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Brésil. Diana Assunção : « Il faut combattre l’extrême-droite par les méthodes de la lutte des classes »

Dimanche dernier, l'extrême-droite envahissait les principaux lieux de pouvoir à Brasilia. Une mobilisation largement rejetée, dont Lula veut profiter pour renforcer le régime. Diana Assunção, militante féministe et révolutionnaire brésilienne du MRT revient sur la situation et l'enjeu d'une politique indépendante.

Carla Biguliak

11 janvier 2023

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Révolution Permanente : Salut Diana, pour commencer, dans quelle mesure les évènements de ces derniers jours au Brésil sont-ils une surprise, sachant que la manifestation était organisée depuis plusieurs jours ?

Diana Assunção : L’année dernière, il y avait déjà eu une poussée des mobilisations réactionnaires au Brésil. Dernièrement, les campements de bolsonaristes devant la caserne générale de l’armée à Brasilia qui se sont installés pour revendiquer une intervention militaire et contester les résultats l’élection présidentielle ont été un signal important. Dès les résultats des élections, un secteur radicalisé du bolonarisme se sont mobilisés pour une intervention militaire.

Le climat était donc déjà propice au type d’évènements dont nous avons été témoins ce dimanche. Par ailleurs, il avait déjà été annoncé en amont que certains bus de partisans de Bolsonaro se rendraient à Brasilia. Le danger était donc avéré. Il y a même de nombreuses voix qui accusent la police et le gouverneur du district fédéral d’être complices de cette action.

Ce qui est plus surprenant, c’est le saut qualitatif exprimé dans l’envahissement des lieux des trois pouvoirs exécutif, parlementaire et judiciaire à Brasilia. C’est une opération offensive de l’extrême droite, alors qu’elle n’a pas vraiment le rapport de force dans le pays après la prise de fonction du nouveau gouvernement Lula, gouvernement de conciliation de classe, aligné avec des secteurs du patronat dans le cadre d’un front large réunissant de nombreuses figures et organisations du régime.

RP : Quelle est ton analyse des premières réactions du gouvernement ?

DA : L’envahissement mené par les bolsonaristes était à rebours du rapport de forces politique réel dans le pays. Aussi, cet évènement a eu pour conséquence de renforcer le gouvernement lui-même et lui permet d’imposer une situation de grande unité nationale contre les secteurs bolsonaristes qui se sont mobilisés dimanche. Même au niveau international, les impérialismes américain et français ont rapidement montré leur soutien au gouvernement de Lula.

Les premières mesures avancées par le gouvernement sont donc principalement des mesures autoritaires et répressives, qui signent un renforcement de la politique bonapartiste du gouvernement. De cette façon, le gouvernement cherche à se renforcer et à canaliser toute la haine qui existe envers Bolsonaro et l’extrême droite dans la défense du régime. Après quatre ans d’un gouvernement assez détesté, la politique de Lula et Alckmin dirige ce sentiment et cette haine dans une défense des institutions brésiliennes.

RP : Que peux-tu dire de l’idée que, face à cette attaque, il faudrait renforcer encore plus l’unité de ce régime et faire confiance aux institutions ?

DA : C’est une façon pour le gouvernement de se renforcer davantage et d’empêcher les initiatives indépendantes de la classe ouvrière, des mouvements sociaux, indigènes, féministes, noirs, LGBT et de la jeunesse. Lula profite du rejet légitime, tant du bolsonarisme que de la tentative d’invasion des institutions du pouvoir brésilien de dimanche dernier, au service du régime.

Or, cette politique de protection du régime consiste en dernière instance à maintenir toutes les attaques et contre-réformes menées par les différents gouvernements depuis des années et qui visent les travailleurs. Ces attaques contre la classe ouvrière et les classes populaires brésiliennes se succèdent depuis le coup d’État institutionnel de 2016, lorsque la droite a mené une offensive très forte contre le gouvernement du Parti des Travailleurs de Dilma Rousseff, afin de mener des attaques encore plus profondes que ce que le PT avait pu faire à ce moment-là.

Cette politique d’unité nationale ne vise rien d’un autre que le maintien d’un gouvernement de conciliation de classe post-bolsonariste qui poursuit son alliance avec les hommes d’affaires et continue même une partie de la politique économique entreprise par le coup institutionnel de 2016. Mais comme nous l’avons vu dans l’histoire du Brésil, la conciliation des classes ouvre toujours la voie à la droite et désormais à l’extrême droite.

RP : Quelle est ton analyse de la décision de Lula de renforcer le système répressif et judiciaire et de s’appuyer sur l’armée pour réprimer les Bolsonaristes ?

DA : Bien qu’en ce moment les forces de police ciblent l’extrême droite, il est clair que les mesures répressives qui ont été prises, par exemple l’intervention fédérale à Brasilia, va impliquer un renforcement autoritaire du régime qui pourra se retourner à tout moment contre les travailleurs, contre l’extrême gauche, contre nos luttes... C’est pour cela que nous devons affronter Bolsonaro et l’extrême droite avec les méthodes de la classe ouvrière et de la lutte des classes.

Même si nous partageons la haine de la population envers Bolsonaro et l’extrême droite, le fait est que nous sommes déjà sous un nouveau gouvernement, ce qui implique un changement du cadre politique et stratégique dans lequel nous intervenons. Il est nécessaire d’analyser ce changement afin de bien identifier la nécessité d’une politique indépendante de la classe ouvrière qui, en ce moment, doit articuler la lutte contre les menaces putschistes avec la lutte pour l’abrogation complète de toutes les réformes anti-ouvrières.

RP : Quelles sont les perspectives pour le bolsonarisme après ce dimanche ? Penses-tu qu’il sort renforcé ou affaibli ?

DA : Après les mobilisations de dimanche, le bolsonarisme sort affaibli. Car bien qu’aux élections il ait réalisé un score important, en obtenant presque la moitié des votes, montrant un pays assez polarisé, après les élections, Bolsonaro a été plutôt humilié. Il s’est effacé de la vie politique tandis qu’une base radicalisée du bolsonarisme a organisé des manifestations sans avoir le rapport de forces. Ces mobilisations ont atteint leur sommet avec la tentative d’invasion des lieux du pouvoir fédéral dimanche dernier.

Il est important de souligner que même Bolsonaro a déclaré qu’il ne cautionnait pas les violences qui ont eu lieu dimanche dernier. Par conséquent, l’aile la plus radicalisée du bolsonarisme est plus isolée actuellement. C’est une situation complexe que nous devons suivre de près dans les prochains jours.

RP : Que propose le Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT) dont tu es l’une des dirigeantes dans ce contexte ?

DA : Aujourd’hui une partie importante de la gauche est devenue directement pro-gouvernementale en adhérant au gouvernement Lula-Alckmin. C’est le cas par d’une organisation comme le PSOL. Et ce alors même que ce gouvernement a d’ores et déjà pris des décisions absolument réactionnaires, comme le fait par exemple d’avoir parmi ses ministres Daniela do Waguinho, une personnalité politique de Rio de Janeiro qui entretient des relations avec des milices d’extrême-droite.

Pour nous, il est très important que la gauche se batte pour son indépendance politique vis-à-vis de ce gouvernement afin de lutter pour un front uni des travailleurs. Par ce biais, elle pourra faire face aux menaces putschistes en articulant ce combat avec la lutte pour l’abrogation des réformes antisociales, comme par exemple la réforme du travail et la réforme des retraites, qui ont été de brutales attaques contre la classe ouvrière brésilienne.

Il est également central d’articuler ces luttes avec les revendications des femmes, des indigènes, des noirs, des LGBT au Brésil. En ce sens, nous devrions exiger que les grandes centrales syndicales organisent une grève nationale pour ces revendications, qui ne se réduisent pas à la simple défense des institutions comme le souhaitent le PT et le gouvernement, mais qui mettent à l’ordre du jour un programme ouvrier défendu avec les méthodes de la classe ouvrière, afin que ce soit les capitalistes qui payent la crise et pas la classe ouvrière et les classes populaires. C’est ce que nous défendons en ce moment, en dialogue avec les secteurs qui défendent le mot d’ordre « pas d’amnistie pour Bolsonaro et les Bolsonaristes ».


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