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VIDEOS. Un passant touché par un tir de LBD à la tête : que s’est-t-il vraiment passé ?

« On se fait tirer comme des poulets », témoignait Hanane, Gilet Jaune, après le tir sur le passant sur ce vendredi. La BAC, cette unité de répression qui fait la loi dans les quartiers et se croit au stand de tir chaque samedi, a encore frappé. Plus encore, elle ne vise plus seulement les manifestants mais maintenant un passant. Encore un nouveau mutilé par un tir de LBD de la BAC.

mardi 5 mars

Les faits : « seulement quatre tirs de LBD selon le préfet, un passant touché à la tête

Tout d’abord, une simple « chronologie » des faits en tant que tel peut être recomposée, à l’aide des différents témoignages et vidéos postés sur les réseaux sociaux.

La scène se déroulait au cours de l’acte 16, avenue de Wagram. Les CRS se sont (comme on le voit sur la vidéo ci-dessus) rué sur un jeune qu’ils ont arrêté, et passé à tabac, tandis qu’un autre, qui est parvenu à s’enfuir, a été pris pour cible par un tir de LBD. Les récits concordent effectivement avec les nombreuses vidéos, dont certaines explicites, où l’on voit les CRS charger, puis l’un deux tirer au LBD dans la foule (visant un homme en fuite), au même moment, suite au « poc » caractéristique de la détonation, un passant s’effondre au sol et l’on peut même voir la douille de caoutchouc rebondir au sol non loin de là où la personne s’est effondrée.

L’homme, rapidement pris en charge par les street medics, puis par les pompiers, souffre de blessures graves selon les divers témoignages. « C’est d’une violence inouïe, rapporte Sandrine, Gilets Jaune, je suis extrêmement choquée. On n’a rien fait et on se fait massacrer. Il était blessé sur la bouche, plus de dents. Il était choqué. C’était horrible", tandis qu’Hanane témoigne de la brutalité des policiers au milieu d’un contexte qui n’était absolument pas tendue : « Avenue de Wagram, les flics nous ont chargé un petit peu. Une personne qui était en face s’est ramassé une balle de défense. Il n’a plus de figure, plus de bouche. Il n’a rien fait. Ils étaient tous chauds, à ce moment-là. Juste avant, ils avaient arrêté une personne. C’était un peu tendu mais pas au point de gâcher la vie d’une personne. Elle n’avait rien fait du tout. On se fait tirer comme des poulets et c’est normal. C’était très impressionnant. »

Quoique puissent être les mises en doute des grands médias, les nombreux témoignages concordants ainsi que les nombreuses vidéos montrent bien qu’un homme, un passant, a bien été atteint par un tir de LBD en plein visage comme en témoigne l’homme qui a fait le montage vidéo présent sur place.

Pour les grands médias, ce sont, comme par habitude les guillemets qui sont de mises : Selon l’Express, il ne s’agirait que d’une hypothèse : « Plusieurs sources concordantes pointent "probablement" un tir de lanceur de balle de défense (LBD). Le parquet de Paris, poursuit l’Express, a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire en "recherche des causes de blessures", qui a été confiée à l’inspection générale de la police nationale (IGPN) ». Quelle preuve faut-il pour les grands médias ? A force de sous-entendu, cela donne à penser qu’il s’agit de corroborer la version de la préfecture qui se félicite que « seulement quatre tirs de LBD » ont été effectués – se gardant de mentionner celui qui a détruit le visage d’un passant. « 1 sur 4 » ? Une statistique pour le moins effrayante.

Les médias et le gouvernement à la défensive ?

En cela, la couverture médiatique, relativement superficielle, voire le silence qui entoure ce blessé, contraste avec la gravité d’une affaire qui est une nouvelle fois à la défensive sur l’utilisation du LBD en manifestation obligeant Macron lui-même à défendre l’usage du LBD sous pression de la condamnation du Conseil de l’Europe. Dès lors, il s’est lancé dans une contre-offensive sur tous les fronts de relégitimation des balles de défense. Les quelques articles parus, en plus d’être extrêmement superficiels, sont parfois à la limite de la désinformation dans leur formulation où le LBD n’est pratiquement pas mis en avant comme l’illustre BFMTV qui titre : « Paris : un homme blessé au visage en marge de la mobilisation des Gilets Jaunes. » Une formulation qui laisse planer le doute alors que l’homme était bel et bien un passant nullement lié aux Gilets Jaunes, d’autant que les vidéos disponibles font état, comme mentionné plus haut, d’un tir de LBD qui visait une autre personne.

Autant de formulations équivoques qui provoquent, à juste titre, la colère des internautes, qui réaffirment que ce genre de titre et de couverture médiatique contribuent à exonérer les forces de répression de la violence structurelle qu’ils déploient, à hauteur de l’impunité dont ils jouissent.

Dans la ligne de la défense déjà adoptée par le gouvernement sur le recours aux armes de défense, et après un nouveau blessé au visage (et étranger à la manifestation qui plus est), le préfet de police s’est contenté de maintenir la ligne même adoptée ces dernières semaines en réitérant la défense de l’usage du LBD, jugé « absolument nécessaire ».1

Défendre coûte que coûte l’usage du LBD : qu’attendent-ils sinon encore un mort ?

Ainsi, cette séquence, où un passant est atteint en plein visage, est-elle à remettre dans le contexte non seulement ce cette journée, qui n’avait rien d’insurrectionnel, mais aussi dans toute la séquence précédente, qui a vu le gouvernement raidir sa position, et même partir à l’offensive, sur le recours aux LBD, alors qu’il avait été déstabilisé par le rejet de cette arme, rejet qui s’était massivement exprimée par une marche des Gilets Jaunes au cours de l’acte XIII consacré à tous les blessés et mutilés depuis le début du mouvement. En effet, pour la première fois, cette arme avait été contesté à échelle de masse, et toute la « doctrine du maintien de l’ordre » afférente avait été profondément délégitimé.

Contre ce risque de voir les forces de répression, pilier du régime, perdre leur crédit, c’est à une contre-offensive sur tous les fronts que s’est attelé le gouvernement. Il a s’agi d’abord de Macron, qui avait, le 27 février, réaffirmé l’usage nécessaire des LBD en tant que « moyens de défense » face à ce que le président qualifiait d’émeutes, alors que le Conseil de l’Europe avait critiqué le recours systématique aux LBD et appelé à suspendre son usage."Je ne laisserai pas les forces de l’ordre sans aucun moyen", avait répondu Macron au Conseil de l’Europe »

Plus encore, il s’est agi d’une ligne de défense, somme tout classique, qui consistait à renverser l’accusation de violence, et justifier l’usage du LBD par un contexte de soi-disant violence de soi de masse des manifestants : « À ce titre, la meilleure manière d’éviter ces utilisations et ces cas est d’éviter d’avoir des gens qui considèrent que le samedi après-midi est fait pour casser des vitrines, des institutions ou attaquer les forces de l’ordre". "Je le dis très simplement, je ne laisserai pas les forces de l’ordre sans aucun moyen, ni d’assurer l’ordre public, ni de se défendre face à des gens qui arrivent aujourd’hui armés et avec les pires intentions. »

Or, le contexte dans lequel un passant a pu être touché au visage par un tir de LBD fait tomber à l’eau la défense du gouvernement. Loin de « casser des vitrines » ou de s’en prendre aux forces de l’ordre, on voit deux personnes en fuit, dont l’une attrapée, et l’autre sera visée par un tir de LBD dans le dos. Où est le cas de défense de dernier recours ici ? Quant au passant, était-il armé et animé des « pires intentions » ? On plaidera évidemment la « bavure », comme si le recours aux LBD dans un contexte où rien ne le justifie ne s’était pas normalisé et généralisé.
En effet, ce blessé est à ajouter à la liste de tous ceux qui ont été défigurés et mutilés par une arme qui reste mortelle. Son recours, avec plus de 10.000 balles tirés depuis le début du mouvement, a touché à de plusieurs reprises de simples passants, parfois des adolescents.

Un blessé de plus par une arme qui reste mortelle

Cela avait été le cas de Lilian jeune garçon qui avait été touché au visage après être sorti de ses courses dans un magasin de sport. Une vie brisée par un tir en pleine rue, là encore en plein visage. Parmi eux encore, Franck, touché à l’œil par un tir de LBD alors qu’il était à part des manifestations.
C’est que contrairement à la propagande du gouvernement, qui la refourgue maintenant devant des enfants, sur des émissions télés, Castaner jouant les profs pour expliquer « quelle partie du corps on peut viser » avec un LBD, cette arme reste mortelle. Comme l’explique le criminologue Alain Bauer sur France Info : « Si ces armes de défense constituent un progrès "par rapport au sabre, au 357 magnum ou au riot gun [arme anti-émeute américaine] qui avaient été inventés pour les émeutes", elles induisent une forme de "désinhibition" chez les policiers qui les utilisent. (…) On assiste à une sur-utilisation de ces armes, comme si elles étaient non létales, ce qui n’est pas vrai ! Elles sont juste moins létales. »

En effet, leur utilisation, massive, a fait l’état d’une documentation avérée. Et les chiffres sont effarants. Outre le nombre de blessés, c’est le nombre de balles tirées qui interpelle. Le chiffre dépasse aujourd’hui largement les 10.000 balles tirées, sans compter la mobilisation d’un arsenal de défense maximale (blindés, canons à eau, chiens etc.) conçu pour réprimer et instaurer un climat de terreur. Comme le rapportait un article du Monde : « Ainsi, sur les 9 228 tirs de LBD - selon les comptages arrêtés après l’acte XI de la mobilisation, le 26 janvier -, la gendarmerie nationale n’en a effectué que 1 065. Un chiffre publié par L’Essor et dont Le Monde a eu la confirmation. Ce ratio d’un tir des gendarmes pour huit tirs des policiers interroge, alors que les escadrons de gendarmerie mobile, spécialisés dans le maintien de l’ordre, ont été autant engagés que les autres sur les manifestations. Lors de l’acte XII, le 2 février, la gendarmerie n’a tiré que quatre fois. (…) Les tirs restants, soit environ 5 600 cartouches utilisées, sont principalement l’œuvre des compagnies d’intervention (CI) et des compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI), des brigades anticriminalité (BAC) et des brigades de recherche et d’intervention (BRI) - des unités spécialisées dans le maintien de l’ordre, la lutte contre les violences urbaines ou les interpellations. Contactée par Le Monde, la direction générale de la police nationale a refusé de communiquer la ventilation selon ces unités. Une chose est certaine, elles concentrent la majorité des tirs et des enquêtes. »

La répression des quartiers et des Gilets Jaunes

Des quartiers où règnent l’impunité policières aux manifestations des Gilets Jaunes réprimés avec brutalité chaque samedi, un même continuum de violence d’Etat se déploie, les banlieues servent de laboratoire de la répression, les méthodes étant ensuite transposées et généralisées pour le maintien de l’ordre. Dans son appel à manifester aux cotés des Gilets Jaunes le 1er décembre, le Comité Adama s’était emparé de cette question, écrivant : « À ces inégalités sociales, s’ajoutent le racisme, les humiliations quotidiennes et les violences policières. Violences policières auxquelles les gilets jaunes sont aussi confrontés aujourd’hui à leur tour. Après celui contre la loi Travail, c’est maintenant le mouvement des gilets jaunes qui connait cette répression. »

« On se fait tirer comme des poulets », témoignait Hanane, Gilet Jaune, après le tir sur le passant sur ce vendredi. Il existe ainsi une unité entre la répression qui fait la loi dans les quartiers et celle qui se croit au stand de tir chaque samedi. Il s’agirait en ce sens de nouer une convergence contre la répression policière entre Gilets Jaunes, jeunes de banlieue, mais aussi les étudiants et l’ensemble des minorités, cible privilégiée d’un pouvoir dans sa fuite en avant répressive. Après la mort de Zineb Redouane, décédée des suites d’un tir de lacrymogène en plein visage, celle de Fatih et Adam, deux jeunes de 17 et 19 ans, ont été poursuivis par la BAC alors qu’ils étaient en scooter, un nouveau blessé des violences policières ce samedi pour l’acte XVI. Plus que jamais, il s’agit de faire front contre les violences policières, des quartiers au Gilets jaunes.




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