^

Politique

Gilets Jaunes

« Acte 18 gagnant ». Un témoignage au cœur de « la bataille des Champs », en mots et en images

Je me lève avec mes regrets, ne pas avoir été présent pour l’acte 17. Je n’en pouvais plus, trop fatigué de ces samedis successifs. Stress post traumatique docteur ? On morfle tous, merci Macron. Alors j’y retourne pour la 16ème fois, acte 18 motivé, rancunier et l’autre cron est au ski !

lundi 18 mars

Avec Ernesto on décide de rejoindre le regroupement de St Lazare pour aller aux Champs. 10h10 Tous le monde enfile son gilet, on n’est pas aussi nombreux que je le souhaitais mais on part vers nos champs. Comme d’habitude, plus nous avançons plus nous sommes nombreux, faudra m’expliquer un jour. Pas de flics jusqu’au métro Saint Philippe du Roule, où nous faisons un crochet par la rue Paul Baudry pour ne pas les importuner. On en profite pour traverser la galerie marchande « des Arcades », surprise ! qui mène directement au Champs. Enfin nous y sommes again.

10h50 Première sensation, les Champs sont un thermomètre. Plus on monte plus c’est chaud mais les forces de répression, dans leur infinie sagesse, ont prévu un arrosage abondant au niveau de la rue de Tilsit pour refroidir le réacteur, mais je crois que c’est trop tard, il s’est emballé.

Les lacrymos arrivées avant nous, Ernesto décide de redescendre un peu pour respirer. Moi j’ai envie d’aller voir cet arc si précieux pour cette république si précieuse. Je m’installe devant les blindés avec cette tourelle et son œil unique qui vous suit du regard mais je ne dois pas plaire, ces yeux préfèrent fixer des silhouettes noires qui s’approchent d’eux derrières des banderoles déterminées. Scène hallucinante ou jeux de mon esprit irrité de lacrymo mais j’ai vu les BB venir « dire bonjour », se retirer, puis charger ! J’ai trouvé ça amusant cette courtoisie, ça aurait plu à macron, dommage qu’il préfère glisser sur sa poudre.

Et c’est parti, les pluies de pavés, les insultes réciproques, les scènes où des personnages burlesques passent dans votre champ visuel. Des charges massives de BB et GJ qui finissent par arracher les barrières encerclant le triomphe qui s’arc-boute sous la charge. Répliques massives et classiques ; gaz, grenades, LBD40 mais pas encore de contacts physiques. Enfin une pause de 10 -15 minutes pour que chacun redécouvre son système respiratoire et sèche ses larmes acides puis c’est reparti. Un début de far west, on se met à tourner autour de la place comme les Amérindiens autour des colonisateurs, où est la faille ?

Je redescends les Champs pour rejoindre Ernesto qui profitait de la chaleur du mobilier du Fouquet’s installé au milieu de l’avenue. Les flics sont sur le trottoir d’en face, ils regardent et ne comprennent toujours pas que le feu ne s’éteint pas avec des grenades, alors on continue de descendre. Des medics s’occupent d’Ernesto qui a été trop gourmand avec la lacrymo mais les flics n’ont pas la patience de laisser un homme de 72 ans reprendre son souffle et nous bousculent à coup de boucliers en grognant.

Devant le cinéma Gaumont, une pluie de LBD40 nous couche tous au sol, poc, poc, poc… on s’abrite derrière les blocs de ciment sur l’avenue. Impressionné on traverse sur le trottoir d’en face. On décide d’aller au casse-croûte, un gars se prend un coup de matraque à l’angle de la rue de la Boétie pour rien, il n’avait pas l’intention d’être « violent ». Manger. Il faut marcher un bout de temps avant de trouver quelque chose d’ouvert. On revient se poser sur un banc au métro Saint Phillipe pour discuter avec un GJ de Lyon. Pour lui, plus de blabla c’est le système qui est à changer, rien à négocier.

14h00 Retour sur le théâtre des opérations, mais rue de la Boétie nous sommes contrôlés. Le flic qui voulait conserver mon masque me confisque la balle de LBD40 que j’avais dans la poche puis me laisse passer en oubliant le masque dans ma main et la 2nd balle de LBD40 que j’avais dans la même poche. Ok, il avait l’air fatigué. Il avait dû passer la nuit avec Castaner, oui madame.

Le thermomètre n’est toujours pas cassé, plus on monte plus c’est chaud. On grimpe jusqu’à l’arc pour découvrir un printemps précoce, des pavés ont poussés sur la place il y en a de partout !

On ne peut pas toujours être présent mais je crois qu’il s’est passé du lourd durant notre casse-croûte, les barricades collent les camions qui protège la place. Le contact a dû être enthousiaste.

Une GJ inexpérimentée me dit à quel point tout lui parait violent, choquant, terrifiant et que nous lui semblons presque blasés, indifférents à ces scènes, ces explosions. Le sommes-nous ? La colère est un emballage d’apparences, mais non je ne suis pas indifférent, insensibilisé. J’ai accepté de ne pas avoir le choix. Alors je soutiens les expressions de colère de ceux qui ont la force de le faire et je hurle un « Ouais » à chaque explosion, j’ai même l’impression que ça amorti les ondes de chocs.

Nous redescendons à 3 les Champs, Ernesto, notre GJ débutante et moi. 15h45 Elle nous quitte rue de Berri pour rejoindre un métro chargé d’expériences inoubliables. On observe la plus belle avenue du monde. Les protections de vitrines brûlent au milieu de l’avenue, les vitres sont cassées évidemment. Les kiosques à journaux brûlent, le Fouquet’s brûle, les boutiques brûlent, tout brûle dont quelques arbres. Des malins sortent de Lacoste les bras chargés de Triomphes et les distribuent à tout le monde. Ils ne sont pas si intéressés que ça alors. Pareil dans d’autres boutiques. Pour le Fouquet’s j’ai un gros doute que j’ai filmé vers 16h50. Il me semble que ce sont les galets lacrymo qui ont mis le feu au resto.

Sinon les flics se posent devant les boutiques encore « intactes » pour gazer tous ceux qui s’en approcheraient. Ils ne sont pas assez nombreux pour être partout, petit à petit tout s’émiette. Des mouvements de foule se succèdent soit pour charger soit pour déguerpir. Sous les gaz, sous les gaz… Boum, boum… Poc, poc…

Vers 17h45 nous partons vers St Lazare victorieux. Bataille remportée ! Sans complaisance d’une avenue saccagée mais l’espoir d’un cri enfin entendu.

Puis le soir et les médias… Dénis, rejet, menaces. Je pense qu’ils avaient projetés de focaliser sur la marche du climat et déclarer, comme Castaner en début d’après-midi, que les GJ n’existaient plus. Mais les BB et GJ déterminés ont juste imposé aux médias et Castaner de parler de la réalité d’un champ de bataille qu’ils ont pris eux-mêmes comme référence pour évaluer la mobilisation depuis le début. Cette bataille est gagnée, merci à nous et aux BB.

Le plus impressionnant de toute cette journée, depuis 18 semaines, c’est la 1ère fois que j’entends scander massivement, avec une intensité émotionnelle profonde : Ré vo lu tion !




Mots-clés

Gilets jaunes   /    Témoignage   /    Politique