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Notre classe

La vie d’une employée polyvalente dans la restauration rapide

Une journée de travail chez McDo

Je suis une employée polyvalente depuis trois ans dans un McDonald's franchisé. Je travaille du mardi au samedi. La plupart du temps je travaille « de close », c’est-à-dire que je m’occupe de la fermeture qui est à environ 02h15. J’ai un CDI, la plupart de mes collègues à majorité féminine – pour les employés de base – et masculine – pour les formateurs et managers – ont aussi des CDI : c’est un moyen pour l’entreprise de ne pas avoir à payer les indemnités de fin de contrat des CDD, sachant que beaucoup démissionnent assez rapidement car ce sont de manière générale des étudiants.

mardi 23 juin 2015

Nina Basquet

Pression, oppression, productivité


A peine arrivée au travail, je regarde sur le planning qui est le « manager » du jour. C’est très important car en fonction de la personne on a une idée de ce que l’on va devoir supporter dans la journée. Certains managers sont effectivement pires que d’autres, même si tous ont à peu près la même logique.

Ensuite, j’attends devant la pointeuse l’heure pour passer ma carte et me rendre à mon poste de travail. Étant une femme, ce sera la caisse, la salle ou les frites. Nous ne sommes presque jamais en cuisine. De plus, on nous impose souvent le port d’un uniforme spécifique en fonction des nouveautés culinaires. Souvent ce sont des tee-shirts très décolletés, alors que les hommes portent toujours la même tenue.

Comme tous les jours, en face de cette fameuse pointeuse est affichée l’employé.e qui a fait le plus de chiffre le soir précédent. Cet affichage est censé nous pousser à nous dépasser pour le bien de l’entreprise. McDonald’s doit être notre famille.

Ce sera la caisse alors. Je me mets donc à compter ma caisse avant son installation, une fois que c’est fait je me rends au comptoir afin de l’installer, je la mets en route et prends mon premier client. Une petite horloge intégrée m’informe du temps que je mets à valider une commande. Nous devons le faire en moins d’une minute sinon cela devient rouge et le manager est tout de suite averti.

Un client me demande un sandwich spécifique et donc je dépasse de quelques secondes le temps requis. Aussitôt, le manager arrive pour faire mon « back up », c’est-à-dire qu’il se met derrière moi et met les produits dans le sac tout en me glissant à l’oreille des mots comme « plus vite », « c’est le rush », « bouge ton cul » etc.

La soirée se passe et mon temps de pause arrive. J’ai 30 minutes seulement pour manger. Je n’ai bien sûr pas le droit de ramener de la nourriture, je suis obligée de manger ce que je sers. C’est un moyen de plus pour que notre vie « tourne autour de l’entreprise » : « Tu travailles Mcdo, tu manges McDo, tu vis McDo ».

Je dîne dans une petite salle dans le fond, humide et seule car nous partons toujours en pause seul.e.s : il ne faudrait pas qu’on discute trop de nos conditions de travail quand même… Je termine mon repas et pointe de nouveau. J’arrive en plein rush et reprends donc mon poste sans tarder sous les cris du manager.

Minuit, ça se calme et je me mets à discuter un peu avec ma collègue de caisse. Et là tout de suite un formateur, l’œil du manager, arrive et nous aboie littéralement dessus : « On ne parle pas, il n’y a pas de client c’est vrai donc vous pouvez vider les poubelles ou remplir les stocks, on n’est pas dans un salon de thé ».

Nous nous retrouvons donc, après avoir servi des clients pendant des heures, à remplir en moins d’une minute des sauces de manière robotique sans pouvoir nous exprimer…

02h, nous commençons à préparer la close en rangeant les produits au fur et à mesure. Le manager quant à lui a pris sa quatrième pause de la soirée. 02H15 : le McDo ferme, il nous reste à tout ranger (les viandes, les sauces etc.) : nous nous y attelons sans dire un mot bien sûr. 02H30 : nous dépointons, fatigués de cette soirée où on nous a traités comme des machines. Nos têtes sont vides, un collègue se met à trembler et me dit : « J’ai cours demain matin, je ne sais pas comment je vais faire… ».

S’organiser


En arrivant deux ans auparavant, on m’avait dit que c’était un emploi qui s’adaptait parfaitement aux étudiants, qu’il y avait une flexibilité avantageuse et plein d’autres choses, mais en fait c’est totalement faux.

Nous sommes exploités jusqu’à la moelle, on n’a pas le droit de choisir nos jours de repos, on n’a aucun aménagement pour nos partiels et on fait tout pour qu’on ne se parle jamais, de rien. Combien de fois m’a-t-on dit : « tu veux prendre une journée ? Attention tu risques de finir aux frites toute la semaine ». De plus, il y a une pression énorme sur l’efficacité et des roulements incessants dans le but de nous diviser…

Mais on ne s’est pas laissé faire et on a pris les choses en main. A l’aide de trois employés polyvalents, d’un formateur et d’un manager on a monté une section syndicale. Cela n’a pas été facile, beaucoup de pressions ont pesé sur nous : menaces en tout genre, promotions bloquées et j’en passe. Mais on a pu malgré tout organiser des élections et avoir deux représentants du personnel, ce qui nous a permis entre autres d’augmenter notre temps de pause de 15 minutes et d’empêcher des licenciements abusifs des travailleurs et travailleuses les plus précaires.

On était présent toute la journée avec des tracts pour lutter contre les roulements et discuter avec des collègues qu’on ne voyait jamais, on a organisé des journées pour se retrouver tous ensemble et discuter. Grâce à cela on a pu éveiller une certaine solidarité et réaliser qu’on n’était pas seuls face à cette aliénation.

Cela n’a malheureusement pas dépassé le cadre local. Néanmoins, c’est une démonstration de force et une preuve de plus que l’organisation des salarié.e.s est le seul moyen de gagner des combats.




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