Fantasmes et cauchemars

Entre raccourcis et faux concepts, islamophobie et offensive réactionnaire

Christa Wolfe

Entre raccourcis et faux concepts, islamophobie et offensive réactionnaire

Christa Wolfe

Pris dans une crise sanitaire qui contrarie le mouvement des intérêts bourgeois, le gouvernement continue de s’enfoncer dans une véritable crise de légitimité qui révèle comme jamais les antagonismes et les contradictions de classes de notre société. La place que Macron prétendait occuper, avec son « en même temps », est en train de se montrer pour ce qu’elle est : une béance, un lieu vide essentiellement tenu par l’idéologie bourgeoise et structuré par la négation de la lutte des classes. Pour mieux le maquiller et pallier les déficiences de l’exécutif à créer du consensus, quoi de mieux que d’instrumentaliser des assassinats odieux pour mieux surjouer la carte de « l’ennemi intérieur », capable de cimenter l’unité nationale ?

Le gouvernement, ses relais médiatiques mais aussi la quasi-totalité du champ politique repartent à l’offensive et ravivent les vieilles hantises de la société, celles-là mêmes que la classe dominante a lentement instillées comme outil de division du monde du travail et des classes populaires et arme de chantage pour brider tout dissensus : « l’islam », « l’islam-politique », « l’islamo-fascisme » et « l’islamo-gauchisme », autant d’équivalents ou de « concepts » mis en abime, stigmatisations venues directement de l’extrême droite, et qui sont, dans ce jeu pervers, leurs armes toutes trouvées.

En plus de hanter les consciences depuis les longues années de fabrication du « problème de l’islam », elles ont l’avantage d’être passées dans les faits grâce à la structuration réactionnaire du monde, qui dure depuis la chute du Mur de Berlin. Autrement dit, si ce qui se présente comme le cauchemar de la classe ouvrière n’est bien qu’une manière bourgeoise de rêver le monde, c’est un rêve à voix haute et qui a des effets réels. Ainsi, le gouvernement fait le pari de reconsolider, à défaut de reconstituer, sa base sociale sur les éléments les plus réactionnaires de la société française.

Le gouvernement Macron se situe là entre Zemmour et Houellebecq, comme un duo de choc de la guerre sociale, ou les deux visages de la dégénérescence bourgeoise - Houellebecq ayant pris de l’avance sur ce terrain.

Etude méthodologique de la bourgeoisie à l’offensive ou : comment mieux éviter la question sociale, pourtant criante et impérative, en réactivant une lecture réactionnaire articulée à la religion.

Les « musulmans » ou l’exotisme pervers de la bourgeoisie française

Plusieurs éléments à souligner dans la stigmatisation des musulman.e.s en France : le premier, remarquable, c’est qu’elle n’a de fonction qu’en interne. Le gouvernement ne voit aucune contradiction, notamment, entre le fait de signer des accords commerciaux d’armement avec l’Arabie Saoudite, pays qui punit de la peine de mort le blasphème, et le fait de dénoncer, en France, la pratique de la religion musulmane comme un terreau du crime. Une simple analyse sociale révèle qu’ici encore, entre bourgeois, le pouvoir de l’argent et des affinités réactionnaires suffit à faire des amitiés solides.

Car la deuxième caractéristique des musulman.e.s de France, c’est aussi - et surtout - leur appartenance de classe : ils et elles sont les plus nombreux parmi les ouvriers, au sein du monde du travail en général, parmi les précaires, et parmi les habitants des quartiers populaires. Mais le gouvernement à l’offensive dans la guerre sociale, et les médias qui relaient sa parole, préfèrent évidemment dissimuler l’antagonisme de classe en le recouvrant d’une grille de lecture religieuse. La revue en ligne Observatoire du journalisme présente ainsi Anasse Kazib en février 2020 : « L’invité ? On le présente comme un cheminot (quintessence du résistant contemporain) de Sud (quintessence du syndicat qui n’a pas trahi) et figure du combat contre la réforme des retraites. Ce dernier point n’est en aucun cas douteux : Assane Kazib (sic), invité à parler avec Badiou et Lancelin, est bien une personnalité remarquée des manifestations indiquées. »

Dans le cas précis d’Anasse Kazib le soupçon que laisse planer l’article sur la réalité de son appartenance sociale et de son engagement militant, d’un côté, sert à affirmer, de l’autre, la réalité de ce qui est suggéré en termes de pratique religieuse à travers le travestissement de son patronyme. Une opération de tri s’opère, qui connote d’un doute les éléments pourtant objectifs - Anasse est bien cheminot, il est également syndicaliste et il a en effet participé, comme beaucoup d’autres, à la lutte contre la réforme des retraites - pour privilégier l’appartenance à une communauté religieuse toute désignée - dont pourtant, partout ailleurs, la même bourgeoisie interdit de plus en plus l’expression.

Car, pour finir, ce sont bien toujours les mêmes qui parlent sans cesse de religion, que ce soit sur Cnews le lendemain du live animé par Anasse ou dans les diatribes régulières de Zemmour qui ne fait pas dans le détail en parlant de « tous les migrants ».

Et c’est justement ça, qui révèle le mieux ce que fait la classe dominante : face aux quartiers comme face aux musulman.e.s, la bourgeoisie joue la carte des structurations réactionnaires qu’elle a elle-même objectivées et renonce à son individualisme de façade pour privilégier au contraire une approche communautariste, englobante, et confondre à peu près tout dans une parole qui devient un véritable empoisonnement des consciences. « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère » et à vrai dire, c’est toute ta famille. Il devient alors facile d’évaluer le seuil de dégénérescence atteint par la pensée bourgeoise : ils en sont à ne plus pouvoir avaler que de la bouillie.

La République assiégée par ses propres refoulés historiques

De tout ce schématisme simplificateur, une « idée-force » ressort : la République serait menacée, d’abord sous l’aspect de la laïcité, puis au nom d’une mauvaise mise en musique de l’histoire de la colonisation qui refuserait le discours officiel et ferait la part trop belle aux colonisés et aux crimes coloniaux et, enfin, par de mauvaises féministes, non-conformes à un soi-disant féminisme universaliste qui seconde les valeurs de la république (en réalité des classes dominantes et de leur gouvernement) et qui réclament que soient reconnus aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes concernant leur vie personnelle, leur niveau de salaire et leurs choix vestimentaires. De ce jeu d’associations d’idées, dont manquent parfois certains chaînons, on conclut que la République consiste à donner le pouvoir à des hommes blancs qui ne font pas étalage de leur choix religieux.

Sauf que, pour ne prendre qu’un exemple, le ministre de l’Education manque sur le sujet d’un peu de réserve : sa « réforme systémique » - qu’il vante en 2017 dans une interview donnée à une association proche de l’extrême droite - est inspirée de l’enseignement privé, majoritairement catholique en France. Et dans le contexte très précis de « l’école libre », modèle pour l’école publique version Blanquer, on observe justement une « laïcité à géométrie variable ».

Les attaques récentes, du ministre de l’Education, à nouveau, adressées à l’Université visent notamment les études post-coloniales comme si un interdit pesait sur la clarification du rôle de la République dans l’entreprise de conquêtes, de spoliation, de travail forcé et de guerres qui ont marqué l’avènement de la « modernité européenne » à partir de la fin du XV° siècle et le début des « Grandes découvertes » et se sont renforcé plus encore au fil du XIX° et du XX° siècle. On se souvient de la loi sur « les bienfaits de la colonisation » proposée par Chirac en 2005, qui prétendait dicter la vérité historique aux travaux des historien.ne.s : preuve en tout cas que le sujet devenait litigieux pour la classe dominante et qu’il fallait préparer des armes.

De la même manière, l’accusation d’islamo-gauchisme, comme le rappelle Samuel Hayat, ne correspond absolument à rien et sert simplement à faire obstacle aux sciences sociales. Cette accusation grave, à l’adresse des universitaires, a une nouvelle fois pour fonction de réduire la question sociale à une question où se confondent la religion, l’histoire post-coloniale, le terrorisme, ma grand-mère et tes voisins : bref, ça parle, mais en réalité, ça ne veut rien dire même si ça occupe l’espace et si ça fait grésiller nos oreilles. Au moins, on voit que le privilège se confirme : la bourgeoisie trouve la question religieuse beaucoup plus confortable pour elle que la réalité sociale.

Et si la réalité semble, de manière terrible, donner raison à ses inquiétudes ces derniers temps, c’est, pour citer Marx, qu’à « toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante ». Ces idées réactionnaires ont aussi tragiquement les moyens de la classe dominante, c’est-à-dire qu’elles fabriquent aussi des structurations objectives. Le pouvoir de la classe dominante consiste aussi à imposer les guerres qui l’arrangent et de favoriser les ennemis qui seront en réalité ses alliés objectifs.

Ce monde réactionnaire n’est donc pas sorti de nulle part, il est le produit de l’idéologie bourgeoise qui est passée dans les faits : nous avons à lui opposer les structurations dont les oreilles sensibles de la bourgeoisie refusent d’entendre parler, notre réalité sociale et notre classe en lutte contre le pourrissement social que nous promet la bourgeoisie. Nous avons la responsabilité historique d’imposer une issue pour éviter ce monde qu’installe la bourgeoisie, qui ne veut nous laisser que le choix terrifiant entre deux barbaries.

La République ne se sent plus non plus face aux corps féminins

Et pour que l’attaque réactionnaire soit totale, dans la situation de septembre 2020, Blanquer, toujours lui, a exigé à la rentrée - en pleine crise sanitaire, par ailleurs - une « tenue républicaine » pour les filles à l’école. Signifiant vide, dans la mesure où personne ne peut se faire une idée de ce qu’est une « tenue républicaine », cet énoncé sert à stigmatiser les choix vestimentaires des filles, dont les corps deviennent l’objet de toutes les évaluations : trop couvert, pas assez couvert. La position du ministre est d’accuser les choix vestimentaires de filles de créer du désordre auprès des garçons. Ce qui a permis à Alain Finkielkraut, en voie de gâtisme accéléré, d’en profiter pour nous faire part de ses difficultés libineuses sur LCI, provoquant la réaction de nombreux youtubeurs, par ailleurs.

On a envie de leur dire qu’ils ont bien sûr raison de parler de leurs problèmes, mais que d’habitude on fait ça dans la discrétion d’un cabinet de thérapeute.

Jusqu’où ?

Pour sauver ce semblant de vie de la bourgeoisie, le gouvernement lance à tours de bras des accusations de plus en plus générales et confuses, sur les musulman.e.s, sur les profs d’université, sur les militants, sur les syndicalistes, sur les étudiant.e.s, les lycéen.ne.s etc... et reprend les principales formules de l’extrême droite de manière ouverte. Quand Pascal Bruckner ose parler de « l’avantage moral » que confère à la bourgeoisie l’assassinat monstrueux de Samuel Paty, on comprend qu’un monde social a fait son temps et qu’en tentant de défendre encore son bon droit de perdurer, il ne sait plus qu’exhiber sa honte.

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