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Notre classe

Témoignage

Le combat pour l’acceptation de l’autisme est un combat pour le socialisme

A l'occasion du mois de la sensibilisation à l'autisme, nous publions une traduction d'un article de Sam Carliner paru l’année dernière dans LeftVoice. Il témoigne de son expérience de personne autiste et montre que l'oppression validiste qu'il subit est profondément liée au capitalisme

jeudi 31 mars

Ce mois d’avril est mon sixième mois d’acceptation de l’autisme depuis que j’ai été diagnostiqué en 2016, durant ma première année de fac. Cependant, c’est la première fois que je me suis sentie à l’aise pour assumer pleinement mon handicap et les nombreuses façons dont il a façonné qui je suis et comment je navigue dans le monde.

Il y a plusieurs raison pour lesquelles je commence seulement maintenant à m’accepter comme autiste. A un niveau personnel, au moment de ma première année à l’université, j’avais intériorisé beaucoup de validisme en raison de l’isolement social inhérent au capitalisme. Lorsque l’on souffre d’un handicap qui rend plus difficile la compréhension des règles tacites des interactions sociales, comme c’est le cas pour l’autisme, il est facile d’être particulièrement affecté par le fardeau que le capitalisme fait peser sur ceux qui ne sont pas "adaptés".

Pourtant, si le processus de six ans qui m’a permis de désapprendre mes préjugés négatifs sur l’autisme et d’apprendre à l’apprécier est l’une des principales raisons pour lesquelles le concept du Mois de l’acceptation de l’autisme a mis si longtemps à résonner en moi, il y a une autre raison pour laquelle je me sens particulièrement lié à mon handicap en ce mois d’avril.

Au mois de mai, j’ai obtenu mon diplôme universitaire, ce qui fait de cette année la première où je ne suis plus étudiant depuis le jardin d’enfant. Cela signifie que pour la première fois de ma vie, je ne me considère plus comme un étudiant, mais comme un travailleur sous le capitalisme. Par conséquent, je pense beaucoup aux raisons pour lesquelles mon handicap est incompatible avec le capitalisme.

Bien sûr, ce n’est pas la première fois que je réfléchi à la façon dont le capitalisme rend la vie des autistes plus difficile. Avant même d’être diagnostiqué, je savais que je vivais le monde différemment de ceux qui ne sont pas sur le spectre, et il était clair que j’aurais à affronter des défis uniques tout au long de ma vie. Pourtant, en tant qu’étudiant, j’ai surtout cherché à surmonter mes difficultés dans les moments de socialisation et j’ai mis en veilleuse les préoccupations plus pratiques de la "vie d’adulte". Il est important de noter que je n’ai pu me concentrer sur le développement de mes compétences interpersonnelles que parce que mes parents m’ont apporté un soutien financier et affectif sur lequel de nombreuses personnes autistes ne peuvent pas compter.

L’autisme est un spectre, et mon expérience peut être très différente de celle des autres autistes. Même mes propres capacités peuvent varier d’un jour à l’autre ou d’une heure à l’autre. Cependant, une constante tout au long de ma vie et pour la grande majorité des personnes handicapées, sinon la totalité, est qu’il est difficile de travailler régulièrement sous capitalisme.

D’une part, il m’est particulièrement difficile d’assimiler de multiples stimuli en même temps, et je suis donc enclin à être surstimulé lorsque je suis en voiture et que mon environnement défile plus vite que mon cerveau ne peut l’assimiler. Cela signifie que je ne peux pas conduire et que, par conséquent, les emplois que je peux occuper sont considérablement limités par les endroits où les transports publics des États-Unis, horriblement sous-financés, peuvent me conduire. Cela m’empêche également de travailler dans des secteurs où le rythme est soutenu, comme la vente au détail ou la restauration, ce qui exclut la grande majorité des secteurs qui emploient régulièrement.

Même les emplois virtuels peuvent être difficiles s’il n’y a pas de structure claire de communication et de routine pour les tâches que l’on attend de moi. Dans le passé, les entreprises de rédaction freelance qui m’engageaient initialement me trouvaient moins efficace ou moins fiable que d’autres freelances et, par conséquent, me confiaient moins de missions.

Bien que je ne puisse parler que de mes expériences personnelles pour essayer de trouver un travail dans lequel mon cerveau autiste peut naviguer confortablement, je sais avec certitude que je ne suis pas le seul à faire face à ces difficultés. Une étude réalisée en 2013 par l’Université du Massachusetts a révélé que les adultes présentant un handicap intellectuel sont plus de deux fois plus susceptibles d’être au chômage que les adultes neurotypiques.

Le problème n’est pas que les autistes et les autres personnes handicapées sont totalement incapables de travailler. Depuis que j’ai obtenu mon diplôme, je travaille constamment dans le domaine que j’ai étudié à l’université, le journalisme. Je lis l’actualité et des analyses du matin au soir tous les jours de la semaine, je produis un podcast hebdomadaire, je contribue régulièrement à Left Voice en tant que rédacteur et organisateur, je participe à des manifestations mensuelles et j’ai même fait un voyage de deux semaines en Alabama avec d’autres camarades pour faire un reportage sur l’effort de syndicalisation d’Amazon à Bessemer. Je suis sûr que d’innombrables autres autistes on cette capacité à travailler dur, même s’ils ne gagnent pas d’argent pour le travail qu’ils font.

Le problème est que nous ne vivons pas dans un système où le travail existe parce qu’il est personnellement satisfaisant ou utile au bien public. Nous vivons dans un système qui utilise le travail dans le seul but de créer le plus de profit possible pour la classe capitaliste qui possède les moyens de production. Pour cette raison, les autistes et tous les autres travailleurs handicapés sont considérés comme indésirables et ont moins de possibilités de travailler dans des environnements qui répondent à leurs besoins neurologiques ou physiques uniques. Bien que nous puissions [au même titre que les valides] faire de grandes choses lorsque nos besoins sont satisfaits et que nous un domaine de travail que nous comprenons, nous ne pouvons pas accéder à ce type de travail tout en étant capables de payer les coûts élevés que le capitalisme nous impose pour bénéficier de tout ce dont nous avons besoin pour rester en vie, et nous ne pouvons pas facilement nous adapter à des emplois qui pourraient nous permettre de subvenir à nos besoins financiers.

« Pour les entreprises, l’embauche ou le maintien en poste d’un employé handicapé représente des coûts supplémentaires hors normes lorsqu’ils sont calculés par rapport aux résultats de l’entreprise. Qu’il s’agisse de coûts réels ou perçus dans un cas donné, les employeurs anticipent une augmentation des coûts sous forme d’aménagements raisonnables, spéculent sur le fait que les travailleurs handicapés augmenteront leurs coûts d’indemnisation des travailleurs et prévoient des coûts administratifs supplémentaires pour embaucher une quantité inconnue, le travailleur atypique. »

Cette analyse des raisons pour lesquelles les travailleurs handicapés sont indésirables au sein du capitalisme n’est pas entièrement représentative de mon expérience. J’ai ce que l’on appelle un handicap invisible, ce qui signifie que si je le décide - et je le fais souvent pour des raisons personnelles - je peux me faire passer pour quelqu’un qui n’a pas de handicap. Cependant, si l’explication du problème donnée par Russell ne s’applique peut-être pas autant à moi qu’à quelqu’un qui ne peut pas cacher son handicap, il est vrai que tous les défis auxquels j’ai été confronté en raison de mon autisme sont dus au fait que le capitalisme crée des environnements auxquels les gens sont censés s’adapter, plutôt que de s’adapter aux besoins ou au confort des gens, quels qu’ils soient.

Pour préparer cet article, j’ai relu un autre article sur l’autisme et le capitalisme écrit par un camarade de Left Voice qui est également dans le spectre. Il termine l’article en citant le principe marxiste populaire " De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ".

Cette phrase est souvent utilisée par de nombreux marxistes, autistes ou non. Mais il est intéressant de noter qu’un autre auteur autiste de Left Voice a estimé qu’il était important de lier ce principe à son expérience de l’autisme sous le capitalisme. En ce qui me concerne, ce principe est très important pour moi, car j’ai grandi dans un système qui ne considère pas mes capacités comme valables, ni mes besoins comme importants. Le fait est que le capitalisme, par sa conception même, crée des défis superficiels pour les personnes qui, pour des raisons physiques ou neurologiques, ne sont pas capables de travailler aussi efficacement que les autres. Les personnes handicapées auront toujours une vie plus difficile tant que le monde continuera à être géré de manière à créer des profits pour des intérêts privés plutôt que de répondre aux besoins de tous.

L’abolition du capitalisme n’éliminera pas automatiquement le validisme, mais elle facilitera certainement la vie des personnes handicapées, quel que soit leur handicap, et leur permettra de lutter pour l’égalité. Tant que la soif de profit du capitalisme régira toutes les relations sociales, les aménagements de base pour les handicaps resteront un coût supplémentaire gênant pour les personnes au pouvoir. C’est pourquoi, en ce Mois de l’acceptation de l’autisme, et chaque Mois de l’acceptation de l’autisme à venir, je dirai clairement que la lutte pour l’acceptation de l’autisme est la lutte pour le socialisme.



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