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Monde

Thomas Posado : « Le Venezuela est l’un des épicentres de la crise de la gauche latino-américaine »

Nous relayons cet article éclairant publié dans La Marseillaise au sujet du tournant à droite que connait l’Amérique latine. Un Venezuela en difficultés à l'image de celles rencontrées par plusieurs gouvernements de gauche latino-américains qui, pour Thomas Posado, docteur en science politique à Paris VIII, « n'ont pas su maintenir le lien avec les classes populaires ». « Le lien entre gouvernements et mouvements sociaux s'est distendu ».

lundi 8 février 2016

La Marseillaise. Quelle est la nature de la crise que traverse actuellement le pays ?

Thomas Posado.Elle est profonde et multiple. Elle est d’abord économique. Depuis 2012, la monnaie s’effondre. L’écart entre le taux de change officiel et le taux de change officieux est de 1 à 100. Le Venezuela est un pays dépendant de la rente pétrolière. Le pétrole qui constitue la quasi-totalité de ses exportations a vu ses cours s’effondrer. Cette crise est aussi une crise sociale. La chute du taux de change a entraîné des difficultés d’importation et donc des pénuries de produits de première nécessité. Une crise sociale également en raison d’une inflation d’environ 140%. Les salaires ont du mal à suivre évidemment. Même si depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez, le gouvernement a mis en place un système de revalorisation du salaire minimum qui suit l’inflation mais qui ne la dépasse pas. Enfin, cette crise est politique. Le 6 décembre, le pouvoir législatif est passé dans l’opposition à Nicolàs Maduro. Une opposition avec laquelle les liens sont extrêmement tendus. Et dans la mesure où il n’existe pas d’instances jugées légitimes par les parties pour délimiter les pouvoirs des uns et des autres, on risque d’avoir dans les mois qui viennent une situation d’instabilité institutionnelle assez forte.

La Marseillaise.Quelles en sont les raisons ?

Thomas Posado.Des éléments à la fois extérieurs comme une conjoncture internationale qui fait chuter le cours du pétrole et internes au pays. En 2002-2003, au moment des tentatives de renversement du gouvernement Chavez , il y a eu un blocage de l’économie par le patronat et les élites syndicales liées à l’opposition conservatrice. Pour éviter une fuite des capitaux, le gouvernement a mis en place un contrôle du taux de change. Mais ce système a été détourné par tout le monde avec la complicité de hauts fonctionnaires gouvernementaux. Y compris par des entreprises qui demandent des dollars à des prix préférentiels pour importer des produits et qui soit ne font pas ces importations, soit les surfacturent pour retirer un bénéfice de ce différentiel de taux de change. Selon certains économistes, la fuite de capitaux liée à ce processus serait estimée à 250 milliards de dollars. Un processus qui conduit aujourd’hui à l’effondrement du taux de change.

La Marseillaise.Quelles peuvent être les solutions alors que l’état d’urgence économique décrété par le président Maduro a été rejeté par le Parlement ?

Thomas Posado.Il y a la solution néolibérale classique promue par la nouvelle majorité législative de dévaluation de la monnaie mais qui serait une catastrophe pour le pouvoir d’achat des Vénézuéliens. Les marges de manœuvre sont extrêmement réduites. Les caisses de l’État sont vides. La rente pétrolière extrêmement faible. Quelques mesures ont été annoncées comme l’augmentation du prix de l’essence. Une mesure souvent évoquée au Venezuela où le carburant est le moins cher du monde. Mais cette question est très sensible. La dernière hausse des carburants lancée au moment des réformes néolibérales a provoqué des émeutes réprimées au prix de plus d’un millier de morts. De toute façon, les mesures économiques risquent d’être douloureuses pour la population.

La Marseillaise.Jusqu’où l’instabilité institutionnelle pourrait-elle conduire ?

Thomas Posado.L’opposition a obtenu une majorité qualifiée. Cette majorité va peut-être lui permettre de déclencher une disposition assez rare, le référendum révocatoire. A mi-mandat, 20% de la population peuvent demander un référendum afin de révoquer le Président. En 2004, l’opposition a déjà eu recours à cette disposition contre Hugo Chavez. Elle envisage de l’utiliser aujourd’hui contre Maduro. La possibilité lui est donnée de le faire à partir de mars. Son objectif est de sortir Maduro avant la fin de son mandat en 2019. Du côté du président, l’objectif va être de continuer à gouverner malgré les obstructions de cette opposition. Qui va l’emporter ? Certainement celui qui gagnera la bataille de l’opinion auprès des classes populaires. Aux dernières élections, le chavisme a en grande partie perdu de ses forces. Est-il en position de les regagner ? S’il est certain que l’opposition va essayer de se servir de toutes les dispositions constitutionnelles pour déstabiliser Maduro, il n’est pas évident que ce dernier soit évincé. Personne ne peut prédire l’issue de la bataille qui vient de débuter.

La Marseillaise.Que reste-t-il du chavisme au Venezuela ?

Thomas Posado.On a du mal à voir finalement ce qu’est advenu du projet de société du socialisme du 21e siècle. Le pays est resté dans une dépendance à la rente pétrolière. Une grande partie de l’économie est aux mains des grandes entreprises privées. En revanche, la réduction drastique des taux de pauvreté et d’extrême-pauvreté est toujours réelle. En dix ans, le taux de pauvreté a été divisé par deux, celui d’extrême-pauvreté par trois. Derrière cela, il y a l’investissement social réalisé par les gouvernements sous la présidence Chavez. Des programmes qui ont permis de véritables avancées en terme d’éducation, de santé, de construction de logements sociaux. Mais il demeure un problème essentiel : le pouvoir s’est mal démocratisé et le lien avec les mouvements sociaux est de plus en plus problématique.

La Marseillaise.La crise que traverse le Venezuela est-elle à l’image de celles qui touchent l’Amérique latine ?

Thomas Posado.Oui. Le Venezuela a été l’un des principaux épicentres du virage à gauche en Amérique latine. Aujourd’hui il est l’un des épicentres de la crise des gouvernements de gauche latino-américains. On le voit avec l’élection du président néolibéral Mauricio Macri en Argentine. Une crise économique sociale et politique touche le Brésil avec la menace de destitution de Dilma Rousseff. On assiste à un affrontement entre les mouvements indigènes et syndicaux et le président équatorien Rafael Correa. Le Venezuela suit cette dynamique d’essoufflement voire d’une fin de cycle des gouvernements de gauche en Amérique latine. Le nouveau Président de l’assemblée vénézuélienne a symboliquement décroché les portraits de Bolivar et de Chavez des murs de l’institution. Tout comme l’a fait en Argentine, Mauricio Macri avec ceux de l’ancien Président Néstor Kirchner et de Hugo Chavez également. Il y a une forme de revanche sociale qui, liée à l’effondrement des cours des matières premières, risque d’être très destructrice pour les conditions de vie des classes populaires latino-américaines.

La Marseillaise.On peut parler d’échec de la gauche ou s’agit-il de l’alternance politique ?

Thomas Posado.En tant que citoyen, j’espère que l’on est capable de construire une gauche durable. Mais je pense que ces situations peuvent faire réfléchir les mouvements de gauche dans d’autres parties du monde, notamment en Europe. Ces gouvernements de gauche sont arrivés au pouvoir grâce aux mouvements sociaux. Avant Morales, il y a eu ces mouvements massifs contre les privatisations de l’eau et du gaz en Bolivie. Ces mouvements ont précédé l’accession au pouvoir de ces gouvernements de gauche. Et l’une des clés pour expliquer la situation actuelle, c’est que ce lien entre gouvernements et mouvements sociaux s’est distendu.

La Marseillaise.Comment cette distanciation entre pouvoir politique et mouvement social s’est-elle instituée ?

Thomas Posado.En raison de décisions et d’orientations politiques. Sur l’ensemble de l’aire continentale, les gouvernements ont globalement voulu essayer d’améliorer le quotidien des plus pauvres sans s’en prendre aux plus riches. Dans une situation où la rente pétrolière permet de distribuer une partie des richesses, il n’y a pas besoin de s’en prendre aux riches pour donner aux plus pauvres. Dans une situation de crise économique, cela n’est plus possible. On ne peut plus donner aux uns tout en permettant aux autres de continuer à s’enrichir. Le Brésil par exemple a concilié avec l’industrie agro-alimentaire en la laissant prospérer, en l’aidant même juridiquement et politiquement. Contre quelques programmes sociaux et bourses attribués aux plus pauvres. Malheureusement, les gouvernements se sont déradicalisés. Ils ont pris un tournant conservateur. Au Venezuela, on a tenté d’imposer des formes d’organisation plutôt que de laisser le mouvement syndical s’organiser, décider de ses orientations, des dirigeants qu’il souhaitait promouvoir. Cette reprise en main de l’État sur ce processus n’a pas permis le maintien du lien avec les classes populaires.

Entretien réalisé parSandrine Guidon(La Marseillaise, le 6 février 2016)

Thomas Posado , docteur en science politique à Paris VIII. Membre du Goupe d’études interdisciplinaire sur le Venezuela. A dirigé le numéro 25 de la revue Contretemps consacré au Venezuela www.contretemps.eu.




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