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Chili. Le régime lâche des miettes pour ne pas tout perdre

Non aux miettes de Pinera. À bas l’état d’urgence, dehors les militaires. Il est temps de mettre à bas l’ensemble de ce régime hérité de la dictature.

jeudi 24 octobre

Traduction du Comité de rédaction La Izquierda Diario Chili.
 
Après une nouvelle journée de mobilisations dans diverses villes du pays, et alors que l’état d’urgence est prolongé et que les militaires contrôlent la majeure partie du pays, Sebastián Piñera, le président chilien, a donné un nouveau tournant à sa politique dans le but de sauver son gouvernement au pied du mur et de maintenir le régime et l’héritage de la dictature, remis en question par le soulèvement populaire.

Après des concertations avec les partis de droite de Chile Vamos et l’ancienne Concertación, tels que les Démocrates-chrétiens (DC), le Parti pour la démocratie (PPD) et le Parti radical (PR), Piñera a présenté à la télévision nationale une série de réformes minimales visant à sauver son gouvernement répudié. Des concessions infimes qui maintiennent les fondamentaux du régime hérité de la dictature afin de ne pas tout perdre.
 
Cherchant à ouvrir un dialogue avec ses annonces "sociales", Piñera a pour autant maintenu son état d’urgence réactionnaire, qui a officiellement fait 18 morts pour l’instant ; les violences policières et militaires dont sont victimes les couches les plus populaires de la population, restent impunies malgré les milliers de preuves vidéos. On fait aujourd’hui état de torture et d’agressions sexuelles.
 

Les miettes de Piñera

Piñera a promis : d’augmenter de 20% la pension de base de solidarité et la contribution de solidarité ; un revenu mensuel minimum de 350.000 dollars ; d’accélérer le projet de loi « assurance maladies catastrophiques » ; une extension de l’accord du Fonasa avec les pharmacies pour « réduire le prix des médicaments ». Le gouvernement en a également profité pour faire de la démagogie face au profond malaise de la population à l’égard des salaires de millionnaire que touchent les parlementaires, promettant de présenter un projet de loi visant à réduire le régime parlementaire.
 
La grande majorité de ces mesures font partie de l’agenda des chrétiens-démocrates et sont soutenues par d’autres partis de l’ancienne Concertación. C’est pourquoi Piñera les a « remercié » pour leur compréhension et leur unité. Dimanche, déjà, ces mêmes partis, par l’intermédiaire des chefs des députés et du Sénat, avaient rencontré Piñera et avaient proposé un « accord de gouvernabilité ». Il s’agit d’une tentative d’« unité nationale » de larges secteurs des grands hommes d’affaires et des partis du régime.
 
 
Craignant que le soulèvement populaire ne s’intensifie et que des secteurs stratégiques de la classe ouvrière et de la jeunesse ne fassent irruption dans le mouvement avec une grève générale, et au vu les tendances révolutionnaires qu’ouvriraient sa chute, Piñera a tenté une nouvelle manœuvre, soutenu par les grands hommes d’affaires, les médias et par les politiciens de l’ancienne Concertación, son ultime bouée de sauvetage.

Mais ce qui est certain, c’est que ces mesures minimales n’ont qu’un seul objectif : sauver le gouvernement et s’appuyer sur un pacte au sein du régime grâce des concessions qui permettent de contenir et de détourner le processus qui s’est ouvert.
 
Il s’agit véritablement de miettes, car, rien que dans le cas des pensions de retraites, qui concernent des centaines de milliers de personnes, il s’agit d’augmentations ridicules qui continueront à laisser des pensions de misère aux retraités, qui resteront même inférieures au salaire minimum. Le « revenu minimum » de 350.000 $ peut sembler plus audacieux ; il s’agira en réalité d’une subvention versée par l’État qui continuera d’être très faible au regard coût de la vie, sans toucher au salaire minimum, et tout en maintenant des salaires de misères qui ne permettent de vivre qu’à condition de s’endetter. Quant à la promesse d’une réduction du prix des médicaments, ce n’est rien de plus qu’une parole en l’air : le marché de la santé continuera à ruiner les travailleurs. Les pensions indigentes sont maintenues ; les salaires de misère aussi ; la santé et l’éducation traitées comme des marchés ; et ainsi de suite. En outre, rien ne garantit la mise en oeuvre de ces promesses.

Le régime autoritaire chilien, en bon héritier de la dictature, ne mènera aucune réforme structurelle pour changer les conditions de vie de la classe ouvrière et de la population ; il annonce seulement des miettes qui ne modifient en rien la situation de précarité structurelle à laquelle ce système nous condamne, qui maintient en l’état tous les héritages de la dictatures ainsi que les pouvoirs dominants du pays.

Ils ont peur de tout perdre, c’est pourquoi ils annoncent ces mesures ; Piñera est obligé de renoncer à ligne dure de son discours des jours derniers, preuve que la crainte d’un soulèvement, qui finirait par le mettre dehors, est réelle. Cette crainte et ce revirement sont perceptibles dans la fameuse « fuite » d’un enregistrement audio d’une discussion de la première dame (Cecilia Morel) avec une amie, avec sa phrase : « nous devons diminuer nos privilèges et distribuer » parce que la situation est « très, très, très » grave, ressemblant à une « invasion étrangère, extraterrestre ».
 
La ligne brutalement répressive du gouvernement a pourtant été maintenue, avec les militaires qui contrôles les rues et des couvre-feux continus qui se sont étendus à près de 80% du pays, ce qui a coûté la vie à des jeunes et des travailleurs, mené à l’arrestation de milliers de personnes, et fait des dizaines de blessés graves - on parle même de disparus. Avec ses miettes, Piñera cherche à détourner notre attention pour nous ramener dans le giron des institutions et nous faire quitter la rue, tout en maintenant l’état d’urgence, et en utilisant des méthodes qui rappellent celles de la dictature, surtout dans les villes et communes périphériques du pays.
 
Tandis qu’il tente de diviser en faisant des concessions à certains secteurs du monde du travail et des classes moyennes, il réprime la jeunesse combative et utilise l’armée pour terroriser les franges les plus pauvres et les plus périphériques de la population, parvenant à partiellement contrôler les événements les plus violents, y compris avec des maires de droite qui cherchent à organiser des riverains de la classe moyenne contre les pauvres.

Le niveau de répression du gouvernement est si grave et brutal que ce mardi soir, après ce même discours, trois lycéens, dont des dirigeants et des militants de la jeunesse communiste, et parmi eux Valentina Miranda, porte-parole de la Coordination Nationale des Élèves du Secondaire (CoNes), ont été détenus par les militaires dans leur propre immeuble, de manière totalement « illégale » et arbitraire - un cas direct de persécution politique.

Les réactions au discours ne se sont pas faites attendre. La majorité de l’ancienne Concertación a célébré les mesures, et, bien qu’elles considèrent que certaines d’entre elles restent insuffisantes, elles sont aujourd’hui le principal soutien de Piñera et de ceux qui ont co-gouverné pendant 30 ans avec la droite. Tous les partis de l’ancienne Concertación décadente se sont promenés cet après-midi dans les couloirs de La Moneda pour rendre hommage à l’héritage de la dictature.
 
 
Quant au Parti Communiste et à Frente Amplio, bien qu’ils n’aient pas participé aux réunions avec Piñera, ils n’ont pas dénoncé non plus le fait que cette manœuvre permet à Piñera de renforcer l’état d’urgence ininterrompu depuis maintenant cinq jours.

Le député Guillermo Teillier, chef de file du Parti Communistes, a certes pris la parole pour remettre en cause l’état d’urgence, soulignant qu’« il a fallu une explosion sociale avec des conséquences si graves pour que le gouvernement en vienne enfin à établir un réajustement des pensions de 20% que nous avions demandé depuis des mois » ; mais il ne dénonce pas non plus ces miettes. Ainsi, ils jouent le rôle de caution de gauche aux manœuvres du régime pour mettre fin aux mobilisations de masse et en finir avec les tendances qui pourraient avancer vers une situation révolutionnaire.
 
Ils cherchent "l’unité" avec ceux qui soutiennent un gouvernement qui a été paralysé par le soulèvement, un gouvernement autoritaire au service des riches et des dirigeants de grandes entreprises.

C’est la peur qui a motivé cette manoeuvre de Piñera. Après les manifestations massives de lundi qui avaient mobilisé plus de 100.000 personnes à Santiago, des dizaines de milliers de personnes se sont à nouveau rassemblées dans les rues ce mardi. De plus, les étudiants et des lycéens n’étaient pas seuls dans la rue ; des bastions centraux de la classe ouvrière tels que les ouvriers portuaires ont déclenché des grèves qui ont paralysé 90% des ports du pays et se sont mobilisés dans les principales villes avec la jeunesse, la population locale et les femmes. Les mineurs d’Escondida ont paralysé la plus grande mine privée du monde. Les enseignants ont commencé à se mobiliser et des milliers d’agents de santé ont tenu des assemblées et se sont mobilisés, se joignant eux aussi au mouvement avec des grèves et des arrêts de travail. Cette unité dans la rue, avec des méthodes de grève et de mobilisation combative, ainsi que le soulèvement commun à de larges franges des couches populaires, est une image qui fait trembler le gouvernement, montrant en puissance ce qui pourrait se passer si elle venait à s’approfondir. Le cri "Piñera dehors" n’est pas un simple slogan qui gagne en popularité, c’est un mot d’ordre qui soulève des millions de personnes.
 
La « grève générale » appelée par des organisations comme la CUT pour ce mercredi et ce jeudi est une perspective qui approfondit cette unité et tend à la chute du gouvernement, c’est pourquoi nous devons la soutenir jusqu’au bout pour détruire l’héritage de la dictature.
 
La bureaucratie syndicale de la CUT, du No+AFP, de la Confech et de la "mesa social" [« table sociale »], liées au PC et à la FA, a été contrainte de cesser de tergiverser et d’appeler à une grève générale sous la pression de différents secteurs. Bien qu’ils aient d’abord appelé à une grève sans manifestation, les mobilisations massives dans les rues les ont poussé à appeler à une manifestation. Ils se sont néanmoins repositionnés en faveur d’une « voie institutionnelle » et un « dialogue », qui ne peut conduire qu’au renforcement du gouvernement.

Comme le disait le révolutionnaire Léon Trotsky, "la bourgeoisie ne concède quelque chose que lorsqu’elle est menacée de tout perdre" (Où va la France ?).
 
Depuis la Izquierda Diario et le Parti ouvrier révolutionnaire (Partido de Trabajadores Revolucionarios PTR), nous promouvons la politique de grève générale active et de lutte, avec des assemblées, et des coordinations qui, dans la continuité, mettent en mouvement l’énorme force de la classe ouvrière, alliée avec les jeunes et la majorité de la population. Force qui s’exprime déjà et qu’il faut développer, non pas avec l’objectif de « dialogue » et de pactes sociaux dans le cadre des anciennes institutions du régime comme le parlement de la caste des politiciens millionnaires qui légifèrent pour les grandes entreprises et les grandes fortunes, mais pour la faire tomber avec la force de la grève et de la rue, et pour dégager les militaires et en finir avec l’état d’urgence. Ce n’est que sur cette base que nous pourrons avancer afin que nos revendications et exigences sociales soient satisfaites.

Nous devons imposer la lutte pour une Assemblée Constituante Libre et Souveraine, à partir de la chute du gouvernement et sur les ruines de ce régime, avec des représentants élus et révocables, et qui gagnent le même salaire qu’un ouvrier, et qui débattent sans aucune entrave de toutes les mesures sociales et politiques d’urgence en faveur de la majorité de la population.

Une assemblée où nous lutterons pour l’imposition d’un programme qui installe des mesures comme un salaire minimum et des pensions de retraites ajustées selon le panier familial de base, des transports publics gérés par les travailleurs et les usagers, qui décident des tarifs avec les travailleurs et la majorité de la population, l’éducation gratuite et la santé publique, ainsi que la nationalisation de l’industrie du cuivre sous la direction des travailleurs, et d’autres mesures encore qui aillent dans ce sens. Et que que cette Assemblée soit souveraine, c’est-à-dire qu’aucune autre institution de l’État ne soit au-dessus d’elle.




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