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Iran et Etats-Unis : au bord de la guerre ?

Même si cela semble peu probable à l'heure actuelle, certains analystes envisagent que l'escalade mène à un conflit armé.

lundi 20 mai

Crescendo dans le ton belliqueux de l’administration Trump, renforcement des sanctions économiques, déploiement d’un navire de guerre au Moyen-Orient. La tension est à son comble entre les Etats-Unis et l’Iran.

Récemment, le président américain Donald Trump a menacé de « détruire » la République Islamique d’Iran en cas de conflit militaire, revivant le spectre d’une guerre au Moyen-Orient. Une optique envisagée par l’aile la plus dure de l’administration Trump, les dénommés « faucons », dont font partie John Bolton et Mike Pompeo, (respectivement conseiller à la sécurité nationale et secrétaire d’état), bataillant ardemment pour un changement de régime à Téhéran. Si l’éventualité d’un conflit direct reste pour l’heure peu probable malgré les tensions (et navires de guerres américains) qui s’accumulent avec la montée en puissance de l’Iran comme puissance régionale, les sanctions économiques imposées par Washington menacent de précipiter une crise en Iran qui pourrait déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient.

La haine de Téhéran et sa montée en puissance

Un an après le retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, les sanctions et intimidations envers Téhéran ont pour but, en partie, de contenir l’influence de l’Iran dans la région, dont le rayonnement s’est étendu ces dernières années.

Depuis la révolution iranienne de 1979 et l’humiliation de la prise d’otage à l’ambassade américaine, Washington a juré d’en finir avec la République Islamique d’Iran. Au sein de l’administration Trump, c’est la ligne Bolton-Pompeo qui adopte la posture la plus agressive en faveur d’un changement de régime. Toutefois, bien qu’officiellement ces derniers démentent toute velléité de ce genre, et prétendent seulement œuvrer à une inflexion de la ligne politique iranienne, difficile de les croire sur parole, Bolton s’étant consacré à défendre l’intervention américaine en Irak, comme le souligne le Financial Times : « certains experts en politique étrangère sont sceptiques, en partie parce que M. Bolton a été accusé, sous l’administration Bush, de fausser les renseignements pour justifier la guerre contre l’Irak. Peu de temps avant de rejoindre la Maison-Blanche, il [John Bolton] a également appelé à un changement de régime en Iran. À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution iranienne en février, M. Bolton a diffusé un message vidéo à l’intention des dirigeants iraniens, dans lequel il a déclaré : Je ne pense pas que tu auras d’autres anniversaires à célébrer ».

En réalité, la ligne adoptée par cette aile dure s’enracine dans une haine profonde à l’égard de Téhéran : « Bolton et les néoconservateurs, eux, n’ont jamais digéré la légitimité politique que l’accord signé avec les Européens conférait au régime de Téhéran, rappelle dans les colonnes de Mediapart Hussein Banai, historien américain spécialiste des relations entre les États-Unis et l’Iran. Leur but ultime, c’est que l’Iran soit mis au ban de la communauté internationale. Depuis la crise des otages de 1979, la révolution iranienne, la guerre Iran-Irak, ils ont arrêté leur jugement sur l’Iran. Ils pensent que c’est un régime révolutionnaire radical, géré par les Gardiens de la révolution, qui, par essence, ne pourra jamais changer et doit être renversé ».

Une haine aiguisée par la montée en puissance de l’Iran au Moyen Orient

En effet, avec le retrait des troupes américaines au Moyen-Orient, qui ont massivement déstabilisé la région, sans atteindre aucun de leurs objectifs politiques ni militaires, et la reprise en main de la Syrie par Al-Assad, l’Iran est progressivement montée en puissance comme acteur régional, via un réseau d’influence et de milices au Moyen-Orient, notamment en Irak ou au Liban. Comme le rapporte le site américain Geopolitical Futures : « L’influence de l’Iran s’est répandue dans tout le Moyen-Orient, et les États-Unis s’y opposent. (…) Depuis l’administration Obama, la stratégie de Washington a été de reconnaître que les interventions massives des États-Unis au Moyen-Orient n’ont pas atteint leurs objectifs politiques, mais ont imposé des coûts substantiels à l’armée américaine et déséquilibré la position mondiale des États-Unis. Cela a créé une occasion historique et beaucoup plus grande pour l’Iran. La stratégie de l’Iran était d’exploiter le clivage sunnites-chiites du monde arabe, en utilisant ses points communs avec les chiites pour défier les puissances arabes sunnites - notamment l’Arabie saoudite. Au Liban, l’Iran avait déjà établi une position de force à travers le Hezbollah, une force arabe chiite, et il a vu une autre opportunité en Syrie. Alors que le régime alaouite du président Bachar Assad était laïc, les Alaouites sont une secte chiite ayant des liens historiques avec l’Iran. Pendant la guerre civile syrienne, l’Iran a intensifié son soutien au régime d’Assad et s’est aligné sur l’intervention russe. Téhéran et Moscou avaient un intérêt commun à affaiblir la puissance américaine dans la région et une stratégie commune d’utiliser le retrait des États-Unis pour le faire ».

Cherchant à tout prix à contenir l’Iran, les « faucons » de l’administration Trump recourent à tout un arsenal diplomatique et économique pour pressurer l’Iran, l’isoler et la contraindre à un changement de régime. Au prix d’aiguiser les tensions internes à l’Iran et précipiter un conflit au Moyen-Orient.

Cette politique répond au fait qu’en Syrie c’est le camp d’Al-Assad qui est sorti, dans une large mesure, victorieux, notamment la Russie mais aussi l’Iran. Cette nouvelle configuration inquiète les Etats Unis mais aussi ses alliés et piliers de l’ordre impérialiste dans la région : l’Arabie Saoudite et Israël. Pour ces pays il s’agit d’empêcher que l’Iran tire les profits de sa « victoire » en Syrie ce qui pourrait permettre d’éloigner Assad de Téhéran et affaiblir les alliés iraniens dans la région comme le Hezbollah libanais, une menace directe pour Israël.

Sanctions économiques et tensions géopolitiques au Moyen-Orient

De la débâcle américaine au Vietnam jusqu’à l’Irak, c’est un fait que l’hégémonie américaine, même si elle conserve sa suprématie, a subi une lente érosion. Aussi, malgré les rodomontades réitérées de l’administration Trump, tant sur le plan électoral qu’en termes stratégiques, il n’est pas de l’intérêt des Etats-Unis de recourir directement à la force armée pour le moment, bien qu’une erreur pourrait entraîner des Etats dans un conflit allant au-delà de leurs volontés. L’expert en géopolitique américain Georges Friedman note à ce titre les contraintes qui pèsent sur les Etats-Unis : « Compte tenu de la multiplicité des situations de combat potentielles et de la grande dispersion des forces, il est essentiel d’éviter le combat. Un déclenchement de guerre dans un théâtre réduirait la capacité américaine dans un autre théâtre, ce qui augmenterait la probabilité qu’une puissance profite de cette faiblesse ».

Pour autant, et sans exclure une escalade qui puisse dégénérer en conflit ouvert, pour le moment, la « doctrine Trump » s’appuie principalement sur un mélange de pressions diplomatiques et économiques afin de faire plier ses adversaires et les contraindre à adopter une politique conforme aux intérêts de l’impérialisme américain. Le déploiement de navires de guerre aux abords de la région relève plutôt de l’avertissement politique que de la préparation militaire pure. Comme le souligne Geopolitical Futures une nouvelle fois : « En réalité, les sanctions s’inscrivent dans la stratégie américaine de réduction de l’exposition militaire tout en utilisant des moyens diplomatiques et économiques pour exercer des pressions. L’Iran, dont l’économie s’était affaiblie par elle-même, a été durement touché par les mesures économiques américaines. (…) Le déploiement des États-Unis est un test de deux choses. Premièrement, la puissance aérienne constitue-t-elle une menace suffisamment importante pour forcer les Iraniens à s’abstenir de toute action agressive dans la région. Deuxièmement, s’il suffit d’inverser l’expansion iranienne ».

A ce titre, les sanctions économiques imposées au régime iranien ont accompli leurs objectifs principaux. L’économie iranienne subit les conséquences de la restriction de la vente de pétrole et ses partenaires commerciaux préfèrent se retirer que subir eux aussi les effets des sanctions américaines : « Les sanctions de Donald Trump contre l’Iran ont déclenché un effondrement de la croissance économique, note le Financial Times, poussant la république islamique dans une profonde récession et portant l’inflation à 40 pour cent, selon le FMI. Lundi, le fonds a lié sa prévision d’une contraction de 6 pour cent en Iran cette année avec les efforts de M. Trump pour resserrer la pression économique sur le pays ».

Plus spécifiquement, ces sanctions qui ciblent l’Iran visent à amputer Téhéran de sa capacité de projection en privant le régime de ses ressources économiques, restreignant son influence régionale : « Depuis que le président Trump a introduit de nouvelles restrictions commerciales contre l’Iran l’année dernière, augmentant les tensions avec Téhéran qui ont atteint un paroxysme ces derniers jours, la capacité de l’Iran à financer ses alliés comme le Hezbollah a été réduite » relève Liz Sly du Washington Post. « Les mesures d’austérité adoptées par le Hezbollah constituent une indication de l’ampleur de l’impact des sanctions US, non seulement sur l’économie iranienne, mais également sur sa capacité à soutenir ses satellites régionaux ».

Des tensions au sein du régime islamique

Néanmoins, avec la population qui subit les effets d’une inflation importante et une économie au ralenti, les contradictions internes au régime s’accroissent et menacent de déstabiliser une région hautement inflammable.

En effet, avec l’Iran au faite de sa puissance régionale, la ligne la plus dure du régime de Téhéran semble prête à aller jusqu’au bout du conflit, comme s’en inquiète le Financial Times : « le calcul de Téhéran tiendra compte du fait que même si l’administration Trump et ses alliés cherchent à isoler la république islamique et à repousser son influence, sa portée semble plus grande que jamais. L’Iran est aujourd’hui au sommet de son influence dans la région, avec des mandataires et des alliés profondément enracinés en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen (...) C’est probablement le point culminant du rayonnement iranien ».

Comme le rapporte le Financial Times, les sanctions américaines aiguisent les luttes de faction internes au régime : « Pour le gouvernement dirigé par M. Rouhani, il était crucial d’obtenir cet investissement non seulement pour améliorer l’économie iranienne, mais aussi pour limiter le pouvoir et l’influence de l’IRGC, qui contrôle maintenant entre 20 et 60 % de l’économie iranienne. Quatre ans plus tard, l’économie iranienne est en lambeaux et les opposants de Rouhani ont toutes les munitions politiques dont ils ont besoin pour agir contre lui... (...) L’Iran est donc dos à un mur, et l’argument du CGRI - selon lequel une dissuasion nucléaire est nécessaire pour la sécurité nationale de l’Iran - semble de plus en plus valable ».

En cela, la sortie unilatérale des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire et l’imposition de sanctions brutales pourraient bien renforcer la légitimé de l’aile la plus dure de Téhéran, en faveur de la reprise du programme nucléaire : « Pour l’Iran, le plus gros problème est qu’il n’a plus d’autres tactiques à essayer. Les États-Unis ont rompu des accords et appliqué de nouvelles sanctions, et ils ont maintenant déployé un groupe d’attaque de porte-avions et une force opérationnelle de bombardiers dans la région ». L’Iran doit faire pencher la balance d’une manière ou d’une autre, et la menace de reprendre son programme d’armes nucléaires est tout ce qui lui reste.

Une issue qui menace de déstabiliser plus encore une région marquée par un "trou d’air" avec l’effritement de l’hégémonie américaine dans la région, la montée en puissance de l’Iran, la consolidation d’Al-Assad et ses alliés, tandis que se profile à l’horizon la rivalité entre les anciens alliés iraniens et russes.

Compte tenu de l’importante dispersion des forces américaines sur le globe, un conflit ouvert pourrait précipiter des difficultés pour la puissance américaine, qui privilégie jusqu’ici la contrainte économique et diplomatique. Toutefois, de commerciale, peu s’en faut pour la guerre ne devienne militaire, que ce soit par milices interposées ou déploiements de troupe, surtout dans une région aussi explosive avec une multiplicité d’acteurs engagés dans des alliances contradictoires : de la Turquie à Israël en passant par l’Arabie Saoudite, une région comptant par ailleurs de nombreuses zones de conflit potentiels ou actuels : notamment le Yémen ou la Syrie.

Diplomatique, économique, militaire, il s’agit de ne pas oublier, selon la formule de Clausewitz, que la guerre ne consiste jamais qu’en « une continuation de la politique par un mélange d’autres moyens ».




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