Décennie noire

Montée et chute de l’islamisme algérien sous le régime du FLN

Abdennour Agrawli

Montée et chute de l’islamisme algérien sous le régime du FLN

Abdennour Agrawli

Suite au meurtre de Samuel Paty et l’attentat de Nice certains ont voulu tracer le parallèle avec la « décennie noire » en Algérie. Mais quelles étaient les spécificités réelles de l’islamisme algérien ?

A chaque séquence d’attentats terroristes en France - comme ceux qui sont survenus récemment à Conflans-Sainte-Honorine et à Nice, ou ceux perpétrés en 2015 visant Charlie hebdo, le Bataclan et l’Hyper Casher - le débat public français est marqué par une propagande sur le danger de « l’islamisation » de la France, approuvée pratiquement par toutes les formations politiques. L’argumentaire de ces réflexions est tiré des expériences de « l’islamisme politique » dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, et la possibilité que de telles expériences se reproduisent en France. Ces parallèles sont souvent infondés et relèvent du domaine du fantasme, car ils ne tiennent pas compte à la fois des causes de l’émergence de ces courants islamistes, de leurs bilans, de leur poids politique réel dans les pays dits musulmans soumis à l’impérialisme et de la réalité de ces courants dans un pays impérialiste comme la France.

Parmi les expériences les plus citées on retrouve le cas algérien des années 1990. En effet, de par les liens historiques entre les deux rives de la Méditerranée, cette expérience atroce et douloureuse a marqué à jamais les esprits en Algérie comme en France. Cependant, la lecture dominante et la plus répandue de ladite « décennie noire » est celle des grands médias et elle est loin d’apporter des éléments matériels permettant de comprendre l’émergence de ces courants islamistes et leur représentativité actuelle au sein de la société algérienne, ainsi que dans les autres pays du Maghreb, du Machrek et du Proche et du Moyen-Orient.

De l’échec du courant nationaliste algérien

L’échec du courant nationaliste dans l’accomplissement des taches de l’indépendance nationale a créé le terreau fertile pour l’émergence du courant islamiste. En effet, le capitalisme d’État imposé par le régime de Boumediene dès 1965, par sa volonté de prioriser l’accumulation intensive du capital industriel et la modernisation des structures agraires, s’est soldé par une austérité sur la consommation qui a généré de nombreuses contradictions sociales et un mécontentement populaire généralisé.

Ce bilan chaotique a été instrumentalisé par les classes aisées de la société, incarnées par le régime de Chadli en 1979, pour prôner le « redressement économique ». Ce dernier s’est décliné par une volonté de s’inscrire dans une perspective de « l’Infitah » (ouverture économique), et de suivre la même trajectoire que celle des pays « panarabistes » comme l’Egypte où, après la mort de Nasser en 1970, une série de réformes libérales sont orchestrées par son successeur au pouvoir, Anouar el-Sadate. Ce phénomène connu sous le nom de la « Sadatisation » s’est vite répandu dans pratiquement tous les pays du monde arabe.

Cette « Sadatisation », en Algérie, s’est déclinée en un certain nombre de mesures libérales et répressives permettant à la fois à ceux qui avaient accumulé des richesses au sein de l’appareil d’État et à la bourgeoisie algérienne de faire fructifier leurs affaires. Sous le slogan d’une « vie meilleure », un nouveau code d’investissement est promulgué en 1982 pour remplacer celui de 1966 qui est devenu un cadre trop étroit pour l’épanouissement de la bourgeoisie algérienne. Le gouvernement a aussi opté pour la restructuration des entreprises nationales afin de permettre une autonomie de gestion, de concurrence et de soumission aux lois du marché. Ainsi, la révolution agraire s’est vue liquidée et les 3500 domaines agricoles publics cédés à l’oligarchie naissante.

Pour ce faire, le régime s’est appuyé sur l’aisance financière occasionnée par l’augmentation du prix du baril de pétrole de 70 % en 1979. Cela a permis de lancer des programmes anti-pénurie afin que les Algériens accèdent à une « vie meilleure », et ainsi assurer une base sociale garantissant la stabilité du régime. Il faut rappeler que le secteur des hydrocarbures représentait 32% du PIB dans les années 1976-1979 et 37,5% en 1980. Les exportations d’hydrocarbures comptaient pour 92% du total de la valeur des exportations dans la période 1975-1982. Mais la légère baisse du prix du pétrole en 1983 de 17% et sa chute vertigineuse en 1986 ont mis en péril ce programme populiste, et il a servi de prétexte pour resserrer la ceinture des masses populaires et accélérer les réformes libérales. Ce programme a plongé le pays dans un chômage de masse et une inflation de près de 100 % par an. Ces choix libéraux ont causé une chute vertigineuse de la part de la production nationale par rapport aux importations, passant de 73% en 1969 à 30% en 1990, ce qui a engendré des effets dramatiques sur le niveau de vie des Algériens : le pays s’est retrouvé en situation de dépendance quasi-totale de l’étranger pour se nourrir.

Les événements d’octobre 88 ont tenté de mettre un coup d’arrêt à ces réformes et à la main-mise sur l’Etat du courant nationaliste incarné par le parti unique, le FLN, depuis l’indépendance.

De l’emprise de « l’islamisme politique »

Cependant, ce mouvement social n’a produit ni parti ouvrier ni même courant populiste radical. Cela s’explique à la fois par la crise d’une perspective révolutionnaire à l’échelle planétaire suite à la restauration bourgeoise après la chute du mur du Berlin, et l’adaptation des directions syndicales, à leur tête l’UGTA (Union Générale Travailleurs Algériens), ainsi que des formations de gauche comme le FFS (Front des Forces Socialistes), le PT (Parti des Travailleurs) et la majorité du Parti d’avant-garde Socialiste à l’agenda des réformes libérales engagées par le régime et accentuées par le FMI durant les années 1990, visant à « démocratiser » le climat des affaires.

C’est dans ce cadre que, dès le début des années 1990, la prise d’hégémonie du FIS (Front Islamiste du Salut) dans les quartiers populaires avait été très rapide. L’intégrisme islamiste, populisme réactionnaire, était fort de la soif de revanche des démunis. Mais les épreuves du pouvoir sont arrivées alors que ce regroupement de différents courants de l’islamisme politique n’était pas encore consolidé. Le FIS a éclaté lorsque s’est révélée son impuissance au lendemain de sa victoire électorale de décembre 1991.

Avec la radicalisation djihadiste, les groupes armés islamistes ont d’abord étendu leur emprise sur les quartiers avant de perdre toute crédibilité en 1994/1995 dans l’absurdité du contrôle sanglant de leurs bastions qui imposait un fonctionnement rigoureux de la religion sur la vie des habitants ; pour enfin sombrer dans la barbarie des massacres de 1997 et 1998, comme ceux survenus à Rais, Beni Messous, Bentalha, Rélizane, entre autres.

La façon dont ce courant a mené la lutte armée a fini par lui aliéner une grande partie des soutiens dont il disposait préalablement au sein des masses. L’accord passé à l’été 1999 entre l’AIS (Armée islamique du salut) et le pouvoir n’a pas débouché pour les islamistes sur un retour aux résultats du premier tour des législatives de décembre 1991, ni même sur le retour du FIS sur la scène politique légale. Les dirigeants et principaux animateurs du parti dissous n’ont pas été autorisés, à ce jour, à constituer une nouvelle formation politique.

Par contre, les groupes armés encore en activité conservent une certaine capacité de nuisance illustrée par l’attaque de Tiguentourine en 2013, l’enlèvement et l’exécution d’Hervé Gourdel en 2014 et les attentats visant militaires, gendarmes, Patriotes et autres policiers. Mais ils ne constituent absolument pas une menace politique pour le pouvoir et ne disposent même pas d’une couverture politique.

De l’islamisme radical à l’islamisme modéré

Face à l’échec des groupes islamistes armés et au lourd bilan de la guerre entre ces mêmes groupes et l’armée algérienne et ses supplétifs dont les principales victimes ont été les classes populaires des villes et des campagnes et qui a fait 200 000 morts et de 20 000 disparus pendant la « décennie noire », un « islamisme modéré » refait surface dès les élections législatives de 1997 et se propose de jouer le rôle d’une force politique de second ordre. Mais la pratique de ses notables et de ses élus ne se distingue pas de la corruption et du clientélisme de ses concurrents issus du nationalisme, ce qui lui a causé un recul de plus en plus conséquent. Ce recul, découle aussi de l’échec de la stratégie entriste initiée par le MSP (Mouvement de la société pour la paix). La longue participation de ce parti aux différents cabinets Bouteflika a fini par le discréditer. Il en est sorti affaibli et divisé - en MSP, TAJ (Rassemblement de l’espoir) et Front du changement - ce qui l’a empêché de surfer sur la vague des révoltes populaires de 2011 dans les pays du monde arabe, et sur le mouvement du Hirak en 2019, malgré la crise aiguë qu’a connue le régime algérien, et la faiblesse des autres forces politiques, démocrates ou socialistes.

Mais ce discrédit est dissimulé par l’extraordinaire essor de la religiosité et le développement massif de la pratique religieuse. Cette affirmation identitaire et culturelle est avant tout une réponse au discours agressif des occidentaux contre l’Islam depuis les attentats de 2001 et celui prononcé par Macron, à l’occasion de la loi du « Séparatisme », n’en est que la continuité. Mais cette religiosité exacerbée n’a pas de traduction politique. Les partis religieux et les groupes armés n’y ont pas de recrutement massif et continuent de régresser.

Face à ce recul stratégique de l’islamisme politique, le pouvoir a empêché que cela ne devienne une déroute historique de l’idéologie islamiste elle-même. Manipulant lui-même la religion, il instrumentalise l’islamisme pour tétaniser la société et se poser en unique rempart contre ce courant. Il tente de lutter contre la radicalisation religieuse en opposant l’islam traditionnel de la société algérienne à celui « importé » d’Arabie saoudite, « l’islam des lumières de Cordoue » à l’islam obscurantiste des islamistes. Il opère par le biais de l’action du ministère des Affaires religieuses (formation des imams, constructions des mosquées comme celle de la grande mosquée à Alger, etc.), ce qui peut contribuer à reproduire les conditions idéologiques de la crise des années 90.

Le discrédit de l’islamisme dépasse largement les frontières algériennes. Au Maroc, en Jordanie les islamistes intégrés au jeu électoral ne chevauchent plus la même radicalité populaire. La déroute des Frères musulmans en Egypte et l’échec d’Ennahda en Tunisie, malgré leur force en 2011, le désenchantement en Iran, ajoutés à la sanglante et nihiliste épopée de l’Etat islamique et des autres groupes islamistes en Irak, en Syrie et en Libye, témoignent aussi du niveau de discrédit politique du courant islamiste au sein des larges masses des pays de confession musulmane.

Pour renouer avec l’horizon révolutionnaire

L’expérience de l’islamisme politique en Algérie est loin des lectures schématiques qui l’assimilent au seul facteur culturel. En effet, l’émergence de ce courant a un lien direct avec la situation sociale des millions de personnes qui ont pu à un moment y voir une perspective pour ensuite se retrouver pris en otage de ces mêmes courants extrémistes dans le tête-à-tête violent avec l’Etat FLN et les généraux au pouvoir soutenus, en dernière instance, par l’impérialisme français sous les présidence Mitterrand et Chirac. Aujourd’hui, et face au recul stratégique de l’islamisme politique, à la crise hégémonique du régime algérien et au discrédit de toutes les formations politiques qui ont accompagné les réformes libérales et austéritaires, les masses populaires cherchent une perspective à la hauteur des promesses de l’indépendance de 1962, des événements d’octobre 1988 et des aspirations récentes du Hirak.

Pour ce faire il est impératif de revenir sur toutes les attaques menées contre les acquis de 1962, à commencer par la renationalisation, sous le contrôle des travailleurs, de l’ensemble des entreprises privatisées ou en situation de cogestion entre l’État et les multinationales, revenir sur toutes les privatisations depuis les années 1980. Autant de revendications qui ne sauraient s’envisager sans celle du partage du travail entre toutes et tous, ce qui implique que les travailleuses puissent jouir pleinement du fruit de leurs revenus et donc abroger le Code de la famille. Mais également poser la question d’une réforme urbaine et d’une nouvelle réforme agraire qui permette à l’ensemble des paysans de travailler à une autosuffisance nationale, de façon également à permettre une planification démocratique de la production et de la gestion des ressources naturelles, sous le contrôle du monde du travail et au service de l’ensemble de la population et non au profit de quelques-uns, liés aux clans au pouvoir.

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