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Politique

Cheminots, usagers, même combat pour le service public – Partie 18

Interview. « On s’est mis en grève car la direction ignore nos souffrances au travail »

A la gare de Mantes-la-Jolie, les agents départ se sont mis en grève. Ils dénoncent les pressions et les souffrances liées à la nouvelle organisation du travail, dont la suppression de la procédure de départ des trains qui est au cœur de leur métier. Révolution Permanente a interviewé Anne-Marie, délégué SUD Rail sur Mantes et collègue de Eric Bezou, cheminot menacé de licenciement pour s’être mis à genoux devant sa direction.

jeudi 15 août

Révolution Permanente : Anne-Marie tu es agent départ à Mantes la Jolie, en quoi consiste ton travail ?

Anne-Marie : Principalement, je suis chargée de donner le départ des trains, enfin jusqu’au 15 décembre 2019, car la procédure de départ des trains s’arrête nationalement à cette date, cette mission n’existera plus à la SNCF à partir de cette date. Ensuite je suis chargée des essais de freins en gare le matin ou en inopinée, et je fais les Visites Avant Expédition (VAE), en gros je m’assure que personne ne reste à bord des trains avant que ceux-ci n’aillent au garage. Ce sont mes trois missions principales pour le moment.

RP : Un préavis de grève a été déposé dans votre secteur, pour quelles raisons ?

Anne-Marie : On a lancé un préavis car depuis trop longtemps la direction de ligne se moque de nous, dans tous les sens du terme. D’abord, elle ignore tous les SCOT (Souffrances Causées par l’Organisation du Travail, appelées Risques Psycho-Sociaux en général) qui sont les conséquences directes et sur le long terme de tous ces projets sur les agents. En pleine évolution, les métiers des cheminots deviennent, au quotidien, de plus en plus source de stress et de mal-être au travail, déclenchant chez certains de grosses dépressions et à minima, un mal-être diffus, une inquiétude permanente pour l’avenir de nos emplois. On parle d’un nouveau France Télécom mais je vous assure qu’on a malheureusement dépassé le cas FT depuis longtemps d’un point de vue bilan humain.

RP : Quelle est la réponse de la direction ?

Anne-Marie : D’abord, nous sommes partis en Demande de Concertation Immédiate, une procédure de « dialogue » avec la direction obligatoire avant tout dépôt d’un préavis de grève. Nous avons exigé d’avoir la possibilité de parler avec les trois principaux interlocuteurs des prochaines réorganisations dans notre secteur, à savoir Mantes, Seine et Vexin, et Achères. Ce sont des réorganisations qui concernent directement nos métiers et notre quotidien, car aujourd’hui des centaines d’agents s’inquiètent de leur avenir professionnel mais aussi personnel. En effet, de tels changements en termes de métier impliquent des modifications au niveau des salaires et des horaires avec des réelles répercussions sur l’humain et sur la vie personnelle des salariés. Souvent on nous oblige à changer de lieu de travail, donc potentiellement de lieu d’habitation. Mais ça, la direction s’en fiche. Elle a jugé qu’une invitation à un meeting imposé avec les Directeurs d’Etablissement de Mantes et Achères était "mieux que rien" (ce sont les mots exacts de la remplaçante ponctuelle de la directrice régionale du CSE qui nous a reçus). Et quand je dis un meeting « imposé » c’est car c’est elle qui a choisi le noms des deux représentants syndicaux qui étaient invités, car oui en plus d’ignorer le code du travail, elle ignore totalement le prétendu « dialogue social ». Donc la direction nous a explicitement refusé cette rencontre, la jugeant inutile. C’est ce qui nous a conduit à déposer le préavis du 05 août 2019. Ce que nous avons en face de nous c’est une direction « décomplexée » par les directives de la direction nationale, elle-même appuyée par le gouvernement et qui ouvre la porte à un mépris total des règles, de la réglementation et même de la loi...

RP : Ressens-tu les conséquences de la réforme du ferroviaire ?

Anne-Marie : La réforme est une arme à destruction psychologique massive, mais pas que, elle a tué l’unisson et l’unité que pouvaient avoir les cheminots. Quand on voit que ce que les anciens de 95 ont pu faire car ils étaient fort et plus unis qu’aujourd’hui, ça fait mal de voir la SNCF d’aujourd’hui. SNCF, il faut le dire vite, car ce n’est plus ça.... Les élus et militants syndicaux font de leur mieux pour amener des réponses collectives, mais c’est difficile après la défaite de la bataille du rail. Mais on ne lâche pas car le passage en Société Anonyme en 2020 et la destruction de nos acquis et du service public n’est pas acceptable !

RP : Subis-tu une forme de répression ?

Anne-Marie : Oui, et je ne suis pas la seule ! L’encadrement va prendre des décisions absurdes qui impactent la circulation des trains, la sécurité des circulations, ou va être incapable de gérer correctement l’utilisation du matériel ou du personnel car les compétences se perdent, et on va venir nous embêter pour des bêtises sans conséquences ! Ils mettent l’accent sur des absurdités, comme être ultra-pointilleux sur le port de la tenue et même d’un simple badge sur lequel ils insistent lourdement, mais sont dans l’incapacité de prévenir les agressions des agents par exemple. Et à Mantes, les conditions de travail peuvent être très pénibles quand on sait que depuis 2012, les trains devant circuler avec 2 éléments (trains longs) sont très très souvent assurés avec un seul élément (train court), ce qui provoque la colère des voyageurs car cela affecte les conditions dans lesquelles ils voyagent chaque jour pour se rendre au travail. Une colère légitime que l’on peut comprendre mais que nous subissons au quotidien, avec certains voyageurs qui vont clairement trop loin avec nous, alors que ce ne sont pas les cheminots les responsables de cette situation !

En ce qui me concerne, le jour où j’ai pris le mandat d’élue CSE titulaire (j’étais suppléante jusqu’en mars à peu près), ils ont commencé à vouloir s’en prendre à moi. Je porte le voile en dehors de mon temps de service et bizarrement en mars on me sort un rapport datant de la mi-janvier qui m’accuse d’avoir donné un départ en voile et sans ma coiffe blanche réglementaire, ce qui est une faute, mais que je n’ai évidemment jamais faite ! Enfin j’attends toujours d’avoir ce rapport entre mes mains... J’ai eu deux courriers à propos du port du voile lors de mes missions syndicales et professionnelles, sachez que mon syndicat, SUD-Rail m’a toujours soutenue, car en mission syndicale je porte un bandana qui ne permet pas de savoir si je ne cache pas un problème de santé ou si je ne le porte pas dans un élan de mode... J’ai été hospitalisée d’urgence en mai, suite à ça j’ai été arrêtée un mois, la direction m’a envoyé deux contrôles avec un médecin qui avaient clairement pour rôle de déclarer mon arrêt injustifié de façon à ce que je reprenne aussitôt le travail....

Donc oui, je subis une forme de répression, mais aujourd’hui plus de 95% des cheminots la subissent cette répression d’une manière ou d’une autre, parfois pour des sujets tellement minimes qu’ils ne s’en rendent même pas compte... On est d’ailleurs dans l’optique de mener des campagnes de sensibilisation sur la répression, car elle va de la simple remarque à l’acharnement total.

Un de mes collègues, Eric, s’est d’ailleurs mis à genoux devant sa hiérarchie pour protester contre la discrimination et la répression syndicale dont il est victime depuis des années. La direction de la SNCF a sauté sur l’occasion et veut le radier en menant une procédure de licenciement contre lui. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que représente la radiation car c’est propre à certaines catégories de métiers, mais c’est une punition très sévère qui va le priver de ses cotisations retraite par exemple. Et cela prouve à quel point ils n’ont peur de rien car avant ce genre de sanction ne se faisait presque jamais, aujourd’hui il y a une avalanche de radiations ou de menaces de radiation, et Éric est l’exemple type d’une procédure basée sur des mensonges dans le but d’écarter un militant syndical trop gênant !

Un autre exemple, pendant la canicule, un collègue a insisté pour avoir la possibilité de porter un short, ce qui n’est pas fourni avec la dotation SNCF. Devant le refus de l’encadrement, il a contourné l’interdiction en portant une jupe de la tenue pour femme. Les voyageurs ont très bien réagi à cette facétie et se sont montrés compréhensifs, mais il va être sanctionné pour cela... Une chose est sûre pour moi, je ne lâcherai pas, tant qu’on est encore quelques-uns à ne pas se laisser faire et à représenter et défendre les cheminots on peut encore dire que nous ne sommes pas vaincus, après tout la situation de la France n’a jamais été définitive, tout peut basculer à tout moment, et il faut que l’on s’y prépare.




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