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Société

Sur le front des réformes

Education. Enseignement Moral et Civique : leur morale n’est pas la nôtre

Alors que cette rentrée est marquée par plusieurs contre-réformes, le gouvernement met en place l’Enseignement Moral et Civique (EMC) qui prend la place de l’éducation civique (collège) et de l’éducation civique, juridique et sociale (lycée). Un enseignement transversal, du CP à la terminale et placé sous le signe de deux notions chères à la République du gouvernement : citoyenneté et laïcité.

En finir avec 68 pour mieux être Charlie

Dans les années 1880, la jeune IIIème République qui a germée sur le cadavre de la Commune de Paris fait de l’école gratuite, laïque et obligatoire un des vecteurs de son enracinement. Des cours de morale sont alors mis en place dans la foulée des lois Jules Ferry, président du Conseil puis ministre de l’Instruction publique, fervent apôtre du colonialisme et qui est toujours aujourd’hui le symbole de cette fameuse école républicaine. Cette morale républicaine a bon dos et elle s’acoquine aussi bien du culte patriotique en 14-18 que de Vichy, qui la décline à sa manière. Elle survit même à la Libération de 1945.

Il faudra attendre 1968 pour que la morale soit supprimée… Ce sont les années où débute la mixité de l’enseignement, généralisée à partir de la loi Haby de 1975 ; l’époque, également, où l’on cesse d’enseigner systématiquement la couture, la cuisine et le ménage aux « jeunes filles » et que l’on retire les poncifs colonialistes les plus crasses des manuels scolaires.

En 1985 Chevènement, alors ministre de l’Éducation nationale et dont on connaît le parcours édifiant depuis, met en place des cours d’éducation civique en primaire. Puis Claude Allègre (PS) met en place l’ECJS au lycée, avec Ségolène Royal, en 1999. En 2008, un pas de plus est franchi par Xavier Darcos (UMP), qui met en place l’instruction civique et morale en primaire. Vincent Peillon (PS), fraîchement nommé ministre de l’Éducation nationale en 2012, fait part de sa volonté de mettre en place des cours de « morale laïque », qui deviendront l’enseignement moral et civique qui, prévu pour 2016, est mis en place de façon précipitée, à la rentrée 2015, « mobilisation nationale pour les valeurs de la république » et esprit du 11 janvier obligent. Même Florence Robine, numéro 2 de la ministre de l’Éducation nationale, le reconnaît dans l’Obs : « dans le contexte sociétal actuel, il était inconcevable de repousser ce projet d’un an. Des incidents comme les perturbations lors des minutes de silence pour ’Charlie Hebdo’ nous ont incités à agir rapidement ».

La « leçon de morale » du gouvernement

Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, selon le ministère de l’éducation nationale, quelques 200 incidents sont survenus dans plusieurs établissements scolaires de France : des élèves ne se sentant pas « Charlie »et ayant refusé de faire la minute de silence.

Il n’en a pas fallu moins à la ministre de l’Éducation nationale pour réaffirmer sa conception de « l’école de la République ». Ses réponses sont édifiantes : prévention de la radicalisation par un « protocole » permettant de déceler tout futur djihadiste, « commémorations patriotiques » et réaffirmation de la laïcité à travers l’EMC… Autant de mesures que Najat Vallaud-Belkacem a redéclinées lors de sa conférence de presse de rentrée. Toutes sont d’ailleurs issues de la « grande mobilisation de l’école pour la défense des valeurs républicaines » engagée par François Hollande, le 21 janvier dernier.

Ainsi, l’accent est mis sur la laïcité. En primaire et au collège, le programme est articulé autour de quatre « cultures » ou « valeurs » morales et civiques.

La première dimension est celle du droit et de la règle. C’est dans cette dimension que les enseignants doivent fabriquer des élèves obéissants capables de « comprendre les raisons de l’obéissance aux règles et à la loi dans une société démocratique ». Jusqu’à des injonctions extrêmement normatives puisqu’il faut également « être capable de conformer sa tenue, son langage et son attitude aux différents contextes de vie ».

Deux autres piliers relèvent de la sensibilité et du jugement. Il s’agit comprendre ses émotions et celles des autres, de différencier le bien et le mal

La dernière dimension relève de l’engagement. Il ne s’agit évidemment pas d’inculquer l’engagement militant ou politique contraire aux valeurs de la République, ou tout simplement de développer un regard critique. Au contraire, on propose d’enseigner l’engagement citoyen dans la communauté civique ou plus encore l’engagement dans la défense nationale, c’est-à-dire l’armée. Un cynisme total à l’heure où le gouvernement entreprend une nouvelle intervention en Syrie et où les guerres et les occupations impérialistes sont les premières responsables du terrorisme, alors que ce gouvernement est le premier à réprimer les migrants.

Enfin, même si cela n’a rien d’étonnant, on note qu’en classe de terminale, alors que quatre thèmes étaient au programme jusque-là, deux disparaissent - et pas n’importe lesquels : « argent et société » et « violence et société », qui permettaient par exemple d’aborder des questions telles que celles de « la violence et le travail » ou encore « argent et engagement social ». Cette disparition se fait au profit de deux autres thèmes, qui bénéficient ainsi de deux fois plus de temps que précédemment : la bioéthique et la laïcité.

Tous ces « piliers » ont un objectif commun : s’inscrire pleinement dans la logique des compétences à travers le domaine de « la formation de la personne et du citoyen », c’est-à-dire une logique qui instaure une école au rabais, soumise à la culture de l’entreprise afin de faire des élèves des « citoyens » corvéables à merci face à l’exploitation des patrons.

La mise en place de l’EMC est à mettre en relation avec la poussée conservatrice et réactionnaire actuelle, sur laquelle tente de surfer le gouvernement. Sept ans après le début de la crise, avec une croissance nulle et un chômage record, Hollande, Valls et le PS (comme l’UMP, rebaptisée Les Républicains) font le pari de ce « retour aux fondamentaux de la République » (colonialiste et raciste), en guise de politique.

La mise en place de l’EMC va de pair avec une volonté de faire rentrer les enseignants dans le rang, alors que les réformes du gouvernement ont du mal à passer, en primaire comme dans le secondaire. Aux jeunes stagiaires et aux candidats aux concours de l’enseignement, on serine que les valeurs de la République ne sont pas relatives et que les enseignants doivent y adhérer, qu’ils sont fonctionnaires et doivent appliquer les réformes et les programmes. Plus que d’être de nouveaux « hussards noirs », on attend des enseignants qu’ils soient de bons indics, des personnes ressources aptes à déceler les comportements déviants. Le numéro vert pour dénoncer son voisin supposément djihadiste ne suffit pas : tout élève un tant soit peu rebelle doit être suspecté et remis dans le droit chemin, celui du bon citoyen, du bon petit soldat.

Et par delà ces grands thèmes, le programme reste très flou. Pour ne prendre qu’un exemple, le brevet des collèges comportait une épreuve d’histoire-géographie et d’éducation civique. Cette dernière doit être remplacée par l’EMC mais aucun programme n’est encore publié et les enseignants ne peuvent même pas préparer les élèves à cette nouvelle épreuve.

La laïcité à marche forcée

La signature désormais obligatoire de la Charte de la laïcité par les familles, document de 15 articles, s’ajoute à toutes les mesures du gouvernement. « Que cette charte ne s’applique pas aux deux millions d’élèves de l’enseignement privé, n’est-ce pas la preuve d’une laïcité à deux vitesses ? », s’interroge par ailleurs la sociologue Béatrice Mabilon-Bonfils, d’autant plus lorsque l’on sait que l’État finance l’enseignement privé, à plus de 90% catholique, non soumis à l’obligation de la laïcité.

Najat Vallaud-Belkacem, naguère ministre des Droits des femmes, semble avoir laissé de côté ses projets en faveur de l’égalité. Alors que des centaines de milliers de traditionnalistes, de réacs et de grenouilles de bénitiers ont battu le pavé de façon fort peu laïque sur la question du « mariage pour tous », le combat du gouvernement pour la laïcité se limite à une stigmatisation des musulmans.

Les injonctions qui pleuvent sur la communauté éducative depuis janvier vont dans un bien mauvais sens. Comme le pointe Mabilon-Bonfils, « ce discours moralisateur surplombant l’élève, les familles, et qui semble tomber d’en haut alors qu’eux-mêmes expérimentent au quotidien un système éducatif inégalitaire, cela ne peut pas parler aux jeunes. On leur vante la fabrique du ‘commun’ et, dans la pratique, les écarts de réussite se perpétuent à tous les niveaux du système éducatif ! ». La loi de refondation de l’école (juillet 2013) a pourtant inscrit noir sur blanc la réduction des inégalités comme une priorité, mais celle-ci n’est guère visible dans les écoles après trois rentrées du PS. Ce qui est visible au contraire, c’est l’austérité et le renforcement des écoles à deux vitesses : celle des riches et celle des pauvres.

Que signifie alors enseigner la morale de l’égalité dans une société inégalitaire ? A travers les valeurs républicaines qui ne sont faites que de réformes contre le monde du travail et contre les classes populaires, et qui instaurent un racisme d’État et une ségrégation envers les populations immigrées ? Des valeurs qui laissent des milliers de migrants à la rue ? Des valeurs qui répriment les mouvements et les mobilisations ?




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