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Brève histoire des Juifs antisionistes

Les médias martèlent à longueur de temps que la situation en Palestine est la conséquence d'un conflit religieux entre Juifs et Palestiniens. Il existe pourtant une longue histoire de Juifs socialistes luttant contre le sionisme, riche en leçons pour penser la lutte d’aujourd’hui.

Nathaniel Flakin 

27 octobre 2023

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Brève histoire des Juifs antisionistes

Ces trois dernières semaines, plus de mille Israéliens et plus de huit mille Palestiniens ont perdu la vie. Les origines du conflit sont souvent présentées dans les coordonnées d’une guerre de religions. Benjamin Netanyahu, par exemple, a parlé d’une guerre « entre les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres », tandis que le Hamas y voit une guerre entre musulmans et juifs.

En réalité, les musulmans, les juifs et les chrétiens ont vécu relativement en paix en Palestine pendant des siècles. Ce n’est qu’à l’époque du capitalisme impérialiste, et surtout avec le début de la colonisation sioniste à la fin du 19e siècle, que ce conflit prétendument « éternel » a commencé. Autrement dit, l’affirmation selon laquelle tous les Juifs seraient sionistes et corrélativement que quiconque s’opposant à Israël serait antisémite est une absurdité historique. Il y a toujours eu des Juifs antisionistes, tant dans la diaspora qu’en Israël.

Les premiers socialistes antisionistes

Alors que les idées du sionisme prennent forme à la fin du XIXe siècle, la plupart des Juifs considèrent à l’époque l’idée de coloniser la Palestine comme ridicule. Les Juifs prolétaires d’Europe de l’Est scandent ainsi des chants tels que « Oy, Ir Narishe Tsionistn » (« Petits imbéciles sionistes »). La plus célèbre des organisations ouvrières antisionistes est la Ligue générale des travailleurs juifs, connue sous le nom de Bund. Au lieu de chercher à mettre fin à leur oppression en tant que juifs en partant dans un pays lointain, ils voulaient lutter contre celle-ci aux côtés de l’ensemble des travailleurs, où qu’ils vivent. Ils considéraient la colonisation comme une « doikayt », ou « hérésie ».

Rosa Luxemburg, l’une des révolutionnaires juives les plus célèbres de l’histoire, a expliqué pourquoi elle s’intéressait à toutes les souffrances humaines et pas seulement à celles des Juifs : « Je me préoccupe autant des pauvres victimes des plantations de caoutchouc de Putumayo que des Noirs d’Afrique avec les cadavres desquels les Européens jouent au ballon », écrivait-elle à un ami. « Je n’ai pas de place particulière dans mon cœur pour le ghetto. Je me sens chez moi dans le monde entier, partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes humaines ».

La Bund ne fait pas exception à la règle. Les socialistes et les communistes de toutes sortes s’opposent au sionisme. Léon Trotsky qualifie le congrès sioniste de 1903 d’événement « pathétique et vide » dirigé par un « aventurier sans vergogne ». Outre les sionistes bourgeois comme Herzl, il existe d’autres « sionistes socialistes » qui s’opposent à la colonisation de la Palestine et défendent l’instauration d’une patrie juive, mais sur une base socialiste. Un projet porté par des organisations telles que Poale Zion et le Hashomer Hatzair. Dès le début du XXe siècle, des Juifs marxistes ont souligné que ce « sionisme socialiste » signifiait une collaboration de classe avec la bourgeoisie juive et un soutien au colonialisme et à l’impérialisme, car il ne pouvait que conduire à de nouveaux conflits nationaux avec le peuple de Palestine, ainsi qu’à un nouvel antisémitisme. Karl Kautsky, par exemple, écrivait que les travailleurs juifs devraient viser la « révolution en Russie » au lieu d’émigrer en Palestine. [1]

Le parti communiste palestinien

La première organisation communiste en Palestine est née en 1919, fondée par des immigrants juifs. Le Parti socialiste des travailleurs (MPS en hébreu) a été créé à la suite d’une scission au sein de l’organisation sioniste socialiste mondiale Poale Zion. L’aile gauche de Poale Zion, inspirée par la révolution d’octobre en Russie, devient rapidement communiste. Certains prolétaires juifs, après leur arrivée en Palestine, ont réalisé que l’objectif d’une patrie exclusivement juive en Palestine, même « socialiste », était une utopie réactionnaire. Ils reprennent la lutte contre l’impérialisme britannique et appellent à l’unité des travailleurs juifs et palestiniens : leur objectif est une « Palestine soviétique » pour tous les peuples.

Après une série de scissions et de fusions, le Parti communiste palestinien est fondé en 1923. Son nom officiel (« Palestinische Komunistische Partei ») est écrit en yiddish et non en hébreu, il s’agit de privilégier le choix de la langue de la diaspora à celle du nouvel État.

Malgré des débuts prometteurs, le PKP a été détruit par le stalinisme, non seulement politiquement mais aussi physiquement. Le Komintern stalinisé impose des zigzags constants et le PKP reçoit l’ordre de soutenir sans critique le nationalisme arabe bourgeois. Dans la seconde moitié des années 1930, Staline ravive l’antisémitisme en Union soviétique avec les procès de Moscou. Les anciens dirigeants de la révolution d’Octobre, dont beaucoup étaient juifs, sont accusés d’être des espions et des traîtres qui avaient dissimulé leur nom juif. Au cours de la Grande Terreur, la plupart des dirigeants du PKP sont anéantis, ainsi que de nombreux autres communistes juifs [2].

Voir aussi : Palestine : quand travailleurs arabes et juifs luttaient ensemble

Staline décide ensuite de soutenir la création de l’État d’Israël. Il ne s’agit pas d’une simple manœuvre diplomatique : la Tchécoslovaquie stalinienne fournit des armes aux milices sionistes pour qu’elles puissent procéder à l’épuration ethnique des Palestiniens. Dans le même temps, en Union soviétique et dans ses États satellites, Staline mène de terribles campagnes antisémites et des simulacres de procès. Dans le nouvel État d’Israël, le parti communiste stalinisé, aujourd’hui appelé Maki, a non seulement soutenu le sionisme, mais a joué un rôle clé dans l’acquisition d’armes pour commettre la Nakba [3].

Ligue communiste révolutionnaire de Palestine

Les communistes palestiniens opposés au stalinisme se regroupent au sein de la Ligue communiste révolutionnaire. Elle se compose principalement de travailleurs juifs, dont certains sont nés en Palestine et d’autres ont fui le fascisme en Allemagne. La LCR s’oppose aux plans impérialistes de partition de la Palestine et appelle à la création d’une patrie socialiste pour les Arabes et les Juifs. Des militants de la LCR comme Jakob Moneta ont organisé des syndicats mixtes pour les travailleurs arabes et juifs. Pour ce "crime", ils ont été internés par les autorités coloniales britanniques.

Cependant, la LCR n’était pas une organisation purement juive. Après le pacte Hitler-Staline de 1939, le communiste palestinien Jabra Nicola rejoint par exemple la LCR et reste trotskiste jusqu’à la fin de sa vie. Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs militants de la LCR retournent en Europe et deviennent des dirigeants du mouvement socialiste révolutionnaire. Yigael Gluckstein adopte le pseudonyme de Tony Cliff et dirige le Socialist Workers Party (SWP) en Grande-Bretagne. Jakob Moneta et Rudi Segall deviennent des membres éminents du Groupe marxiste international (IMG) en Allemagne. Après les horreurs de la Nakba, la LCR finit cependant par s’effondrer, bien que certains militants aient conservé leurs convictions socialistes.

Matzpen : l’organisation socialiste israélienne

En 1962, la nouvelle gauche naît en Israël, lorsque de jeunes militants critiques sont expulsés de Maki, le parti communiste pro-soviétique. Ils fondent l’Organisation socialiste israélienne, mieux connue sous le nom de son magazine, Matzpen (compas en hébreu). Le Matzpen réunit alors la jeunesse politisée en 1967-68 avec deux trotskystes vétérans en Palestine, Jabra Nicola et Jakob Taut, déjà cités.

Taut mérite une brève biographie : il a grandi comme ouvrier à Berlin et a dû fuir en Palestine en 1934 - il n’avait jamais soutenu le sionisme, mais ne pouvait obtenir de visa nulle part ailleurs. Taut travaillait à la raffinerie de pétrole de Haïfa quand, en 1948, un groupe terroriste sioniste y a posé une bombe qui a tué une demi-douzaine d’ouvriers arabes. En réaction, une foule en colère a commencé à massacrer des Juifs. Taut survit, gravement blessé, enterré sous les cadavres de ses camarades. Cet horrible traumatisme n’a pas détruit la conviction internationaliste de Taut, qui est resté convaincu qu’en luttant contre le sionisme, les travailleurs juifs et palestiniens pouvaient construire un avenir ensemble. [4]

Le Matzpen a toujours été un petit groupe, mais il s’est clairement exprimé contre l’occupation de nouveaux territoires palestiniens en 1967, de sorte que tout le monde en Israël - y compris le Premier ministre - a parlé de lui. Ses militants ont également contribué à la création des Black Panthers israéliens, un groupe de jeunes activistes Mizrahi - juifs d’origine nord-africaine ou moyen-orientale - qui luttaient contre la discrimination.

Les militants de la Matzpen ont fait des tournées de conférences en Europe et aux États-Unis, aidant la gauche internationale à comprendre les contradictions au sein d’Israël. La Matzpen a collaboré avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et surtout avec des groupes palestiniens de gauche tels que le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), s’efforçant de construire des alliances entre le mouvement de libération palestinien et les secteurs opprimés en Israël.

Au milieu des années 1970, le groupe s’est scindé en deux sections : la branche de Tel Aviv a suivi une voie dite « non dogmatique », tandis que la branche de Jérusalem s’est alignée plus étroitement sur le trotskisme. Bien qu’elles s’appellent toutes deux Matzpen, la dernière adopta également l’ancien nom de la LCR. Pendant la première Intifada, le dirigeant de la LCR, Michael Warschawski, a été condamné à trois ans de prison pour son travail de soutien aux activistes palestiniens.

Documentaire complet sur l’histoire du Matzpen paru en 2003 :

L’activisme antisioniste juif aujourd’hui

Il existe encore aujourd’hui de nombreux antisionistes en Israël et dans le monde. Lors des manifestations massives pour la « démocratie » de l’année dernière (qui, pour la plupart, n’ont jamais remis en question le caractère ethno-national d’Israël), il y avait toujours un « bloc anti-apartheid » composé de dizaines, voire de centaines de militants réclamant la démocratie pour les Palestiniens également.

De nombreux groupes de gauche israéliens ne sont cependant pas réellement antisionistes. Le Maki, le parti communiste, s’est réformé dans les années 1960, mais il n’est pas véritablement antisioniste, seulement non sioniste. Ma’avak, le Mouvement de lutte socialiste, a été fondé dans les années 1990 et se réclame de la tradition trotskiste, mais connaît le même problème. Ces groupes pensent qu’une sorte de "solution à deux États" pourrait résoudre le conflit causé par l’impérialisme.

Nous avons d’importantes divergences politiques et stratégiques avec de nombreuses organisations socialistes en Israël. Mais il est important de montrer qu’il y a toujours eu des Juifs antisionistes. Les affirmations selon lesquelles tous les Israéliens ou même tous les Juifs soutiennent le sionisme n’ont jamais été vraies et ne le sont toujours pas aujourd’hui. Nous pensons que la seule solution au conflit prétendument « éternel » est de créer une Palestine socialiste, avec des droits démocratiques pour tous ses habitants, dans le cadre d’une fédération socialiste du Moyen-Orient. Comme le disaient déjà les trotskystes palestiniens en 1948 :

Pour résoudre le problème juif, pour nous libérer du fardeau de l’impérialisme, il n’y a qu’une seule voie : la guerre de classe commune avec nos frères arabes ; une guerre qui est un lien inséparable de la guerre anti-impérialiste des masses opprimées de tout l’Orient arabe et du monde entier.

[Traduction de La Izquierda Diario]

[1] Pour en savoir plus sur l’histoire d’un jeune militant du sionisme socialiste devenu trotskiste, voir : Martin Monath, Un juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht : "Arbeiter und Soldat », de Nathaniel Flakin. Interview de Nathaniel Flakin ici.

[2] Leopold Trepper est l’un des rares dirigeants du PKP à avoir survécu aux purges et à être devenu un espion héroïque contre les nazis. Voir : Leopold Trepper, Le Grand Jeu - Mémoires du chef de l’orchestre rouge.

[3] Joel Beinin, Was the Red Flag Flying There ? Marxist Politics and the Arab-Israeli Conflict in Egypt and Israel 1948-1965 (New York : McGraw-Hill, 1977). Marxist Politics and the Arab-Israeli Conflict in Egypt and Israel (1948-1965) (Oakland, University of California Press, 1990).

[4] Pour en savoir plus sur Taut, voir : Alain Brossat et Sylvie Klingberg, Le yiddishland révolutionnaire, Syllepse, 2009.


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