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Politique

Bordeaux en lutte : Portrait de Antoine, candidat pour construire un « tremplin pour les luttes »

En tant que partie prenante de la liste anticapitaliste Bordeaux en Luttes, nous avons posé quelques questions à Antoine, Gilet jaune mutilé durant le mouvement et n°3 sur la liste qui est annoncée à plus de 12% dans les sondages.

mardi 3 mars

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Révolution Permanente : Salut Antoine. Est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots pour nos lecteurs qui ne te connaitraient pas encore ?

Antoine : Je m’appelle Antoine Boudinet, j’ai 27 ans, je suis animateur de métier. En ce moment, je suis à la fac en 3ème année de géographie. J’ai commencé à militer en 2011 avec le mouvement des Indignés, on avait occupé la place devant le conseil général durant environ deux mois.

On avait fait un village autogéré vachement bien au niveau démocratique, avec de belles actions. Ça a été un peu le déclic militant. Puis ensuite, j’ai arrêté d’aller en manif parce que c’était devenu des manifs merguez, des trucs qui n’avaient pas beaucoup de sens.

Et il y a eu les Gilets jaunes et c’est à l’acte 4 que j’ai eu envie de retourner en manifestation, et c’est là où j’ai perdu ma main, où ma main a explosé suite au fait que j’ai ramassé une grenade GLI-F4. Les grenades GLI-F4, ce sont celles qui ont été interdites récemment par Castaner.

Et du coup, là ça fait un an et demi avec d’autres personnes qui ont été blessées dans le collectif des Mutilés pour l’exemple, donc moi qui ai perdu ma main mais d’autres personnes qui ont perdu un œil, qui ont eu les testicules arrachés, des pieds bousillés et on s’organise.

On est une bande d’éclopés qui militent à la fois contre les violences policières mais surtout contre toutes ces armes sub-létales, les techniques d’arrestation qui ont tendance à tuer des gens, c’est-à-dire l’ensemble de ces mesures répressives qui sont appliquées dans les manifestations, mais aussi dans les quartiers populaires au quotidien.

RP : Tu peux nous en dire plus sur tes démarches judiciaires en cours ?

A : Il y avait eu une enquête de l’IGPN, j’ai un avocat que j’avais rencontré dès le lendemain de ma blessure qui s’appelle maître Jean-Louis Blanco et il m’a directement accepté de me défendre gratuitement. J’ai accepté. Au début, il y a eu un classement sans suite ce qui ne nous a pas trop inquiétés puisqu’on savait que le classement sans suite est la seule option au début.

Dans mon cas, ils disent qu’ils n’ont pas retrouvé le tireur ce qui parait incroyable quand même avec tous les matricules et les caméras. On a été assez dégoûtés mais mon avocat a relancé le procureur général de Bordeaux et il a rouvert l’enquête que le procureur de la République avait classée sans suite. Du coup, il y a une instruction qui s’est ouverte et on va continuer, on va se porter partie civile et on ira jusqu’au bout.

Mais c’est la même chose que pour d’autres personnes qui ont eu des cas de violences policières, ça va prendre du temps, beaucoup de temps. En moyenne, on est sur 10-15 ans de procédure pour obtenir justice… potentiellement. En attendant, faut pas lâcher, toujours remonter au créneau pour pas les laisser mettre l’affaire sous le tapis.

On peut prendre l’exemple de la famille Traoré : les autorités ont essayé à plusieurs reprises de faire croire que c’était une mort naturelle, que ce n’était absolument pas la faute du policier, que Adama avait été violent. La famille a du plusieurs fois faire appel à des gens pour faire des expertises et à chaque fois ils arrivent à rouvrir l’enquête et c’est loin d’être fini.

RP : C’est quoi ton objectif à travers la poursuite de la procédure ?

A : Moi, je veux faire condamner l’Etat. Le policier qui m’a tiré dessus, ma plainte ne porte pas sur lui. Il a une part de responsabilité mais la culpabilité, elle repose d’abord sur le gouvernement. La grenade qui a été lancée, ce n’est pas un pétage de plomb d’un flic mais c’est un ordre qui a été donné, avec des équipements qui ont été donnés.

Pour moi, c’est important de rester clair sur le fait que moi, ce que je veux, c’est le désarmement complet de la police, et au mieux –même- la suppression de la police, même si on n’en est pas encore là.

C’est un système. Et on a bien vu avec Castaner qui interdit les GLI-F4, sachant qu’elles avaient déjà interdites et qu’ils se contentaient d’écouler les stocks, et ils l’ont remplacée par une grenade encore pire, qui explose 1,5 fois plus fort je crois. On voit bien l’arnaque, la tentative de manipulation.

RP : Pour en venir à la question de la liste Bordeaux en Luttes, c’est quoi qui t’as motivé à rejoindre la liste ?

A : A la base, un militant de Révolution Permanente m’avait proposé, je devais faire partie de la liste du NPA [qui était partie pour se présenter seul sur Bordeaux, NDT]. Dès le départ, j’étais d’accord.

Après quand on m’a parlé de l’alliance avec Bordeaux Debout, ça m’avait beaucoup emballé car j’étais assez mal à l’aise sur le fait que participer à une liste NPA, c’était aussi engager mon collectif des Mutilés pour l’Exemple. Il faut quand même comprendre que ce collectif rassemble des gens qui sont de bords très différents.

On a des gens qui ne votent pas du tout, des gens très peu politisés, des gens très politisés à gauche et même des gens qui sont politisés à droite. Donc, engager tout le collectif sur une liste NPA, c’était compliqué. Là on est dans une démarche qui me met moins dans une mauvaise position vis-à-vis de mon collectif car on est dans une démarche militante, soutenue par des partis certes, mais qui est surtout une liste de lutte.

C’est ça qui m’avait intéressé, que la liste s’ancre dans les luttes au quotidien avec des gens qui défilent dans la rue à Bordeaux. Après, ça a pas toujours été facile de s’entendre, mais dans l’ensemble c’est une liste qui fonctionne plutôt bien, qui a un bon système démocratique où tout est voté en AG et il n’y a pas de système descendant avec une personne qui décide.

On est très loin d’Hurmic, on est très loin de Nicolas Florian ou de Cazenave. On n’est qu’à 12% pour l’instant mais on peut faire mieux je pense. Mais ce n’est pas mon objectif, de faire le plus haut possible et de me retrouver en conseil municipal. Mon objectif, c’est avant tout de construire un groupe de militants qui soient efficaces, qui sauront peser, qu’on soit ou non au conseil municipal, sur la ville de Bordeaux.

Et ça c’est un enjeu beaucoup plus important que juste avoir quelques élus, même si ça peut être très utile pour aider les luttes, par exemple en réquisitionnant des lieux pour être à l’abri de la police quand elle veut réprimer, ou plein d’autres choses. Ca peut-être un tremplin pour que les luttes s’appuient sur nous pour aller gueuler au conseil municipal.

Et puis on porte plein de choses comme les transports gratuits, des conseils de quartiers décisionnaires qui vont dans le bon sens.

Après, il faut voir aussi qu’on est dans une impasse démocratique qui a été bien cadrée, bien réglementée pour qu’on ne puisse pas en sortir et changer les choses nous-mêmes. On doit faire confiance à des élus qui sont éloignés des réalités et qui bien souvent nous la font à l’envers. Ici, on n’est pas à Levallois-Perret mais on se fait pas d’illusions là-dessus non plus.

C’est pour ça que quand on entend des listes comme Hurmic [candidat EELV de la liste Bordeaux Respire, NDT] qui disent qu’on va tout changer, on n’y croit pas trop. Déjà, quand on regarde son programme, il n’y a rien d’extraordinaire mais en plus, c’est typiquement le genre de personnes qui va faire dans la connivence avec d’autres élus et bon il n’est pas de gauche Hurmic, à un moment faut arrêter.

RP : Du coup, pour toi, une bonne majorité municipale, ça ne serait pas suffisant ?

A : Bien sûr que non. Mais même si Philippe Poutou était maire. Déjà, le pouvoir municipal est très limité, ils ont de moins en moins de pouvoir et les décisions réellement impactantes se prennent plus haut, à la métropole ou encore au national.

Et l’autre problème, c’est que même si on avait ce pouvoir, c’est comme pour les violences policières, c’est un système, et tout le système est fait pour empêcher des changements radicaux.

Moi, je ne suis pas réformiste mais ça ne m’empêche pas d’être sur une liste municipale. Faire les élections, ok, mais il ne faut pas oublier que c’est d’abord dans la rue que ça se passe.

RP : Et la perspective anticapitaliste qui est au cœur de la liste, ça te parle ?

A : Pourquoi on choisit l’anticapitalisme ? C’est tout simplement parce qu’il y a tellement de gens qui se font exploiter par des logiques de rentabilité, par des logiques de concurrence. On l’a bien vu avec la fermeture de Ford Blanquefort qui eux faisaient des bénéfices et ils ont quand même renvoyé tout le monde. Il y a des patrons qui exploitent sans relâche leurs employés. Si on regarde, le poste de patron, ce n’est pas très utile dans la société, on peut même dire qu’il ne sert à rien.

Et quand on voit aussi ce que le capitalisme fait à la planète, quand on voit pour s’acheter un Iphone les gamins qu’ils envoient chercher du cobalt dans les mines et qui meurent. C’est toute une misère mondiale que provoque ce système et en plus il est en train d’exploser de lui-même avec les nouvelles crises qui menacent. Ils sont en train de nous propulser dans le gouffre économique et écologique.

On le voit avec les feux de forêt en Australie, les tempêtes un peu partout. On ne parle pas d’un scénario post-apocalyptique, on en est déjà là, et même si on arrête tout maintenant, on n’est même pas sûrs de parvenir à s’en sortir. Je ne fais pas partie des collapsologues mais ça décrit quelque chose quand même.

C’est une nécessité d’en finir avec le capitalisme pour la planète et pour nous-même. Et il y d’autres façons de faire, ce n’est pas parce qu’il y a des tentatives qui ont pu échouer auparavant que le capitalisme est la seule solution.

RP : Pour en revenir sur le mouvement social que tu abordais au début, on a l’impression avec les Gilets jaunes que d’une certaine manière il y a eu une déconnexion avec le mouvement social traditionnel.

A : Ca va dépendre des Gilets jaunes. On a une diversité, avec des gens de gauche, des gens de droite, des gens qu’on a envie de claquer, d’autres avec qui je suis complètement d’accord. Et ce qui nous a rassemblés, c’est un sentiment de ras-le-bol de la politique des puissants mais aussi de la politique entre les partis et les syndicats.

C’est un ras-le-bol général. Je pense que les Gilets jaunes ont donné quelques leçons de militantisme à ce mouvement social traditionnel qui a malheureusement un peu tendance à s’embourber, à faire des manifs plan-plan où on gueule et où il se passe rien. Il y a eu un réveil. Je ne suis pas sûr que le 5 décembre [début de la grève reconductible à la RATP et à la SNCF, NDT], aurait pu avoir lieu s’il n’y avait pas eu un an de Gilets jaunes juste avant.

Après, moi, sur la liste Bordeaux en Luttes, je me revendique comme Gilet jaune, mais je ne peux pas me considérer comme le représentant des Gilets jaunes, parce qu’il y en a avec qui je ne partage pas les mêmes idées. Mais par contre, il y a une frange des Gilets jaunes qui se sent anticapitaliste, qui a de très bonnes idées face à l’urgence sociale, démocratique et écologique.

Ce sont des gens qui se sont formés quand même très rapidement, en l’espace de deux ans, ils sont passés de simples personnes qui font la queue-leu-leu sur les ronds-points pour réclamer une baisse du prix de l’essence à parler des questions de retraite, de salaire, de pénibilité, etc. Je pense que les Gilets jaunes vont rester une force militante avec laquelle il va falloir compter dans le paysage politique et je n’ai pas l’impression que ça va s’effacer.

Il y a eu des moments de baisse mais à chaque fois on les a vus revenir. Il y a toujours un noyau qui est présent. Cet été, on était peu dans les manifs à Bordeaux, on était 150, mais on était là.

Et c’est un noyau qui s’est recristallisé au moment du mouvement contre la réforme des retraites et qui a fait que des Gilets jaunes ont participé au 5 décembre. En fait, les Gilets jaunes ne disparaîtront pas tant que la colère sociale n’aura pas disparu.

Après, on peut se poser la question car les Gilets jaunes aiment bien se déclarer apartisans, ni de droite ni de gauche. Bon, on a bien vu ce que ça signifiait avec Macron. En réalité, il y a des Gilets jaunes de différents bords politiques et des questions sont clivantes comme l’ouverture des frontières par exemple. Je pense que le mouvement va se transformer mais ne va pas disparaître. Et à Bordeaux, c’est une force sur laquelle il faut compter.

RP : Vu que tu es en 4è position et virtuellement élu en dépassant les 12% au second tour, comment est-ce que t’imagines au conseil municipal ?

A : Comment est-ce que j’imagine mon premier conseil ? [rires] Bah là tu me poses une colle parce qu’honnêtement, je ne vois pas plus loin que le bout de l’élection. Je pense que j’irai avec un Gilet jaune. Je ne le mets plus en manif parce que mettre un Gilet jaune c’est se mettre une target [cible] dans le dos et dire : « tirez-moi dessus ». Mais oui, je pense que je mettrai mon Gilet jaune. Je pense que Myriam [n°4 sur la liste], si elle est élue, elle serait assez d’accord avec moi pour le faire.

Ce qui est sûr, c’est qu’on sera la force d’opposition. Je pense que ça va gueuler dès le départ mais on verra bien. Pour l’instant, j’ai du mal à me représenter mais en même temps, je sais que si je suis élu, je ne serai pas tout seul. Il y aura Philippe [Poutou], il y aura Evelyne [n°2 sur la liste], peut-être Myriam [n°4] et il y aura tous les militants de Bordeaux en Luttes derrière nous. C’est quand même ça le principal.




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