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Monde

Mutation du capitalisme mondial

Le Coronavirus et les contradictions de la mondialisation

Il se pourrait bien que, tel un organisme fragilisé plus susceptible de tomber malade, le coronavirus vienne accentuer les tensions économiques et géopolitiques d’un système capitaliste déjà mal en point.

jeudi 27 février

Issu de Chine, dans la ville de Wuhan, le virus s’est propagé à une vitesse accrue ces dernières semaines, avec plus de cinquante pays touchés sur cinq continents, et un nombre de cas recensés qui dépasse les 80.000 cas. Trois nouveaux foyers potentiels se révèlent inquiétants : l’Italie, la Corée du Sud et l’Iran – les nombres de cas déclarés ayant explosé ces derniers jours. Si la mortalité du virus actuel est inférieure au SRAS qui avait éclaté en 2003 en Chine, la situation géopolitique et économique est nettement différente. L’internationalisation de l’économie et le poids prépondérant acquis par la Chine dans les échanges en font un acteur majeur de la situation géo-économique. L’exposition de l’économie mondiale à la Chine n’a rien à voir avec la situation de 2003. Face à un virus qui menace de se transformer en pandémie, et qui se propage rapidement et de façon imprévisible, le système économique et géopolitique, déjà fragile, risque d’être – et est déjà – très perturbé. Sous le coup de ce choc imprévisible, les solutions réactionnaires vont bon train : du retour des frontières aux mesures de confinement. Seulement, aucune de ces mesures, outre leur inefficacité scientifique, ne constitue un progrès pour l’humanité.

Heurts et peurs de l’économie mondiale

Le coronavirus, avec les peurs, obsessions et réactions qu’il provoque, d’une éventuelle récession économique à des mouvements de panique, allant jusqu’au confinement de zones de population, est révélateur de la fragilité du capitalisme contemporain. L’interconnexion des échanges, et surtout des chaînes de production et logistiques est telle qu’une disruption de la production chinoise a, aujourd’hui, des répercussions qui dépassent la Chine et l’Asie du sud-est. L’exposition du monde entier à l’économie chinoise a connu une hausse vertigineuse durant ces vingt dernières années. Comme le souligne Nicolas Beytout pour le journal l’Opinion : « Il y a 15 ans, la Chine représentait 1% du commerce mondial. Aujourd’hui, c’est 35 %. Le monde entier a délocalisé une partie de sa production vers l’Asie où on a fait fabriquer des produits finis, où on a multiplié les sous-traitants, et les sous-traitants de sous-traitants. C’est une chaîne d’une incroyable complexité qui s’est mise en place. Elle est en partie bloquée par la crise sanitaire, ce qui porte un coup brutal à l’économie du reste du monde. »

En particulier, les conséquences pour les partenaires économiques privilégiés de la Chine, comme la Corée du Sud, sont démesurées, en raison de l’interdépendance de la production, de la circulation des marchandises et des personnes. Comme le relève le journal l’Opinion : « Après avoir fermé certaines de ses usines chinoises ce mois-ci, Hyundai Motor a suspendu la production sur l’une de ses principales chaînes de montage à Ulsan, une grande ville sud-coréenne, parce qu’il n’était pas en mesure d’obtenir de pièces provenant de Chine. Asiana Airlines, la deuxième compagnie aérienne sud-coréenne, a imposé à ses 10 500 employés dix jours de congé sans solde, de manière échelonnée, à partir de mercredi. Les grands fabricants de produits électroniques qui dépendent des pièces chinoises ont également suspendu leur production en raison de l’épidémie. D’autres envisagent de la délocaliser. Les exportations du Japon vers la Chine devraient chuter de 7 % sur ce trimestre par rapport au précédent, a déclaré l’économiste de l’Institut de recherche de la NLI, Taro Saito. Le géant des jeux vidéo Nintendo a affirmé ce mois-ci que certaines livraisons de Switch, sa console de jeux phare, sont retardées en raison de l’impossibilité de recevoir certaines pièces détachées fabriquées dans des usines chinoises. »

Outre la chute de la fréquentation touristique pour des pays de la région, mais aussi dans le reste du monde (l’Italie étant durement touchée), c’est le risque d’une dépendance accrue à l’économie chinoise, dont les fragilités se sont révélées criantes à travers cette crise, qui incite des entreprises à envisager des relocalisations. Certes, ce phénomène reste marginal, et le coronavirus en tant que tel ne constitue pas un facteur de risque suffisant pour transformer en profondeur les chaînes de production. Mais le cas de la Corée du Sud illustre l’interaction complexe des risques et des variables économiques entre les pays. Employant plus de 180.000 personnes sur le territoire sud-coréen, leader mondial de la fabrication de puces électroniques, Samsung est fortement exposée à l’économie chinoise, bien que la firme sud-coréenne ait profité ces dernières années des faibles salaires en Inde ou au Vietnam pour diversifier ses centres de production. Pour autant, Samsung pourrait être touchée de plein fouet par les effets économiques du virus, entraînant un véritable risque de « chaos » dans tout le pays selon des analystes. « Si un seul des principaux fabricants de pièces détachées nationaux suspend la production, cela aura des répercussions sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, car Samsung a des fournisseurs exclusifs pour certaines pièces", a déclaré au Financial Times Kim Young-woo, analyste chez SK Securities. [...] Au-delà des côtes sud-coréennes, les perturbations continues de l’approvisionnement en Chine constituent également un risque, Samsung s’étant tourné ce mois-ci vers le transport aérien urgent de composants fabriqués en Chine pour répondre à la demande de ses installations vietnamiennes. Un coup plus large porté à la demande économique mondiale constitue également une menace. »

Pour autant, si l’exposition de l’économie mondiale par rapport à la Chine s’est accrue, révélant ainsi les faiblesses internes du régime, la façon dont l’épidémie de coronavirus vient déstabiliser l’économie mondiale est révélatrice de la dégradation de la situation géopolitique et économique depuis la crise de 2008. En effet, les épidémies ne sont pas nées avec la mondialisation capitaliste actuelle (on peut penser à la peste noire) et le SRAS de 2003 n’avait engendré que des effets relativement contenus sur l’économie mondiale. Le rôle de la Chine n’était certes pas le même à l’époque, mais la grande différence provient du contexte économique global : la principale « mutation » n’est pas tant celle de ce nouveau virus que celle du capitalisme mondialisé.

Le virus d’une économie malade

Ce virus est le produit d’une économie malade. Depuis 2008 en effet, le système capitaliste mondial continue d’opérer à un rythme de croissance atone, tout juste dans le 2% à échelle globale. Incapable de dégager de nouveaux moteurs pour la croissance, l’économie mondiale se maintient à flots à grand renfort de relance budgétaire, de dette publique et privée, et de taux d’intérêts des banques centrales dangereusement bas. Les principales mesures de relance n’ont ainsi pas permis de faire remonter le taux de profit ; au contraire les investissements et la production manufacturière des entreprises restent atones, voire chutent dans certains pays. L’économiste marxiste britannique Michael Roberts note à ce titre : « Il semble que les États-Unis rejoignent le Japon et la zone euro en stagnant ou même en se contractant au premier trimestre 2020, et la Chine n’a pas encore rendu compte de l’impact économique complet de l’épidémie de coronavirus. » A juste titre ; la Chine n’a en effet pas attendu d’être frappée par le coronavirus pour voir sa croissance ralentir et connaître des troubles politiques internes (des révoltes à Hong-Kong en passant par les élections à Taïwan).

En bref, le régime économique mondial se révèle peu résilient et à même de récupérer d’un choc externe ou interne, du type crise financière, ou… épidémie. Ainsi, au départ les marchés financiers se sont montrés peu inquiets, et misaient sur une maîtrise rapide du virus et un rebond de la croissance dans la foulée. Mais la situation a rapidement pris un tournant avec l’explosion du nombre de cas dans le monde, avec l’émergence de potentiels nouveaux foyers, en l’occurrence l’Italie, la Corée du sud et l’Iran. Toujours selon Michael Roberts : « Jusqu’à présent, les marchés boursiers mondiaux ont ignoré ce risque, convaincus que les taux d’intérêt zéro ou négatifs pour emprunter et spéculer continueraient, grâce à la Réserve fédérale américaine, et aussi en s’attendant à ce que l’épidémie se dissipe d’ici la fin du trimestre en cours, afin que les choses reprennent leur cours normal. Mais avec la reprise de l’épidémie en dehors de la Chine et la lenteur probable de la reprise économique en Chine, les fantaisistes de la bourse sont peut-être trop optimistes. Et n’oubliez pas que les bénéfices des entreprises mondiales stagnent, tout comme les investissements des entreprises, principale cause du ralentissement mondial. »

Le cas de l’Italie est à ce titre emblématique d’une économie peu résiliente et vulnérable aux risques. La chute de la fréquentation touristique vient s’ajouter au risque de voir le Nord de l’Italie plonger dans le chaos économique : « Pour l’Italie, le coronavirus aurait difficilement pu se déclarer dans une zone économique plus dommageable. Les deux plus grandes régions du nord du pays, la Lombardie et la Vénétie, représentent 30 % de l’emploi et 40 % des exportations. Milan est le centre économique et, à l’est, Venise est une méga attraction touristique pour un pays qui dépend des visiteurs pour 13 % de son produit intérieur brut. Alors que le nord du pays est prospère, il alimente un pays par ailleurs stagnant - un pays sans croissance en 20 ans, et maintenant pratiquement assuré de sa quatrième récession depuis 2008. »

Fin du multilatéralisme et retour des tensions géopolitiques

Dans ce contexte, il serait en effet « rationnel » de traiter un problème mondial avec une réponse coordonnée à échelle mondiale. Comme l’écrit Prabhat Jha, professeur de santé mondiale à l’université de Toronto, dans le Financial Times : « Aucun pays ne peut à lui seul faire face à des pandémies qui se propagent rapidement ; nous devons élaborer une réponse mondiale. L’accès aux données en temps utile est vital. Le gouvernement local de Wuhan a probablement manqué une occasion de mettre fin à cette épidémie en n’agissant pas début décembre, après avoir détecté un groupe d’infections pulmonaires parmi les travailleurs d’un marché. [...] Pour résoudre ce problème, le monde devrait envisager la création d’un centre de surveillance mondial, sur le modèle de l’alliance pour les vaccins (Gavi), qui a connu un énorme succès. Un tel centre, basé à l’Organisation mondiale de la santé mais avec une responsabilité indépendante, fournirait aux pays un financement et une assistance technique lors des épidémies. […] Les virus ne respectent pas les frontières. La science doit également les dépasser pour mettre en œuvre des solutions mondiales qui nous permettront de rester plus sûrs, plus sains et plus riches. »

Les virus ne connaissent effectivement pas de frontières. Ce qui n’est pas le cas du capitalisme. Les appels multiples à fermer les frontières se sont même multipliés ces derniers jours du côté de l’extrême-droite. Pourtant, plusieurs experts interrogés évoquent une efficacité sinon nulle, du moins extrêmement limitée de telles mesures ; sans compter les risques de panique généralisée et l’arsenal sécuritaire qui sert de justification à la militarisation de l’espace public et au contrôle accru des classes populaires. « Sur le plan sanitaire, ça ne pourrait avoir un impact que si c’était une mesure parfaitement étanche, or c’est impossible et donc forcément inefficace", témoigne pour France Info Anne-Claude Crémieux, médecin infectiologue à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. Une frontière terrestre fermée serait inévitablement contournée, fait-elle valoir. […] "La Chine a fait des cordons sanitaires autour de villes dont les populations ont la taille de celle de l’Italie, observe Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, en Suisse. Ça a peut-être un peu ralenti la progression de l’épidémie, mais ça n’a pas eu une efficacité qui a permis de limiter la propagation du virus." […] "Toutes les mesures dites de distances sociales – qui vont mettre de la distance entre gens infectés et gens non infectés – peuvent retarder le développement et l’internationalisation de l’épidémie, mais n’ont pas la prétention de la bloquer complètement, poursuit Antoine Flahault. Sans vaccin, sans antiviraux efficaces, on ne peut pas prétendre bloquer l’épidémie. »

Ce que révèlent ces mesures réactionnaires, c’est l’état de tension géopolitique dans lequel se propage le coronavirus. « Le coronavirus, comme l’écrit le spécialiste de géopolitique Pascal Boniface, est une affaire géopolitique ». Dans un contexte de retour des tensions entre grandes puissances, il n’est pas étonnant de voir fleurir les discours réactionnaires, xénophobes, ou un traitement purement sécuritaire de l’épidémie. L’ère du conflit entre grandes puissances signe la fin du « multilatéralisme » coordonnée par la puissance militaire américaine. Ordonnée par Trump lui-même, ce revirement stratégique s’inscrit dans la priorité accordée par le département de défense américain à la lutte entre grandes puissances, afin d’endiguer – et éventuellement préparer un conflit – avec des puissances comme la Chine ou la Russie. Ainsi en Iran, un des foyers du virus où plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de cas se sont déclarés : dans un climat de guerre au Moyen-Orient, l’épidémie pourrait ravager le Moyen-Orient et s’étendre de façon fulgurante à l’Afrique, jusque là pourtant épargnée.

D’une situation économique dégradée en passant par les risques géopolitiques encourus dans un contexte de dégradation du « multilatéralisme », autrement dit de montée des nationalismes et conflits entre grandes puissances, avec des phénomènes de crise de toutes sortes, des guerres et révolutions, ce virus vient démontrer que la véritable maladie n’est pas biologique, mais politique : il s’agit de l’affection d’un capitalisme pourrissant incapable non seulement de prévenir de telles catastrophes, mais surtout de les gérer efficacement.

Retour aux frontières : une solution réactionnaire

Les frontières constituent un enjeu de luttes politiques entre grandes puissances ; les différents gouvernements multipliant les mesures hautement visibles pour endiguer non pas tant la propagation du virus que les inquiétudes de la population. La propagation du virus est caractéristique du « développement inégal et combiné » du capitalisme mondial et des limites dans l’internationalisation du capital. Le virus a d’abord émergé en Chine, et le régime du PCC a probablement occulté des informations et étouffé des cas avant de déclarer les premiers cas officiels ; avec une chape maintenue par une bureaucratie réactionnaire et incapable de gérer une crise d’une telle ampleur. La rentabilisation forcenée, le népotisme et la corruption propres au régime chinois ne lui sont pourtant pas spécifiques : de l’Iran à l’Italie, aucun pays capitaliste n’est épargné en réalité par les cures d’austérité qui détruisent le système de santé d’un côté, et la marchandisation de la biosphère de l’autre qui conduit à une déstabilisation de l’écosystème et la propagation et la mutation de virus inconnus. Pour l’heure, si les origines du virus restent inconnues, il y a fort à parier que la pression à la rentabilisation et la marchandisation des ressources constitue un facteur accru de risque, notamment avec la marchandisation de la nature et des animaux dans le cas du marché de Wuhan, réputé pour être un immense marché où se vendent toutes sortes d’animaux vivants.

Dans ce contexte, le retour aux frontières pour limiter les risques a été prôné par des politiciens comme Marine le Pen, faisant feu de tout bois pour avancer leur agenda réactionnaire. Or, tout retour aux frontières, comme le démontrent les chiffres concernant le rôle accru joué par la Chine, représente une mesure réactionnaire ; aucun retour aux frontières n’est possible sans une crise terrible dans un contexte de mondialisation avancée. Plus encore, l’imposition de mesures de contrôle cible spécifiquement et en priorité les classes populaires – le cas de la Chine l’illustre parfaitement : le régime s’appuyant sur l’épidémie pour persister dans sa politique de répression et d’arrestations arbitraires. Comme l’écrivait Trotsky, la crise du capitalisme peut se résumer à la contradiction entre l’internationalisation de la production et le maintien des frontières nationales. Le pas en avant devrait dès lors être non pas le retour à l’économie nationale, alors que les forces de production débordent de leurs frontières, mais l’avancée vers un régime socialiste, basé sur une planification de l’économie et une gestion rationnelle des ressources. Pourtant, bien qu’il s’agisse de la seule solution rationnelle et souhaitable, seul un changement radical de système économique permettra d’éviter l’explosion et la propagation de telles épidémies ; et surtout, que le prix à payer soit celui d’une répression accentuée des classes populaires et la montée de solutions autoritaires.

De fait, la Chine est incontestablement devenue une puissance économique de premier plan, exposant l’économie mondiale au risque chinois. Mais le coronavirus est venu exposer nombre des limites internes au régime. Surtout, c’est la fragilité et la vulnérabilité du système géopolitique et économique que le coronavirus met en évidence. Jouant sur les peurs engendrées par un système économique irrationnel et qui échappe largement au contrôle de la population, le charlatanisme et le cynisme des politiciens va bon train ; de Marine le Pen qui pense pouvoir vérifier à distance les signes du virus (qui pourrait être largement asymptomatique), en passant par Macron qui cherche désespérément à se mettre en avant alors qu’il n’a de cesse de saper l’hôpital public par des cures d’austérité. Mais au-delà des effets de manche et de l’incertitude réelle produite par le virus, c’est bien le capitalisme qui reste le véritable mal à traiter. A ce jour, le traitement à lui administrer est bien connu, ni plus ni moins que la révolution.




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