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Présidence Trump : le mélange explosif du risque géopolitique et de l’agressivité économique (II)

Publié le 16 novembre 2016

Trump et la politique étrangère nord-américaine. Entre unilatéralisme américain et équilibre des pouvoirs sur le plan géopolitique, une offensive économique pourrait bien s’exercer contre la Chine, les pays semi-coloniaux et l’Allemagne, principal rival impérialiste. Après la première partie, nous publions ci-dessous la seconde partie.

Si la promesse de Trump – « America first » - laisse envisager des timidités sur le plan géopolitique, très différente de l’interventionnisme effréné proposé par les néoconservateurs, alignés sur la politique d’Hillary Clinton, c’est sur le plan économique que le trumpisme va montrer son vrai visage et son agressivité. Rien à voir, donc, avec la politique de G. Bush fils : celle qui consistait en un véritable coup de force géopolitique, un tournant quasi « révolutionnaire », dans son intention d’envahir un pays de poids dans la zone stratégique qu’est le Moyen Orient, pour la production et le transport du pétrole mondial, et cela non seulement sans le soutien du Conseil de Sécurité de l’ONU mais également sans l’aval des pays alliés au sein de la coalition de l’OTAN comme la France et l’Allemagne.

Pourtant, Trump, avec ses projets de politiques économiques et de fort protectionnisme a lui aussi un « caractère révolutionnaire », mais qui se place sur le plan de la politique économique. A la différence majeure que constitue le contexte : contrairement à 2003, nous sommes en pleine crise économique, majeure du point de vue de son caractère historique et structurel, dans une situation où le marché mondial est en train de se contracter. Ainsi, le chantage politique que pratique Trump vis-à-vis des rivaux des Etats Unis pourrait bien donner lieu à de nouvelles confrontations politiques, géopolitiques, voire militaires entre les grandes puissances.

Sur le plan intérieur, son programme électoral – et la réaction des marchés au lendemain de l’élection montre qu’ils l’ont pris au sérieux – correspond à un choc fiscal massif, avec de fortes réductions d’impôts sur les revenus et les entreprises, l’investissement massif à hauteur de 1000 milliards de dollar dans les infrastructures et la construction d’une flotte de 350 bateaux de combats. On peut y voir une répétition de la politique de Ronald Reagan du début des années 1980, un plan de relance en phase avec les idées néo-keynésiennes d’investissement public massif dans les infrastructures et dans le domaine militaire, qui aura pour conséquence de faire augmenter le déficit. Dans un sens, la mesure ressemble au New Deal de Roosevelt à la différence qu’il reposerait essentiellement sur un financement privé. L’investissement dans des infrastructures est ce que des économistes comme Larry Summers ou Paul Krugman recommandent depuis le début de la crise de 2007/2008. Bien que le premier ait accueilli cette proposition comme une bonne nouvelle, il a cependant précisé que cette mesure politique était mal pensée et qu’elle n’obtiendrait certainement pas les résultats escomptés1.
La réduction fiscale pourrait permettre à la FED d’augmenter les taux d’intérêt directeur plus rapidement. Son vice-président, Stanley Fischer lui-même a annoncé que la FED envisageait une remontée des taux plus rapide, tout en préconisant la relance par le biais budgétaire.

De cette manière, le Trumpisme pourrait changer la structure du crédit nord-américain et international ainsi que les taux de changes : il marquerait le retour à une politique économique expansive sur le plan budgétaire (via l’outil fiscal) et restrictive sur le plan monétaire qui avait donné lieu, dans les années 1980, à un dollar fort, et des conséquences dramatiques sur le plan international. Cette politique pourrait accélérer la fuite de capitaux et des investissements hors des pays émergents et en particulier de la Chine. Le talon d’Achille dans ces pays est la dette des entreprises, qui a presque quintuplé en passant à 25 000 milliards de dollars. Une augmentation qui est indirectement liée à la faiblesse des taux d’intérêt américain, d’autant plus lorsqu’il détermine le taux d’intérêt local. En Europe, ce tournant pourrait bien mettre un coup d’arrêt à la légère reprise économique des derniers mois, qui a été facilitée par la baisse de la valeur de l’euro et la baisse des prix des matières premières, en premier lieu le pétrole.

Ce tournant est potentiellement dévastateur au niveau mondial : entrainant des changements brusques dans les politiques monétaires des principales puissances mondiales, il pourrait bien également s’accompagner d’un retour à des politiques protectionnistes.

Si l’ALENA et le Mexique en particulier ont fait l’objet de vives critiques de la part de Trump durant sa campagne, c’est surtout vis-à-vis de la Chine que ses positions ont été les plus agressives. Ces menaces ont probablement été émises dans le but de mettre son partenaire commercial sous pression. Ainsi, Trump a conditionné le « bon comportement » de la Chine - « if they don’t behave » - à la non application de son projet d’instauration d’un droit de douane de 45% sur les produits chinois. Le ton est donné.
Les guerres commerciales ont déjà montré leurs dégâts par le passé. Mais celle qui se présage dans le contexte actuel pourrait être d’une toute autre ampleur. Près de 40% des exportations nord-américaines rentrent dans la chaine de valeur du commerce international : ces produits intègrent des composantes importées d’autres pays, puis sont ensuite exportés de part le monde. Le coût d’une telle mesure pourrait bien entrainer une dispute commerciale lourde de conséquences.

Cela étant dit, il est important de comprendre que les Etats-Unis seraient eux-mêmes affectés par cette guerre commerciale, mais que le risque le plus important serait pour ces pays producteurs des composantes, ces pays dépendant du commerce extérieur, « mercantiliste » dans le jargon économique, qui profitent de l’ouverture du marché américain sans qu’il y ait de parfaite réciprocité. Au niveau des puissances impérialistes, l’équipe de Trump a désigné en particulier l’Allemagne, en pointant du doigt les mesures instaurées pour maintenir un euro faible et des taux de change intéressant pour les exportations allemandes qui culminent à 8.5% du PIB allemand.
Du côté de la Chine, l’instauration de tels tarifs douaniers seraient totalement traumatiques, au vu des relations étroites des entreprises américaines et chinoises, en particulier dans le domaine de la haute technologie. Mais les dommages de cette potentielle guerre économique ne seraient pas pour autant symétriques. La fragilité de la situation économique chinoise – bien que masquée par l’aura du boom économique qu’a connu la Chine ces dernières décennies – pourrait bien devenir extrêmement douloureuse et avancer l’heure de vérité pour les banques chinoises et ses entreprises débitrices. Très certainement, cela ne serait pas sans impacter une économie mondiale déjà très affectée, tout comme les plans de croissance du futur président américain. L’arrivée de Trump, conjuguée au risque croissant d’un tournant protectionniste pour Berlin, pourrait bien être le signe annonciateur d’une nouvelle ère : celle de la fin d’une époque où Pékin pouvait compter sur un climat international propice à son développement économique. Et cette question inquiète Pékin bien plus que les dirigeants chinois ne le laissent paraitre. “Nous entrons dans une période sombre” a déclaré Wu Qiang, professeur de sciences Politiques de l’Université de Tsinghua. “L’époque de l’instabilité est arrivée. De nombreux pays sont aujourd’hui en train de se polariser, ce qui a des conséquences sur la politique internationale “2.
Pour conclure, la politique de réindustrialisation programmée de Trump, si elle passait par politique protectionniste et par la manipulation du cours du dollar, pourrait avoir des conséquences dramatiques sur les autres puissances. Elle consisterait à décharger la crise sur les épaules de l’Allemagne, son principal rival impérialiste, sur celles de la Chine, son rival économique et stratégique, et sur les pays les plus faibles de la périphérie, pris à leur tour dans l’exacerbation de la lutte entre les principales puissances impérialistes.
La période qui arrive est pleine d’inquiétudes et d’interrogations. Les secteurs les plus concentrés du capital vont-ils laisser Trump appliquer son programme au risque qu’il porte préjudice aux intérêts des multinationales et perturbe la division internationale de la chaine de production ? Les menaces sur Pékin seront-elles suffisantes pour que la Chine se soumette aux exigences américaines ? Les Etats-Unis et l’Allemagne vont-ils, après avoir subi quelques escarmouches s’unir pour exiger une plus grande ouverture du marché chinois, et permettre l’avancée des multinationales occidentales sur les terrains jusqu’alors réservés aux grandes entreprises d’Etat ? La radicalisation de Washington vis-à-vis de l’Europe et de Berlin va-t-elle au contraire pousser au rétablissement des relations avec Moscou et à la mise en place d’un front eurasiatique entre l’Union Européenne et la Chine qui pousse à éliminer la valeur de réserve mondiale que constitue le dollar ?

Trump n’est pas encore au pouvoir pour répondre à ces questions. Mais déjà, elles se font entendre de part et d’autres dans les coulisses du pouvoir des différents pays potentiellement affectés par ses projets politiques.

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