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Nettoyage ethnique

Collaboration avec Israël : l’Egypte construit un camp à ciel ouvert pour les Palestiniens dans le Sinaï

Depuis le début de la guerre à Gaza, Israël multiplie les provocations à l’égard du pouvoir égyptien. En dépit de ses protestations contre un nouveau nettoyage ethnique, le Caire a pourtant pris les devants en construisant une vaste zone tampon fortifiée destinée à accueillir les exilés palestiniens.

Enzo Tresso

16 février

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Collaboration avec Israël : l'Egypte construit un camp à ciel ouvert pour les Palestiniens dans le Sinaï

Crédits photo : capture d’écran video publiée par le New York Times le 15 février 2024, montrant la construction d’un mur à Rafah, au sud de Gaza.

Accusant le Caire de ne pas contrôler de manière suffisamment ferme la frontière entre l’Egypte et la bande de Gaza, Tsahal a fait du contrôle du corridor de Philadelphie et de la porte de Rafah l’un de ses principaux buts de guerre. Alors que les bombardements s’intensifient sur la ville de Rafah où se sont réfugiés près d’1,3 millions de Palestiniens chassés du nord de l’enclave par l’offensive génocidaire de l’armée israélienne, l’Egypte craint que l’offensive terrestre d’Israël ne conduise au transfert de la population gazaouie sur son territoire.

Toutefois, en dépit des très nombreuses protestations du pouvoir égyptien et de la rhétorique menaçante de son président Al-Sissi, l’Egypte semble très loin de rompre avec l’Etat colonial avec lequel elle collabore massivement depuis les accords de Camp David en 1979, participant activement au blocus de Gaza et au contrôle de la frontière sud de l’enclave. Malgré la pression israélienne, l’Egypte est actuellement engagée dans un vaste projet commercial visant à construire un « pont terrestre » entre Dubaï et le Caire qui se substituerait à la voie maritime en Mer rouge, au risque cependant de voir fondre les revenus substantiels qu’il tire du Canal de Suez.

En outre, d’après de récentes photographies satellites, l’Egypte construit actuellement une vaste zone-tampon fortifiée, destinée à accueillir une partie de la population gazaouie chassée par Tsahal vers le désert du Sinaï. Loin de rompre avec Israël, l’Egypte semble ratifier, non sans réticence, la stratégie de Tsahal et continue de collaborer activement avec les autorités israéliennes jusqu’à accroître sa dépendance économique à l’égard d’Israël.

De son côté, le pouvoir israélien préfère déstabiliser l’équilibre interne d’un allié historique pour satisfaire ses objectifs tactiques immédiats, sacrifiant ses propres positions régionales à long-terme. Un témoignage de plus de la faillite stratégique d’un gouvernement Netanyahou aux abois, multipliant les coups tactiques au risque de faire sombrer la région dans un chaos sans précédent.

Le corridor de Philadelphie : l’objectif tactique d’Israël

Depuis le 7 octobre, Israël maintient une force pression sur l’Egypte. En dépit du fait que le Caire avait informé les services de renseignement israéliens de l’attaque imminente du Hamas, le gouvernement de Netanyahou n’entend pas laisser les réticences égyptiennes freiner, sa guerre coloniale. À plusieurs reprises, des ministres israéliens ont accusé l’Egypte de négligence au sujet du contrôle du corridor de Philadelphie, une mince bande de terre de 100 mètres de large et de 14 kilomètres de long, qui jouxte la frontière entre Gaza et l’Egypte. Alors que le corridor est passé sous souveraineté égyptienne après le retrait de l’armée israélienne hors de Gaza en 2005, Israël ne cesse de remettre en question l’efficacité du contrôle égyptien.

Le premier ministre Benjamin Netanyahou déclarait ainsi, le 30 décembre, que « le corridor de Philadelphie devait être entre [ses] mains et sous [son] contrôle » et que « tout arrangement autre que celui-là ne sera pas accepté par Israël ». Le 13 janvier, il accusait l’Egypte de laisser passer des armes à la frontière : « Nous détruirons le Hamas, nous démilitariserons Gaza et des équipements militaires et d’autres armes continueront d’entrer par l’ouverture sud, nous devons donc la fermer ». Le 13 février, Bezalel Smotrich a remobilisé le lexique de la trahison indiquant, en conférence de presse, « que les Égyptiens portaient une responsabilité considérable pour le 7 octobre. Une grande partie des armes du Hamas passe par l’Egypte ». Ces accusations répétées contre l’Egypte sont, de l’aveu même des services de renseignement israéliens, infondées. D’après des rapports consultés par le New York Times, le Hamas tire l’essentiel de sa puissance militaire des armes qu’Israël utilisait pour maintenir le blocus de Gaza.

En outre, d’après l’ONG britannique Sinaï Foundation for Human Rights qui surveille les opérations de l’armée égyptienne dans le Sinaï, les forces militaires à la frontière auraient continué de détruire des tunnels jusqu’à la fin de l’année 2020, à pomper de l’eau de mer pour noyer une partie du réseau souterrain et à démanteler des puits d’entrée. Dans un autre rapport, l’organisation mentionne le témoignage de cinq contrebandiers qui affirment que le trafic entre l’Egypte et Gaza s’est tari il y a plus de deux ans.

Les accusations israéliennes sont donc infondées. Elles visent à justifier les buts de guerre que poursuit l’armée israélienne depuis le début des opérations terrestres au sud de l’enclave : la prise du corridor de Philaldelphie et le contrôle de la porte de Rafah permettraient en effet à Tsahal de rejeter les gazouies vers le Sinaï. Alors que son allié égyptien refuse d’ouvrir la porte et d’accueillir les exilés de Gaza, Israël fait pression sur le Caire pour contraindre l’Egypte à céder.

L’Egypte s’inquiète de la stratégie de son allié

Économiquement dépendant d’Israël et agent indispensable du blocus de Gaza, le pouvoir égyptien se montre de plus en plus inquiet à l’égard de la situation à Rafah. Ne désirant aucunement accueillir les réfugiés palestiniens, le Caire exhorte Netanyahou d’évacuer la population au nord. Une source diplomatique égyptienne confiait ainsi au Monde qu’Al-Sissi ne s’opposait pas à la guerre à Gaza mais craignait de devoir assumer les conséquences de l’offensive génocidaire : « Nous ne nous opposons pas aux plans [d’Israël] d’attaquer les quatre bataillons du Hamas qui se trouvent à Rafah, mais nos lignes rouges sont claires : qu’il n’y ait pas de massacre et que cela n’implique pas un afflux de déplacés vers le Sinaï. Il faut donc évacuer les civils [vers le nord de la bande de Gaza], mais on ne voit pas trop comment cela est possible ».

L’Egypte refuse d’accueillir les réfugiés pour des raisons sécuritaires. En acceptant la population gazaouie, le pouvoir policier égyptien craint que son territoire ne serve de base arrière aux opérations de la résistance palestinienne, comme la Jordanie ou le Liban qui avaient accueilli les fedayin, respectivement en 1967 et en 1970. De plus, Al-Sissi craint le potentiel développement du Hamas et des autres composantes de la résistance palestinienne sur son territoire. Branche palestinienne des Frères Musulmans, le Hamas pourrait devenir une force d’opposition en Egypte où le mouvement frériste a accédé au pouvoir après la Révolution de 2011 avant d’en être chassé par le coup d’Etat d’Al-Sissi.

Alors que les forces agrégées de la contre-révolution ont perdu un peu de leur force depuis le 7 octobre et que le peuple égyptien s’est massivement mobilisé place Tahrir, comme le 20 octobre, aux cris de « Pain, liberté, Palestine arabe », le régime craint la contamination. Après avoir consacré beaucoup d’énergie à l’élimination des milices sunnites dans le Sinaï pour en faire une zone touristique, Al-Sissi veut à tout prix empêcher la présence palestinienne de catalyser les forces contestataires latentes dans la société égyptienne.

À cet égard, les pressions israéliennes sur l’Egypte témoignent du déni stratégique dans lequel se sont enfermés les membres du cabinet de guerre : sans vision stratégique, ils ne peuvent se maintenir au pouvoir qu’au moyen de coups aussi tactiques que médiatiques, essoufflant l’opinion publique israélienne en la maintenant dans un climat de guerre permanente, au risque de sacrifier des alliés dévoués en déstabilisant leurs équilibres politiques internes. En forçant l’Egypte à payer le prix de sa politique de transfert, Israël maltraite un de ses alliés arabes les plus fidèles depuis les accords de Camp David en 1979 quitte à mettre en danger ses positions régionales.

Derrière les menaces du Caire, la normalisation des relations avec Israël s’approfondit

En réponse à la pression israélienne, l’Egypte a durci ses positions publiques. Selon des rumeurs diffusés par certains membres du gouvernement et de l’appareil militaire, toute invasion de Rafah mettrait en danger les accords de Camp David. Toutefois, ces bruits de couloir ne se traduisent pas stratégiquement et politiquement dans les faits. Si les accusations israéliennes permettent à Al-Sissi de consolider sa base populaire, qui honnit Israël et soutient fermement la résistance du peuple palestinien, et de construire son image de résistant, parodiant la fermeté nassérienne, elles masquent la collaboration intensive entre l’Egypte et Israël et la dynamique actuelle d’approfondissement des relations israélo-égyptiennes.

Depuis le 7 octobre, l’Egypte et Israël sont engagés, aux côtés des Etats-Unis, dans la construction d’une vaste route terrestre de contournement qui se substituerait à la voie maritime en Mer Rouge. Alors que les Etats-Unis initiaient, en décembre, l’opération « Gardien de la Prospérité » pour anéantir la résistance Houthi, le volume des marchandises transitant par le canal de Suez ne cesse de diminuer en raison des attaques lancées depuis le Yémen qui menacent le détroit de Bal-el-Mandeb. Afin de construire une route de substitution, Israël, les Émirats arabes unis et l’Egypte ont lancé le projet d’un pont terrestre : une entreprise israélienne de transport, Trucknet Enterprise, a ainsi conclu un accord avec des sociétés émiraties pour garantir le passage de camions de marchandises de Dubaï à Israël. Une société égyptienne, WWCS, s’est vue confiée l’exploitation de la seconde partie de la route, d’Israël au Caire.

La construction du pont terrestre concrétise la construction du « Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe » (IMEC), annoncé en septembre 2023, lors de la conférence du G20 à Delhi, par Joe Biden pour concurrencer l’Initiative route et ceinture (BRI), lancée par la Chine en 2019 qui fait du port de Lattaquié en Syrie son point d’accès vers la Méditerranée.

Si les Etats-Unis profitent de la situation au Moyen-Orient pour sécuriser des positions clefs face à la Chine, l’Egypte est très loin de rompre avec le bloc impérialiste alors même que le pont terrestre menace à long terme les revenus substantiels qu’apporte le Canal de Suez au budget égyptien. En outre, la route bénéficiera à long terme au port israélien de Haïfa. Si les actions des Houthis modifient la carte des routes commerciales régionales, elles accélèrent ainsi la marginalisation du canal de Suez et le développement de routes alternatives qui feront perdre à l’Egypte des revenus considérables en même temps qu’elles priveront le pays d’apports importants en devises étrangères. Irréductiblement alignées sur les Etats-Unis, les autorités égyptiennes décident d’accroître leur dépendance à l’égard d’Israël, ratifiant l’approfondissement de la collaboration avec l’Etat colonial.

En prévision du transfert de population, l’Egypte fortifie une zone tampon à la hâte

Des rapports font état de travaux de fortification supplémentaires du point de passage de Rafah tandis que le Caire a renforcé sa présence militaire à la frontière. D’après Reuters, qui a pu confirmer une partie du dernier rapport de l’ONG Sinaï for Human Rights, l’Egypte construirait une zone tampon à proximité de la bordure de Gaza qui permettrait d’accueillir une partie des réfugiés palestiniens qui seraient contraints de s’exiler dans le Sinaï. Selon le rapport, l’Egypte a entrepris depuis quatre jours des travaux massifs de fortification : coincée entre la ligne de fortification du corridor de Philadelphie et une nouvelle ligne de défense, les forces militaires égyptiennes auraient ainsi libéré une « zone fermée de haute sécurité et isolée ».

D’après le Wall Street Journal, la zone d’environ 13 km2 pourrait accueillir au moins 100 000 palestiniens exilés. Ce nouveau camp est entouré de murs de béton de 7 mètres de hauteur, à bonne distance de toute installation égyptienne. D’après le rapport, de nombreuses tentes ont été livrées sur le site

En dépit de son opposition au plan de transfert israélien, l’Egypte semble se préparer à toutes les éventualités. Contacté par le Washington Post, un ancien membre de la haute administration égyptienne parle des travaux comme d’un plan d’urgence : « Si, en résultat des attaques contre Rafah, des dizaines de milliers de Palestiniens traversent la frontière, pensez-vous que l’armée égyptienne leur tirera dessus ? La réponse est non. N’importe quel gouvernement se poserait la question : “Très bien, si nous sommes confrontés au pire scénario, comment réagirions-nous ?” ».

En dépit de ses déclarations véhémentes, le pouvoir égyptien semble d’ores et déjà décidé à ne pas contrarier son allié et préfère prendre des mesures préventives pour contrôler le flux des réfugiés plutôt que d’entrer en conflit avec Israël pour obtenir la cessation des hostilités dans l’enclave de Gaza. Si les lignes de développement de la situation demeurent encore obscures, cette zone tampon, construite dans l’urgence, fait craindre l’apparition d’une nouvelle Gaza au cœur du désert du Sinaï, enceinte par une muraille de fer et d’indifférence.


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