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Bolivie. La défaite des putschistes et les perspectives ouvertes en Amérique latine

En Bolivie la victoire écrasante du MAS (Mouvement vers le socialisme) contre les partis à l'origine du putsch vient impacter l'ensemble du continent et ouvre de nombreux débats sur l'analyse à en tirer et les perspectives qui s'ouvrent pour la lutte des classes.

mercredi 28 octobre

Traduction depuis La Izquierda Diario par Philomène Rozan

En Bolivie le Mouvement Vers le Socialisme (MAS) a remporté les élections présidentielles du 18 octobre, par une victoire écrasante. Le candidat de la gauche bolivienne a obtenu 55 % des voix et a dépassé de près de 27 points Carlos Mesa, le candidat de l’aile de centre-droit de Comunidad Ciudadana. Fernando Camacho candidat de l’extrême droite pour Creemos [Nous croyons] -qui fait partie des artisans du coup d’État contre Evo Morales- est arrivé en troisième position avec 14% des voix. Le MAS a également obtenu la majorité au Parlement, bien qu’il n’atteigne pas les deux tiers.

La droite a entretenu une rumeur selon laquelle il y aurait un « vote utile » en faveur de Carlos Mesa afin d’empêcher le MAS de revenir au Palacio Quemado [résidence des chefs d’État bolivien]. Ils assuraient que la tendance majoritaire était plus « anti-MAS » que « anti-coup d’Etat ». Mais cette tendance n’a existé de fait que dans la tête de Mesa et consorts. Ils se sont trompés sur l’axe, et en réalité, il y a eu une défaite sans appel du bloc du coup d’État.

La victoire du duo composé par Luis Arce et David Choquehuanca a été d’une force surprenante. Bien qu’avec le recul, le résultat a été largement prédictible.

L’année qui vient de s’écouler -sous le signe du coup d’État et du coronavirus- a été catastrophique pour les masses populaires. Le gouvernement d’extrême droite de Jeanine Áñez a aggravé le racisme d’État. Avec la Bible dans une main et des armes dans l’autre, ils ont humilié les peuples indigènes, en déclenchant une chasse aux sorcières brutale non seulement contre les dirigeants du MAS mais aussi contre les dirigeants des syndicats et des mouvements sociaux, qu’ils ont accusé de « narco-terrorisme » et de « sédition ». La mauvaise gestion de la pandémie de coronavirus par le gouvernement explique pourquoi la Bolivie a le troisième taux de mortalité le plus élevés, avec 8 500 décès dus au Covid-19, selon les chiffres officiels, bien qu’ils soient en réalité estimés à plus du double. Et les mauvaises nouvelles continuent. L’économie s’est contractée de 9 à 11 %, le chômage est passé à 13 % et la pauvreté à près de 40 %. Áñez a laissé les travailleurs, en particulier dans le secteur informel, livrés à un sort terrible. Pendant ce temps elle a endetté un peu plus le pays auprès du FMI et a tenté d’accélérer les privatisations et autres mesures néolibérales.

Les grèves et les mobilisations qui ont secoué le pays en août dernier, contre la tentative des putschistes de rester au pouvoir en reportant les élections, puis maintenant le résultat des élections, montrent que la droite a perdu le rapport de force.

Les putschistes ont montré leur véritable visage, profondément anti-ouvrier, anti-paysans et anti-indigènes. C’est cela qui a fait peur, en particulier dans les secteurs des classes moyennes urbaines - étudiants, professionnels, salariés et ceux qui ont accepté l’ascension sociale de ces dernières années – et qui a poussé ceux qui avaient rejeté le virage antidémocratique d’Evo Morales en 2019 à voter à nouveau pour le MAS en 2020.

La géographie électorale éclaire la composition politico-sociale du vote « masiste » [pour le MAS] et la concentration de la droite putchiste à Santa Cruz, où Camacho a obtenu 45 %. Des éléments qui pourraient permettre d’anticiper de futurs conflits.

Le MAS a gagné six des neuf départements - Oruro, Potosí, La Paz (où il a obtenu 68% des voix), Pando, Chuquisaca et Cochabamba. À proprement parler, c’est le seul parti-mouvement de portée nationale, surtout de part la composition sociologique de son électorat qui comprend la majorité des classes populaires du pays : paysans, ouvriers, autochtones et secteurs des classes moyennes urbaines.

En revanche, le vote pour Fernando Camacho (qui a été à l’origine du coup d’État) et qui a remporté Santa Cruz, admet deux interprétations complémentaires : que l’Est reste le bastion des réactionnaires mais que, dans le même temps, ils n’ont pas réussi à passer un cap et à étendre leur influence. La lecture politique la plus juste reste de voir que Camacho semble ne pas s’être battu pour les élections nationales mais que son objectif était plutôt de se consolider en tant que représentant politique de l’extrême-droite au pouvoir à Santa Cruz. Les chiffres indiquent qu’il a réussi. Nous verrons quelles seront les traductions politiques pour le futur gouvernement du MAS.

L’étape d’après

C’est la première fois que le MAS sera au gouvernement sans Evo Morales. Ce dernier a prouvé pendant près de 14 ans qu’il défend un programme de réformes qui se limitent à une politique de redistribution et d’intervention de l’État, dans le cadre du capitalisme. Il fonctionne encore dans l’imaginaire politique comme un « symbole » qui rappelle les moments de radicalisation, même si cette image s’est détériorée, surtout au cours du dernier mandat, en raison de ses caractéristiques bonapartistes, de ses tendances autoritaires et de l’adoption de mesures anti-populaires.

Luis Arce [qui était candidat pour le MAS] a un profil de « technocrate », éloigné du profil des « fondateurs » du MAS et des bases paysannes et indigènes ; ce qui ouvre un éventail d’hypothèses sur le caractère que prendra le retour du MAS « post-Evo » et « post-coup d’état ». Alors que le progressisme de centre-gauche porte le karma de Lénine Moreno en Equateur qui a viré complètement à droite, la droite et la bourgeoisie brandissent le spectre d’Arce comme une "marionnette" de Morales, en faisant une analogie avec le poids de Cristina Fernandez de Kirchner dans le gouvernement d’Alberto Fernandez en Argentine. Ils veulent que le gouvernement d’Arce soit aussi "modéré" que possible et ne soit pas tenté de prendre des mesures, même minimes, qui affecteraient quelque peu leurs intérêts.

Apaisement vs. lutte des classes

Il y a un débat ouvert autour de la signification du retour du MAS au pouvoir, qui revêt une importance stratégique pour la lutte des classes et qui ouvre des perspectives d’avenir très diverses, non seulement pour la Bolivie mais aussi pour l’Amérique latine.

Le premier grand débat porte sur la thèse de la « modération » comme clef du succès, qui se voit transformée en unique programme politique possible et souhaitable. D’après ce « sens commun progressiste », le fait que dans ces élections Evo Morales et d’autres figures du MAS directement associées aux mouvements sociaux comme Andrónico Rodríguez soient restées à l’écart, a permis au MAS de dépasser sa base historique paysanne indigène et de ne pas « effrayer » les secteurs des classes moyennes avec un discours « polarisant ».

Le second débat, lié à celui qui précède, reprend l’idée que la droite putschiste -et la droite en générale- a été battue par les urnes et non dans la rue par l’action directe des exploités. C’est cet « équilibre » que propose Pablo Stefanoni dans un texte récent. L’échec de « la rue » est aussi valable, selon l’auteur, pour « l’insurrection » de la droite des putschistes.

Cette discussion est importante car elle implique de postuler l’« apaisement » comme une stratégie de lutte contre les classes dominantes, qui trouve son expression dans la politique du « moindre mal ». Or ce n’est pas ce qui s’est passé.

Le coup d’État en Bolivie a rencontré une résistance héroïque avec un épicentre à El Alto, la grande concentration ouvrière et populaire proche de La Paz, qui avait commencé à acquérir une dynamique d’extension nationale. Cette résistance ne s’est pas limitée à des mobilisations massives de femmes, de paysans, d’ouvriers et de jeunes dans le centre même du pouvoir des putschistes. Il s’agissait d’éléments très avancés de la lutte des classes, comme le blocage de la distribution de carburant, qui avait alors transformé Senkata en position stratégique. Pendant cette période ont émergé d’importants exemples d’auto-organisation et de démocratie ouvrière comme les "cabildos" d’El Alto qui entretenaient une relation tendue avec la direction de la Central Ouvrière Bolivienne (COB) -principale centrale syndicale du pays-. En effet cette dernière avait alors appelé à la grève sans la préparer, avant de finalement se ranger du côté du coup d’État.

Ces oscillations de la direction de la COB méritent un paragraphe à part, car la bureaucratisation des organisations ouvrières de masse fait partie du problème. Pendant les 14 années de gouvernement d’Evo Morales, la bureaucratie de la COB a été intégrée à l’État, puis elle est passée momentanément par le bloc du coup d’État, jusqu’à ce qu’elle commence progressivement à se réincorporer dans la structure du MAS au service de la campagne électorale.

La lutte contre le coup d’État a été brutalement réprimée, avec des massacres comme ceux de Senkata et de Sacaba et de véritables batailles rangées dans le centre de La Paz. Cependant, l’élément central qui a permis au gouvernement putschiste de se maintenir a été l’action même des dirigeants du MAS, en particulier de son aile parlementaire, qui ont décidé de s’allier avec les putschistes et de donner une légitimité institutionnelle au gouvernement Áñez, malgré une majorité des deux tiers dans les deux chambres du parlement.

Ce phénomène de résistance et les plus de 10 jours de grèves et de blocages en août ont mis une limite au rapport de forces que tentaient d’imposer l’extrême droite et les forces armées. Cependant, le fait de ne pas avoir vaincu le coup d’État dans les rues quand il était encore possible, n’est pas sans conséquences. Et bien qu’ils aient été défaits aux élections, les forces qui ont organisé le coup d’État, la police, l’armée et l’extrême-droite de Santa Cruz, maintiennent leurs places au pouvoir.

Luis Arce promet un gouvernement d’« unité nationale », c’est-à-dire de conciliation avec les putschistes et de collaboration de classes. Avec un plan peut-être basé sur l’exploitation du lithium avec un schéma de nationalisation partielle, similaire à celui qui régit l’exploitation du gaz.

Il parie sur sa capacité à recréer l’illusion selon laquelle il pourrait répéter le supposé « miracle » qu’il a produit lorsqu’il était ministre des finances d’Evo Morales, c’est-à-dire une politique de collaboration avec les capitalistes qui ne laisse place qu’à des concessions partielles.

Mais cette « formule du bonheur réformiste » [référence à la période où Morales était au pouvoir et où la pauvreté extrême a reculé de 20 points] avait une base matérielle, où ils s’appuyaient sur une politique d’exportation des matières premières,qui n’est plus possible aujourd’hui. Les perspectives pour l’Amérique latine post-coronavirus sont inquiétantes. Selon un rapport de la CEPALC, l’économie régionale va se contracter de 9,1 %, ce qui dépassera la récession provoquée par la crise économique de 2008-2009 et même la chute provoquée par la crise de la dette de la « décennie perdue » de 1980, 44 millions de chômeurs sont envisagés (soit 18 millions de plus qu’en 2019) et 231 millions de pauvres et 96 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté.

Autant de choses, qui participent à ce que les masses populaire placent leurs attentes dans ces gouvernements qui se disent « progressistes » mais qui en réalité gouvernent au service des capitalistes. Cela est susceptible d’accélérer l’expérience politique des masses avec ce MAS 2.0 et d’ouvrir les perspectives de construction d’une alternative ouvrière révolutionnaire. Dans ce combat se trouvent nos camarades de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire de Bolivie, qui étaient en première ligne de la lutte contre le coup d’État.

Les perspectives en Amérique latine

Le coup d’État avait un fort contenu pro-impérialiste, tout comme le gouvernement d’Áñez. L’OEA - le "ministère des colonies" des États-Unis - a justifié le coup d’État contre Evo Morales par un faux rapport affirmant qu’il y avait eu des fraudes lors des élections d’octobre 2019.

Du point de vue de la géopolitique régionale, la défaite de l’aile droite du coup d’État affaiblit les initiatives impérialistes les plus offensives et peut donner un peu de répit au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua, soumis à une pression de plus en plus importante par les sanctions économiques et les blocus imposés par Donald Trump.

C’est aussi une défaite pour le gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro, qui a participé activement à l’organisation du coup d’État, et plus largement pour les gouvernements de la droite régionale, qui sont des alliés inconditionnels des États-Unis. En bref, il affaiblit les tendances réactionnaires - du « bolsonarisme » à la gravitation croissante des forces armées - sur lesquelles s’appuyait le coup d’État lui-même pour prendre le pouvoir en Bolivie face au cycle croissant de la lutte des classes en cours depuis la fin de 2019. Cette défaite de la droite sur le continent pourrait être prolongée si, comme tout l’indique, Trump perd les élections du 3 novembre. Cela n’est pas moins important lorsque, après la parenthèse de la pandémie, les mouvements sociaux reprennent, comme le montrent les mobilisations contre les violences policières et la grève nationale contre Duque en Colombie, les manifestations et les barrages routiers au Costa Rica contre le FMI et les politiques du gouvernement Alvarado, et les marches contre le FMI en Équateur. Ou encore comme la mobilisation massive au Chili un an après le soulèvement contre Piñera.

La véritable signification de la défaite des putschistes en Bolivie pour le rapport de forces en Amérique latine sera visible dans la période à venir. Mais ce que l’on peut d’ores et déjà voir c’est qu’une période de changements brusques s’est ouverte sur le continent, faite d’oscillations de droite, à gauche dans la sphère politique et du retour de la lutte des classes.




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