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Débats

150 ans après, se (re)plonger au cœur de la révolution

« Découvrir la Commune », en librairie !

La date anniversaire des 150 ans de la Commune approche. Avec « Découvrir la Commune », qui vient de sortir, Jean Baptiste Thomas propose un guide pour quiconque voudrait s’immerger dans cette expérience révolutionnaire fascinante et fondatrice. Textes d’époque à l’appui, plongée dans le Paris communard, dans les rêves d’émancipation du peuple parisien.

dimanche 28 février

En 2021, nous commémorons les 150 ans du soulèvement de la Commune de Paris. Cet anniversaire va être l’occasion d’une importante moisson éditoriale. Parmi les nombreux livres annoncés ou qui viennent de sortir, Jean Baptiste Thomas sort, cette semaine, Découvrir la Commune de Paris, aux Editions sociales. Une découverte qui se situe, d’entrée de jeu, dans l’événement-processus. Comme l’indique l’auteur en introduction, « proposer, aujourd’hui, une histoire de la Commune de Paris […] c’est prendre parti » [1]. L’histoire ne saurait, et cela n’implique aucunement de s’arranger avec elle, se tenir à califourchon sur la barricade : il faut choisir de quel côté l’on se tient. Jean Baptiste Thomas se propose ici d’écrire et de commenter une histoire résolument vivante de la Commune, sans masquer aucunement les contradictions et les limites qui sont le lot de tous les processus révolutionnaires. Car, à 150 ans d’un tel événement, fondateur pour le mouvement ouvrier et la gauche en général, que commémorons-nous de la Commune de Paris ? Une hérésie pour la droite, un mythe muséifié et désarmé pour les républicains bon teint ? Des controverses sur l’amnistie des communards à la fin des années 1870 jusqu’au conseil municipal de Paris, ce 3 février 2021, le débat reprend les mêmes termes entre les partis bourgeois de gauche ou de droite. C’est d’ailleurs ce que disait Gambetta, « républicain progressiste », neuf années à peine après l’écrasement du soulèvement parisien :
 

« Il faut que vous fermiez le livre de ces dix années ; que vous mettiez la pierre tumulaire de l’oubli sur les crimes et sur les vestiges de la Commune, et que vous disiez à tous, à ceux-ci dont on déplore l’absence, et à ceux-là dont on regrette quelquefois les contradictions et les désaccords, qu’il n’y a qu’une France et qu’une République. »

Léon Gambetta, discours à l’Assemblée nationale, le 21 juin 1880 [2]
 
Mais pour les militants, pour les travailleuses et les travailleurs qui croient en des perspectives collectives d’émancipation, la Commune de Paris est riche d’une brûlante actualité. Et Jean Baptiste Thomas de rappeler, en ouverture, les mots du théoricien anarchiste russe Piotr Kropotkine :« La Commune enthousiasme les cœurs, non pas par ce qu’elle a fait, mais par ce qu’elle se promet de faire un jour ».
 

 
La Commune a été une expérience de démocratie des travailleurs, de l’exercice du pouvoir par ceux qui, la veille n’étaient « rien », bien décidés à être « tout ». Ce thème repris, par le communard Eugène Pottier lorsqu’il écrit les strophes de L’Internationale ne peuvent que faire écho aujourd’hui au mépris d’un Macron qui gouverne ouvertement pour ceux qui ont tout. La répression sanglante de la Commune est un souvenir vif chez la bourgeoisie et ses laquais, qui se jurent après chaque épisode insurrectionnel ou qui s’en rapproche qu’on ne les reprendra plus à se laisser aller à de telles frayeurs. Face aux Gilets jaunes, le préfet Lallement pouvait ainsi claironner que « pour se prendre pour Jules Vallès [3], il faut avoir son Gallifet », général connu comme le « Massacreur de la Commune ». Christophe Barbier, lui, voit «  une filiation directe entre Thiers et Macron ». « En massacrant les communards [Thiers] sauve la République » poursuit l’éditorialiste. Comment ne pas voir chez Barbier une filiation, quoiqu’elle fasse trop d’honneur à un gratte-papier de sa faible envergure, avec les lignes de Zola, qui n’est en 1871 qu’un journaliste assez méconnu et que Jean Baptiste Thomas reprend dans l’ouvrage ? « Paris se réveille de son cauchemar. […] Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité, pour calmer certaines de ses fièvres » [4]. Si la classe dominante tient autant à tirer les leçons de l’histoire de son côté de la barricade, les militants d’aujourd’hui et toutes celles et ceux qui se posent la question d’un changement de société devraient se plonger avec enthousiasme dans l’histoire de la Commune. Ce que propose l’ouvrage, c’est d’aller au-delà du mythe et du folklore, au-delà de ses figures iconiques pour découvrir les Ferré, Varlin, Theisz, Lissagaray, Le Mel, Malon, Frankel, Dmitrieff, découvrir celles et ceux qui ont fait vivre la Commune et pour certains sont morts « pour la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges » [5].
 
Au fil des 200 pages, le lecteur découvre (ou redécouvre) ici la Commune, par ses écrits. Circulaires de commissions, appels placardés sur les murs de Paris, échanges épistolaires entre des protagonistes de premier rang du Conseil de la Commune, l’auteur éclaire des thématiques incontournables de la Commune de Paris - la réorganisation du travail, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’éducation, l’accès à l’art et à la culture, la place des femmes etc. -, en faisant appel à des textes peu accessibles ou simplement méconnus. Ce livre fait le pari réussi d’être un guide d’introduction aux problèmes qui ont été posées aux communards, mais aussi aux recherches et aux études faites à leur sujet. Un certain nombre de pistes, pour approfondir les sujets traités, sont présentés à la fin de chaque chapitre afin de proposer un panorama ultérieur des travaux effectués sur la Commune.
 
Chaque chapitre est une immersion dans les problèmes concrets qui se sont posés aux communards mais aussi et surtout dans le projet politique qui émerge dans cette période d’effervescence populaire : un projet démocratique pour que les classes laborieuses détiennent et exercent le pouvoir, que tout élu reçoive le salaire d’un ouvrier qualifié et soit révocable. En ce sens, malgré la brièveté de l’expérience et l’offensive versaillaise qui commence dès le 2 avril, la Commune a pris les traits d’un authentique gouvernement du monde du travail. 72 jours marqués à la fois par l’effervescence politique, des clubs de discussion, des commissions qui appliquent les décrets et où des femmes, comme Nathalie Le Mel, André Léo, Elisabeth Dmitrieff vont jouer un rôle de premier ordre même si elles n’accèdent pas au droit de vote. Une subversion intolérable pour la bourgeoisie qui dénoncera longtemps les « pétroleuses » et les femmes qui auront tenu jusqu’au bout les dernières barricades. Une ferveur politique et combattante pour défendre ce qui a été conquis, un monde nouveau naissant de l’action des masses populaires et du peuple travailleur de la capitale. C’est en cela que les réalisations de la Commune sont à proprement parler révolutionnaires : par le renversement des vieilles hiérarchies étatiques, religieuses, économiques et sociales, et par l’institution de nouveaux principes de justice sociale, d’égalité. Ceux-ci s’expriment dans l’union civile et la reconnaissance des enfants nés hors mariage, dans des mesures prises pour la réorganisation du travail et contre le despotisme patronal, dans une ouverture de l’accès à l’art pour toutes et tous, dans une école nouvelle, pour tous les enfants, des deux sexes, orientée par le souci de la démocratisation de l’éducation et empreinte du souci de la « justice et de la liberté », de l’émancipation, loin de l’école républicaine de Ferry qui enseignera avant tout l’amour de la patrie (corollaire de la haine de l’Allemand) et l’acceptation de l’ordre capitaliste.
 
Découvrir la Commune implique de s’immerger dans ces réalisations mais aussi d’appréhender l’impact de cette révolution sur le mouvement ouvrier en France et à échelle internationale. Référence unanime du mouvement socialiste, la Commune est aussi le point d’achoppement de nombreuses controverses stratégiques dès 1871, au sein de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) avec, par la suite, la rupture entre Bakounine et Marx, entre les anarchistes et les sociaux-démocrates/communistes pour le simplifier à l’extrême. Il s’agit d’une expérience majeure de la lutte des classes qui permet de préciser les théories, qui clarifie le rapport à l’Etat, mais dont l’écrasement a aussi entraîné un recul pour de nombreuses années du mouvement ouvrier en France. L’émergence de courants réformistes prônant l’accession pacifique au pouvoir, par les élections, n’est pas non plus tout à fait étrangère aux bilans qui peuvent être tirées de l’expérience de la Commune. Découvrir la Commune, c’est donc aussi découvrir ses implications dans les processus révolutionnaires postérieurs, comprendre en quoi il y a un avant et un après. C’est le sens des deux derniers chapitres du livre qui font dialoguer Jaurès, le réformiste, et Lénine, le révolutionnaire, chacun établissant, à partir des enseignements de la Commune, des bilans stratégiques opposés à propos de la conquête du pouvoir par les masses ouvrières,
 
Il s’agit d’autant de questions actuelles à l’heure où des projets politiques se revendiquent de la « révolution citoyenne » ou de la « révolution par les urnes », établissant leur centre de gravité et leur stratégie de prise du pouvoir dans les institutions plutôt que dans la lutte des classes. A une époque, comme la nôtre, où les raisons de mettre à bas cet ordre inégalitaire et violent sont peut-être plus nombreuses que jamais, la bourgeoisie et les dominants ont une mémoire aiguë de l’histoire de la lutte des classes. Se réapproprier et étudier les luttes révolutionnaires du passé, l’histoire de notre classe est une nécessité, qui ne peut que renforcer l’action des militants politiques, syndicaux et de toutes celles et ceux qui veulent agir pour en finir avec cette société. Découvrir la Commune est, en ce sens, un outil pour découvrir cette histoire hérétique des classes populaires qui prennent leur destin en main, et se guider dans les études et les débats qui ont été ouverts suite à cette « année terrible » [6] de 1871, mais année, également, au « printemps sublime » [7].

 
Jean Baptiste Thomas, Découvrir la Commune de Paris, Editions sociales, Paris, février 2021, 200p., à vous procurer dans toutes les librairies ou en suivant ce lien.
 
A noter également, toujours aux Editions sociales, Sur la Commune de Paris, une précieuse anthologie de tous les textes de Marx et d’Engels sur la Commune de Paris et les débats et controverses qui l’entourent, précédée d’une longue introduction de Stathis Kouvelakis, Evénement et stratégie révolutionnaire.

Enfin, ne manquez pas la table ronde "La Commune de Paris, hier et aujourd’hui", organisée le 11 mars à 19h par les Editions sociales, les éditions Libertalia, Contretemps web et RP Dimanche%7D].

Notes

1. Jean Baptiste Thomas, Découvrir la Commune, Paris, Les Éditions sociales, 2021, p. 8

2. Léon Gambetta, « Il n’y a qu’une France et qu’une République », discours à l’Assemblée nationale le 21 juin, 1880. Consulté sur le site de l’Assemblée nationale.

3. Jules Vallès (1832-1885), journaliste socialiste de tendance proudhonienne, figure de la Commune comme élu mais aussi rédacteur en chef du Cri du Peuple. Exilé en Angleterre après la Commune, il y rédige la trilogie L’enfant, Le bachelier et L’insurgé, récit autobiographique romancé d’une enfance sous la Restauration, d’un jeune adulte sous l’Empire, puis témoignage de l’engagement révolutionnaire pendant la Commune.

4. Émile Zola, « Lettres de Paris », La Commune, 1871, Paris, Nouveau Monde, 2018, pp. 272-286, cité dans Jean Baptiste Thomas, op. cit. p. 142

5. « Déclaration au peuple français », parue au Journal Officiel de la Commune de Paris, le 19 avril 1871. Disponible en ligne sur wikipédia.

6. Victor Hugo, L’année terrible, [1872], Paris, Gallimard, Poésie/Gallimard, 1985

7. Jean Baptiste Thomas, op. cit. « Un hiver polaire et un printemps sublime », p. 7




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