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Monde

Interview – La criminalisation d’être contre la guerre

Turquie. « Le régime utilise la guerre à Afrin pour supprimer toute opposition dans le pays »

Nous publions ci-dessous une interview de Tilbe Akan, étudiante et militante à l’université Bogazici d’Istanbul, sur la répression du mouvement anti-guerre de la part du gouvernement turc, que nous a fait parvenir Rossen Djagalov, membre du comité de rédaction du site LeftEast.

De la vague de mouvements sociaux qui a frappé la périphérie Est de l’Europe en 2012-2013, celui qui a eu lieu en Turquie semble être le plus puissant. Le mouvement de Gezi Park à Istanbul a été le plus visible, mais il a inspiré et fait descendre dans les rues des millions de personnes à travers le pays.

Ces trois dernières années, la terreur de Daesh d’une part, qui s’est attaqué à trois manifestations de l’extrême gauche en 2015 tuant plus de 150 personnes, et celle de l’Etat turc, qui a jeté en prison des dizaines de milliers de militants d’extrême gauche et pour les droits des kurdes et ainsi que licencié beaucoup d’autres, ont largement réussi à mettre fin à ces mobilisations.

Alors que les tanks turcs avançaient vers Afrin ces deux derniers mois, des centaines de militants ont été arrêtés pour « soutenir le terrorisme », c’est-à-dire lancer des appels pour la paix à travers les réseaux sociaux.

Cependant, il reste encore plein d’esprits courageux, déterminés à ne pas se laisser faire. Depuis leur manifestation anti-guerre la semaine dernière à l’université de Bogazici, ils ont été la cible de dures attaques, arrêtés puis libérés, et font face à une grande probabilité d’expulsion de l’université. Nous avons interrogé l’une d’entre eux, Tilbe Akan.

Que s’est-il passé en effet à l’université de Bogazici la semaine dernière ? La plupart des gens ont seulement appris ces évènements à travers les mots d’Erdogan : « alors que la jeunesse pieuse, nationale et locale, distribuait des délices turques pour [la victoire à] Afrin, des jeunes communistes, traitres à la patrie, ont essayé de détruire l’étalage. C’est des jeunes terroristes. Quand nous allons les identifier, nous n’allons pas leur permettre d’étudier dans cette université. Les universités ne peuvent pas éduquer des jeunes terroristes ».

Lundi (19 mars), quelques étudiants islamistes de Bogazici se sont rassemblés dans le campus nord pour célébrer la guerre à Afrin avec des gâteaux turcs. Près d’eux des étudiants anti-guerre ont déplié une banderole où on pouvait lire « les guerres et les occupations ne se célèbrent pas ». Un des doyens est venu et a tenté une médiation entre les deux groupes. Les islamistes sont alors partis.

Et alors que tout le monde pensait que l’incident était fini, une campagne de lynchage avait commencé sur les réseaux sociaux et dans les médias de masse contre les activistes anti-guerre. L’administration de l’Université Bogazici est allée même jusqu’à sortir un communiqué en soutien au groupe islamiste qui était en train de célébrer la guerre sous prétexte de liberté d’expression et en même temps persécutait les étudiants anti-guerre pour propagande terroriste.

Comme tu sais, quiconque conteste la politique du gouvernement turque ces jours-ci s’expose à être accusé de « soutenir le terrorisme ». Le régime est en train d’utiliser la guerre à Afrin pour supprimer ce qui reste de l’opposition organisée dans le pays. Entre autres choses, il a demandé au YOK (Conseil de l’Enseignement Supérieur) qu’il introduise nouvelles règles facilitant l’expulsion d’étudiants et ainsi supprimer les voix des anti-guerre au sien de l’université.

Combien d’entre vous ont été arrêtés ?

L’opération policière a commencé jeudi 22 mars à 5h30 du matin. Depuis, 11 étudiants ont été arrêtés pour « faire de la propagande terroriste » (le nombre augmente à mesure que la campagne prend de la vitesse). Certain d’entre eux ont été frappés et harcelés sexuellement.

Y a-t-il eu de la solidarité envers ceux qui ont été arrêtés par les étudiants et les membres de la communauté universitaire, dans et en dehors des campus ?

Le même jour des arrestations nous avons organisé une manifestation sur le campus. Des 50 étudiants qi y ont pris partie, 7 ont été arrêtés. Mais après notre arrestation, les étudiants ont manifesté à nouveau, doublant le nombre. Maintenant, la faculté et les étudiants sont en train de suivre la situation des étudiants emprisonnés. Les professeurs ont eu une réunion aujourd’hui [26 mars], mais cela n’a rien donné. Sur les réseaux sociaux, il y a des campagnes pour les étudiants avec des messages de soutiens au niveau national et international.

Que risquent-ils ?

Ce n’est pas encore clair. Mais après le discours d’Erdogan, plus d’étudiants peuvent être arrêtés par des policiers zélés, même s’ils n’ont rien fait d’illégal.

Bogazici c’est l’université la plus connue de la Turquie. Si de tels évènements avaient eu lieu dans une université de l’Anatolie, qu’est-ce qu’il se serait passé ?

La répression policière aurait été la même. Cependant, personne n’aurait entendu parler de cela car dans d’autres universités la répression a déjà été normalisée. D’autre part, Erdogan a toujours été obsédé par l’université Bogazici étant donné que c’est un lieu où l’extrême gauche est forte, donc elle a toujours été susceptible d’être un exemple pour les autres.

Quelles formes de solidarité seraient importantes ? Il y a plusieurs années ma pression extérieure était plus effective, mais maintenant l’Etat turc est devenu presque imperméable à la pression extérieure.

Je crois encore que notre cause va être aidée par des déclarations de solidarité venues d’universités étrangères telles que déclarations de soutien à la liberté d’expression et en affirmant que « être contre la guerre n’est pas un crime ». la publication de vidéos, photos, entre autres, pourrait faire que notre cas soit plus difficilement occulté. Etant donné la dépendance du pouvoir judiciaire turc vis-à-vis de l’exécutif, la solidarité internationale et nationale peut empêcher des peines lourdes pour les étudiants emprisonnés et même empêcher leur éviction de l’université.




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