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Débats

Entretien

Anasse Kazib chez Hors-Série : du syndicalisme au militantisme révolutionnaire

Dans un moment marqué par l’offensive sécuritaire du gouvernement, Anasse Kazib était reçu ce week-end par Judith Bernard dans Hors-Série. Pendant 1h30 d’entretien, le cheminot, militant syndical et du NPA – Révolution Permanente, est revenu sur la situation actuelle, le racisme d’Etat, les luttes à construire dans la période, la centralité ouvrière ou encore la stratégie révolutionnaire.

mardi 10 novembre

Crédits photos : Hors-Série

« On n’a jamais eu autant besoin d’opposition, et on cherche partout, où sont ces ripostes ? Du côté de la gauche parlementaire il y a bien sûr La France Insoumise, vaillante quoiqu’un peu à la peine, réduite à des positions défensives qui ne sont pas toujours très rassurantes. Et puis du côté extra-parlementaire il y a tout le reste, les partis non représentés au Parlement, essentiellement le NPA, et puis les syndicats, les collectifs de lutte, les mouvements sociaux… Et c’est de côté-ci que nous allons nous tourner aujourd’hui » Judith Bernard.

Depuis la rentrée, entre lois islamophobes, mesures sécuritaires et gestion autoritaire de la crise sanitaire, le gouvernement, pressé sur sa droite, est à l’offensive. Pourtant, l’offensive tous azimuts du pouvoir sous couvert de lutte contre l’épidémie ou le terrorisme cache mal des faiblesses structurelles. Aussi, c’est moins par sa force que par l’absence d’une réponse sur le terrain de la lutte des classes face à une crise sanitaire, économique et sociale historique, que l’agenda réactionnaire a pignon sur rue en dépit de la colère sourde qui règne dans le pays. C’est pour interroger cette situation paradoxale, et réfléchir aux perspectives qui permettraient d’en sortir, que Anasse Kazib était ce week-end l’invité de l’émission de Judith Bernard pour Dans le texte, émission du média Hors-Série, intitulée de façon très explicite « Passer à l’offensive ». Retour sur cet entretien.

Une conjoncture qui marque un tournant à droite…

Menaces de mort de l’extrême-droite, offensive sécuritaire et islamophobe du gouvernement, atonie des luttes sociales sur fond de reprise de l’épidémie : la conjoncture qui marque la rentrée et qui s’est approfondie dans le sillage de l’assassinat de Samuel Paty est pour le moins réactionnaire. Un contexte dans laquelle des militants comme Anasse Kazib ou Judith Bernard sont évidemment en première ligne, tous deux ayant reçu des menaces de mort pour leurs idées et positions anti-racistes et anti-impérialistes contre lesquelles le gouvernement et l’extrême-droite ont lancé une véritable chasse aux sorcières.

Ainsi, depuis l’ignoble assassinat de Samuel Paty, l’instrumentalisation bat son plein et les insultes d’« islamo-gauchistes » et de « communautaristes » pleuvent sur toute une partie de la gauche, de Rokhaya Diallo à Taha Bouhafs. Une offensive cautionnée et alimentée par le gouvernement comme le rappelle Judith Bernard : « il y a la classe politique, Darmanin, Blanquer, Macron, la classe politique dirigeante, qui a adopté des attitudes étonnantes, une stratégie politique visant à stigmatiser les populations musulmanes toujours suspectées de séparatisme. » Une séquence révélatrice, pour Anasse Kazib, d’un « racisme d’Etat » profondément ancré et qui vient s’imbriquer avec une gestion répressive de la crise sanitaire par le gouvernement, profitant de l’épidémie de coronavirus pour avancer ses politiques liberticides et pour faire taire les voix discordantes au nom de la « liberté d’expression ».

… sur fond d’une période plus large d’ascension de lutte de classes

« Les crises amènent aussi leurs lots de moments subversifs. Le Monde parlait du covid-19 comme un « ravificateur de lutte de classe ». Il y a quelque chose qui est en train de se passer, un retour d’un spectre révolutionnaire, d’un esprit lutte de classe qui est entrain de revenir et qui donne l’opportunité de politiser, de faire des démonstrations politiques dans ce sens-là. » Anasse Kazib

Un tableau sombre face auquel le cheminot propose de prendre du recul pour tenter de saisir la situation d’un point de vue international, et en mettant en lumière les aspects progressistes. Evoquant pêle-mêle le revers électoral du gouvernement putschiste en Bolivie, la situation politique au Chili, les mobilisations aux Etats-Unis suite à la mort de George Floyd ou, en France, les mobilisations historiques contre le racisme en juin dernier ou la récente Marche des Solidarités, il rappelle ainsi que la séquence réactionnaire s’inscrit dans une situation plus large marquée par une dynamique ascendante de la lutte de classe. Et d’évoquer la série d’explosions de lutte de classes historiques qui ont marqué la France depuis 2016, de la lutte contre la Loi Travail aux Gilets jaunes en passant par le mouvement contre la réforme des retraites.

En outre, face à la colère sourde dans le pays, c’est la question de la responsabilité des organisations syndicales qui se pose. Evoquant la récente loi Sécurité Globale, Anasse Kazib explique : « Ils se préparent, ils sont organisés et se coordonnent. Si on veut sortir de cette atonie-là, aujourd’hui il va falloir qu’on bouge. Moi je suis aussi militant syndical, et j’appelle l’ensemble des directions syndicales à sortir de cette sorte de pacte de non-agression où ça ne serait pas le moment. Mais c’est quand le moment ? (…) L’ADN du mouvement ouvrier c’est la lutte révolutionnaire. (…) Il faut sortir des mots d’ordre qui permettent de dire à tous ceux qui sont menacés de plans sociaux et autres qu’il faut lutter pour le contrôle ouvrier, pour l’expropriation, que si les bourgeois ne sont pas capables de faire tourner les entreprises nous on va les faire tourner. »

« Toute à l’heure je faisais la litanie de toutes les luttes non pas pour faire la litanie de toutes les luttes mais pour montrer que notre problème en France ce n’est pas la lutte de classe, les mobilisations, les manifestations. On en a des manifestations ! Ce qu’on doit tirer comme bilan c’est pourquoi (…) notre camp, alors que c’est celui qui produit, qui est le plus important en termes de nombre, ne commence pas à se décider à bouger, s’organiser, se coordonner. » Anasse Kazib

Du syndicalisme au militantisme révolutionnaire

Le cheminot ne s’en cache pas, il milite au sein de « Révolution Permanente », une des tendances du NPA. Interrogé par Judith Bernard, il revient sur ce choix marquant. « Ce qui m’a fait basculer, m’a donné envie de me politiser et de m’organiser, c’est la question de la centralité ouvrière et la lutte contre les dérives bureaucratiques des organisations syndicales. En 2012 j’ai voté François Hollande et 2016 la Loi El Khomri m’a bouleversé, le CICE, etc… Et j’étais à Nuit Debout le jour où Martinez a expliqué qu’il n’avait pas le « bouton de la grève générale ». J’ai trouvé incroyable l’attitude des directions syndicales qui appelaient à des journées saute-moutons qui ne donnent rien, et après les fautifs ce ne sont jamais ceux qui ont décidé de la stratégie et de la tactique, c’est toujours le gars qui serait pas venu faire grève. » raconte-t-il. Une situation avec laquelle la lecture de Trotsky a fortement résonné.

« Les chefs du Parti communiste peuvent, certes, invoquer le fait que les masses ne font pas écho à leurs appels. Or, ce fait n’infirme pas, mais confirme notre analyse. Les masses ouvrières comprennent ce que ne comprennent pas les "chefs", c’est-à-dire : dans les conditions d’une très grande crise sociale une seule lutte économique partielle, qui exige d’énormes efforts et d’énormes sacrifices, ne peut pas donner de résultats sérieux. » Léon Trotsky, Encore une fois, où va la France ?

A cette attitude des directions syndicales et la nécessité de s’y affronter, s’ajoute pour le cheminot une certitude : les limites profondes d’un mouvement ouvrier cantonné aux luttes défensives et au terrain strictement économique. « On fait 60 jours [de grève] mais au final c’est pour retirer une réforme qui n’est même pas encore mise en place… C’est-à-dire ça n’améliore pas ma pension de retraites, ça ne m’ajoute pas du salaire ! J’ai fait 60 jours de grève juste pour dire « laissez-moi tranquille ». Et moi je n’ai pas envie de dire « laissez-moi comme ça ». Parce que je pense que c’est une injustice qu’il y ait des caissières de Auchan qui aient une retraite de merde, je trouve que c’est une injustice que des femmes soient discriminées du fait qu’elles aient des périodes de congé maternité, ... Il y a énormément de discriminations et moi j’aimerais qu’on puisse renouer avec l’histoire du mouvement ouvrier tel qu’il a pu exister dans les périodes révolutionnaires. Avoir une politique qui ne soit pas à la défensive, qui soit à l’offensive. Qui aille chercher un programme, une stratégie qui n’a pas peur d’inclure d’autres fronts de lutte. » explique Anasse Kazib.

Une conception de la politique ancrée dans la lutte de classe où le parti n’est plus conçu comme une machine à gagner des positions institutionnelles mais comme un véritable « état-major » de la lutte. De quoi distinguer le projet politique du cheminot de celui d’autres organisations de gauche. Interrogé par Judith Bernard sur le projet de La France Insoumise et sa perspective centrée sur les institutions il explique : « Il y a un marxiste qui s’appelle Paul Lafargue, le beau-fils de Karl Marx, qui expliquait à l’époque à la social-démocratie qu’elle ne pouvait mettre en place que des réformes ‘’indolores pour le capitalisme’’. La bourgeoisie elle ne se laisse pas faire comme ça ! » avant d’évoquer l’échec de l’expérience chilienne de Salvador Allende mais également, plus récemment, les exemples de Podemos ou Syriza.
S’il met son centre de gravité sur le terrain de la lutte de classe, Anasse Kazib ne refuse pas par principe d’utiliser des positions sur le terrain institutionnel au service des idées révolutionnaires, des exploités et des opprimés. Evoquant « Le gauchisme » de Lénine qui revient sur l’usage tactique des institutions par les révolutionnaires, le militant l’assume, sa stratégie se centre sur la lutte de classe, l’auto-organisation des travailleurs mais aussi l’internationalisme. « En tant que trotskystes on ne considère pas que le socialisme soit possible dans un seul pays. On est dans un ordre mondialisé où un seul pays ne dispose pas de l’ensemble des richesses pour produire. »

« [Avec le coronavirus] on voit à quel point le prolétariat porte l’ensemble de l’Humanité. Donc pourquoi devrais-je faire des concessions au MEDEF ? Pourquoi devrais-je faire des concessions avec celles et ceux qui n’ont jamais mis un coup de balai dans une cantine, qui n’ont jamais conduit un Renault Trafic pour aller livrer une entreprise. Pourquoi on devrait faire des concessions et penser qu’on change les choses à travers des amendements ? »

Pendant 1h30 d’entretien le militant aura pu déployer une vision alternative, qui montre les perspectives ouvertes dans la période et l’urgence de s’en saisir pour préparer les explosions futures. Un entretien que nous vous encourageons à visionner directement sur le site de Hors-Série en vous abonnant à ce média indépendant.




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