof et l’étudiant se tiennent loin de ces questions, et veut tout faire pour éviter que les ressources scientifiques soient mises au service de la déconstruction de cette idéologie dominante et de la dénonciation de tout postulat inique. Car il sait que sur ces bases, nos Universités sont des lieux d’où peuvent partir des résistances, avant tout chez les étudiants, mais aussi une partie des universitaires. Contre la guerre du Vietnam, des milliers d’étudiants américains s’étaient alors organisés sur leur campus pour protester contre l’intervention impérialiste des EU. En mai 68, nos universités avaient vu partir la colère et la critique d’une société de consommation et domination des pensées, avant de s’étendre aux autres secteurs de la population et de mener à la plus grande grève ouvrière du XXème siècle. Plus récemment, et malgré les limites importantes de cette mobilisation, profs et étudiants ont tenté de résister contre la privatisation et la mise au pas idéologique de l’enseignement supérieur en 2009 contre la loi LRU de Sarkozy. Il y a bientôt deux ans, l’université du Mirail était à l’avant-garde de la résistance contre les violences policières, après que Rémi Fraisse avait été tué par la police sur la ZAD du Testet.

Faisons de nos universités des foyers de résistance contre les violences d’État

À l’image d’un certain nombre d’universitaires qui avaient au printemps, en compagnie d’artistes, de militants syndicaux, politiques ou associatifs, etc. pris position contre la répression de la jeunesse, mais aussi de certains intellectuels comme Rancière, Balibar ou Lordon, qui ont utilisé leurs positions dans l’espace médiatique pour faire contre-poids à cette « hégémonie de la matraque », face à l’accélération des traits autoritaires de l’État, plusieurs centaines d’intellectuels et universitaires ont pour une des premières fois à cette échelle décidé de dénoncer les violences policières et l’instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme pour réprimer une partie de la population. Cette initiative va clairement dans le sens de reconnaître que les universités ne peuvent pas être « neutres », et qu’elles doivent être une tribune pour expliquer, rendre visible, prendre position. À l’aune de la situation et des attaques de Valls, qui sont annonciatrices d’une mise sous tutelle qui sera bien plus brutale encore si l’on ne l’enraye pas, ce type de prises de position doit se généraliser, car pour les universitaires, se taire va de plus en plus explicitement signifier trahir. Trahir face à un ennemi brutal, cette dimension critique des sciences auxquelles ils contribuent et qu’ils enseignent, c’est-à-dire trahir le meilleur de leurs disciplines, et se laisser dicter ce qu’ils doivent produire, enseigner et dire ; et, en ce sens, faire la part belle à toute cette dimension anesthésiée du savoir qui soutient, activement ou par omission, le pouvoir existant.

Voilà pourquoi les universités doivent être des lieux ouverts et accessibles, où se mette en question le sens des études, de ces sciences et de l’université en général. Le meeting organisé par les étudiants de Paris, qui a réuni plusieurs acteurs de la lutte contre la répression et la violence d’État, du mouvement ouvrier aux quartiers populaires, en passant par le milieu intello, est un vrai exemple et un point d’appui pour la suite. Localement, l’invitation d’un groupe de professeurs à se réunir au Mirail mardi prochain, pour discuter collectivement de ces questions et de voir comment s’organiser ensemble, va dans le même sens. Mais mettre les savoirs critiques au service de la lutte contre les violences policières, cela peut aussi être des enseignants et des étudiants en sociologie qui organisent des enquêtes, qui, en histoire, retracent l’histoire coloniale de notre police, qui, en droit, aident ceux qui ont à faire avec la police, etc. Bref, les possibilités ne manquent pas pour faire de nos universités un lieu de contre-pouvoir. Valls le sait, et c’est bien ce qui l’ennuie.