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Monde

Complicité à la française

Bombardements de civils en Egypte : les arrangements et complicités de l’impérialisme français

Le site d’investigation Disclose a publié une enquête où l’on révèle la complicité et des arrangements de l’Etat français dans des bombardements sur des civils de la part de la dictature égyptienne, partenaire stratégique de l’impérialisme français.

jeudi 25 novembre

Dans une enquête construite sur la base de centaines de documents « confidentiel-défense », le site d’investigation Disclose met en lumière la complicité dont l’Etat français aurait été coupable concernant des bombardements arbitraires sur des civils par la dictature du maréchal Abdel Fattah al-Sissi en Egypte. Les documents fuités révèlent que début 2016 la France a lancé une opération secrète dans le désert occidental égyptien, une aire de plus de 700 000 Km2 qui longe la frontière libyenne. Il s’agit de l’opération Sirli, du nom d’un petit oiseau du désert au long bec. Un petit nom « mignon » pour une opération nauséabonde de l’impérialisme français. Encore une.

Sirli consiste ainsi dans l’envoie dans cette région de dix agents français (quatre militaires et six anciens militaires travaillant maintenant dans le privé) afin d’assister l’armée égyptienne à traquer les éventuels combattants islamistes venus de la Libye dans ce vaste territoire. Pour cela l’armée met à disposition des militaires égyptiens un avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) de type Merlin III, équipé de matériel d’interception électromagnétique, qu’elle loue à son tour à l’entreprise luxembourgeoise CAE Aviation. Une entreprise habituée à travailler pour l’armée française.

Seulement, cette « coopération antiterroriste » s’est révélée très rapidement être tout autre chose. En effet, dès le début les agents français ont informé les renseignements militaires que les priorités des militaires égyptiens n’étaient pas vraiment la lutte contre les islamistes mais plutôt la lutte contre les réseaux de contrebande agissant entre la Libye et l’Egypte. Et le tout avec des méthodes brutales. En effet, l’avion français joue un rôle de surveiller la zone et de détecter les véhicules suspects, notamment les pickups. Ensuite, les agents français à bord de l’avion informent la position des convois suspects. Mais ce à quoi ils ne s’attendaient vraisemblablement pas c’est que les forces égyptiennes procèdent directement au bombardement de ces véhicules sans aucune autre vérification. Autrement dit, l’armée de l’air égyptienne a procédé à des exécutions sommaires de personnes suspectes d’être des trafiquants sur de simples renseignements fournis par les agents français.

Ainsi, après l’analyse des documents Disclose affirme que « les forces françaises auraient été impliquées dans au moins 19 bombardements contre des civils, entre 2016 et 2018. Les frappes détruisant souvent plusieurs véhicules, le nombre de victimes pourrait se chiffrer à plusieurs centaines. Selon les critères de la résolution 56/83 de l’Assemblée générale des Nations unies, la complicité de la France dans ces exécutions illégales serait donc établie ». Plus encore, les documents fuités montrent également que les présidents français, François Hollande puis Emmanuel Macron, étaient bien au courant de la situation. En ce sens, on y lit : « le 6 juin [2017], Sylvie Goulard, l’éphémère ministre de la défense d’Emmanuel Macron – elle quitte ses fonctions le 21 juin –, se rend au Caire pour y rencontrer le président égyptien. Malgré les dérives manifestes de l’opération, elle assure qu’Emmanuel Macron est « prêt à examiner la possibilité d’augmenter l’utilisation » de l’avion espion, dont elle félicite des résultats « exceptionnels ».

La presse française nationale, très friande des petites polémiques et des mesquineries réactionnaires, s’est montrée relativement discrète face à ces révélations. Dans les rares articles sur le sujet on met en avant l’inquiétude du régime d’al-Sissi à l’égard de la contrebande. Une contrebande qui impliquerait principalement des armes et des drogues, ce qui pourrait donner une certaine « légitimité » à la brutalité des militaires tout en relativisant la dénonciation d’attaques contre des civils. Or, dans l’enquête la situation sociale est exposée clairement : « Ce que le militaire appelle la « banane » est une vaste zone désertique qui va du sud de l’oasis de Siwa aux villes du delta du Nil. C’est là, selon lui, que se concentrent les pick-up de contrebandiers qui franchissent la frontière libyenne en direction du Caire, d’Alexandrie ou de la vallée du Nil. Des véhicules tout-terrain conduits le plus souvent par des jeunes âgés de 18 à 30 ans, des civils qui peuvent transporter des cigarettes, de la drogue ou des armes, mais aussi du maquillage, de l’essence ou encore du riz et des céréales, comme l’indiquent les notes « confidentiel-défense » de la DRM (…) Disclose s’est rendu dans la région de Marsa Matruh, où près de 50 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Sur place, le trafic est perçu par beaucoup comme une échappatoire au travail dans les champs d’olives ou de dattes. « Quand tu travailles du matin au soir dans les champs, tu gagnes juste 120 livres égyptiennes par jour [6,61 euros], témoigne un ancien fonctionnaire qui vit au cœur de la zone frontalière. Avec ça, tu ne peux même pas acheter un kilo de viande. » Alors, ajoute-il, « quand les jeunes du coin, qui n’ont jamais plus de 30 ans, et qui sont parfois mariés avec des enfants en bas âge, voient un gars se construire une villa ou un grand jardin, ils veulent la même chose sans penser au danger ». (…) De quoi attirer les candidats malgré le risque mortel - en juillet 2020, la présidence égyptienne a annoncé le chiffre probablement exagéré de « 10 000 voitures remplies de terroristes et de trafiquants » détruites en sept ans, soit « 40 000 personnes tuées » ».

Dans un entretien avec Marianne, Mathias Destal, co-fondateur de Disclose, explicite la brutalité de la méthode des militaires égyptiens : « le problème central est qu’il est impossible de déterminer la nature des convois repérés par les Français. Les agents de terrain l’ont bien compris. Mais ces alertes restent sans réponse du pouvoir politique. La mission Sirli se résume alors à repérer des véhicules considérés comme suspects par leur simple présence dans une zone, sans même savoir ce qu’ils transportent ». Dans l’enquête, un exemple tragique est évoqué en ce sens : « le 5 juillet 2017, Ahmed El-Fiky et deux de ses collègues – nous ne sommes pas parvenus à confirmer leur identité – travaillaient au pavage d’une route, à proximité de l’oasis d’Al-Bahariya, 32 000 habitants. Dans l’après-midi, alors qu’ils roulent en pick-up, les trois hommes s’arrêtent sur le terrain d’une mine de fer où ils ont l’habitude de se ravitailler en eau, avec l’accord de la direction du site. L’instant d’après, un avion égyptien fend le ciel et frappe la voiture, tuant Ahmed et ses deux collègues. Le site local d’information indépendant Mada Masr et la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera relatent l’événement, suivi de quelques messages sur les réseaux sociaux. Puis, plus rien... L’armée égyptienne aurait étouffé l’affaire. « A la morgue, des hommes cagoulés et vêtus en noir ont menacé la famille pour que le certificat de décès d’Ahmed indique ‘raison de la mort inconnue’ », assure à Disclose une enquêtrice du site Killed in Egypt, sous couvert d’anonymat ».

Il serait cependant une erreur d’estimer, comme le fait la grande presse française, que l’Etat français serait une sorte de « victime » amadoué par un partenaire sanguinaire. L’impérialisme français agissait (et agit) en pleine connaissance de cause. Les présidents successifs étaient au courant de la situation. Et ils ont décidé de maintenir l’opération en place. D’ailleurs, Disclose affirme que l’armée française serait toujours dans la région. Quant à l’authenticité des documents, il y a peu de doute : non seulement le gouvernement ne l’a pas contestée mais il a informé avoir saisi la justice pour divulgation d’informations classées « secret-défense ».

La raison de fond qui explique la participation consciente de l’Etat français dans cette opération violant les droits humains c’est que la France entend conserver son partenariat stratégique avec la dictature égyptienne. En effet, depuis le coup d’Etat de 2013 d’al-Sissi, les deux pays se sont rapprochés dans une alliance contre-révolutionnaire qui répondait au « printemps arabe » mais qui allait prendre de plus en plus des caractéristiques géopolitiques. Ainsi, l’Egypte est devenu l’un des principaux clients de l’industrie de l’armement française : entre 2011 et 2020 l’Egypte a acheté plus de 6,6 milliards d’euros en matériels militaires à la France.

Sur le plan géopolitique l’Egypte et la France se trouvent dans un front commun avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, grands sponsors du régime d’al-Sissi. Cette sorte d’alliance agit de concert en Afrique et au Moyen-Orient pour contrer leurs concurrents communs dans ces régions, notamment la Turquie, le Qatar mais aussi la Chine et la Russie. Ce partenariat/alliance sert en effet les intérêts de la France dans une période où l’impérialisme français est de plus en plus remis en cause non seulement par la concurrence d’autres puissances impérialistes ou régionales mais aussi par les populations locales elles-mêmes.

C’est tout cela qui explique la complicité française avec les crimes de régimes comme celui en Egypte. Mais l’impérialisme français n’est pas seulement complice, il est un acteur direct dans ces crimes, il est un responsable direct du maintien au pouvoir et du renforcement des pires dictatures de la région. Une situation qui expose également l’hypocrisie de l’Etat français qui au nom de la « démocratie » et de la laïcité se lance dans des aventures guerrières à l’étranger et s’adonne à des politiques réactionnaires à l’intérieur du pays.

Cependant, malgré ces révélations le plus probable est que l’Etat français jouisse pleinement de l’impunité typique des puissances impérialistes. La lutte pour faire payer ces crimes aux régimes dictatoriaux et aux puissances impérialistes revient en effet au mouvement ouvrier et aux classes populaires des pays impérialistes et des pays de la périphérie capitaliste.




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