Société

Témoignage

1er Mai, dans la nasse

Publié le 3 mai 2016

Eloi Valat
Dessin : Gendarmes, 1er Mai 2016. © Eloi Valat

Une chaîne de policiers cadenasse le front du cortège. C’est au coup de sifflet que la police autorise la progression. Dix pas, vingt pas, nouvel arrêt et nouvel accroissement du voltage, telle une force électromotrice, avec les manifestants anarchistes – appelons-les de ce part quoi ils se reconnaissent, laissons les « casseurs et individus déterminés à en découdre » aux honnêtes gens.

À partir du carrefour de la rue Crozatier et du boulevard Diderot, malgré l’avis de ma fille, nous remontons la manifestation sur le trottoir de gauche, par où semble s’écouler un flux de manifestants. Une ligne de gendarmes serpente contre le mur, sur leurs talons des policiers en civil, l’un poigne sa matraque télescopique. Nous dépassons la rue Chaligny et longeons le long mur aveugle de la caserne. Je distingue mal ce qui se fait sur le trottoir opposé, j’imagine que la stratégie policière a mis en place un dispositif identique. Parvenus à presque quatre-vingt­ mètres du carrefour de Reuilly, du trottoir opposé explosent en gerbes rouges les premières grenades dont les éclats retombent à la volée.

À la tête de la manifestation le cordon policier interdit toute tentative d’échappée, nous nous agglutinons contre les barrières vertes et blanches d’un chantier qui empiètent sur le trottoir et accentuent le sentiment d’enfermement. Derrière nous l’escouade de gendarmes est remontée au contact de notre groupe, nous ressentons les premiers effets des gaz, la distribution de sérum physiologique s’organise. En face, s’amorce la rue Rondelet où se tient une CRS, les grenades lacrymogènes qu’elle tire parviennent jusqu’à nous et atteignent gendarmes et manifestants, sous l’effet d’un vent tourbillonnant les gaz stagnent en d’opaques nuées blanchâtres, l’air est irrespirable. La pression des corps les uns contre les autres devient violente, des bras se lèvent en signe de reddition, des cris demandent la dislocation du cordon policier. Du groupe de gendarmes, emmêlés comme un nid d’ophidiens, l’un crie pour réclamer l’ouverture du passage, d’autres crachent pliés en deux derrière leurs boucliers.

Il est maintenant impossible de respirer, je m’affaisse contenant avec peine l’angoisse qui m’assaille, un jeune homme se penche sur moi, me soutient aux épaules : « Ça va, monsieur ? » Eh bien non, ça ne va pas, ça va mal. Ma fille se faufile, elle me donne la bouteille d’eau que lui a tendue le jeune homme – bois, recraches, bois recraches – Un mouvement semble indiquer que le barrage s’est ouvert, nous avançons enfin, nous libérant les uns les autres du piège. Parvenu, pitoyable, boulevard de Reuilly, je peux respirer à nouveau.
Le cordon ne se serait pas ouvert sur ordre, il aurait été finalement forcé là où les maillons de la chaîne n’ont pas respecté la consigne et ont laissé passer.

Plus tôt, nous nous réjouissions du spectacle des fanfares réunies, étagées sur les marches de l’Opéra, tenues dépareillées et vestes usées à brandebourgs d’or, assemblement tonique et brouillon, cuivres cabossés, caisses et tambours, je me disais qu’en cette journée où le soleil dorait les pavillons des tubas cela avait de la gueule, la gueule du peuple.