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Colère dans la culture : des milliers de manifestants dénoncent « une précarité absolue »

"61% des freelance n'auront plus de droit au chômage à partir de fin janvier", témoigne Laure, freelance dans l'évènementiel. La colère dans le monde de la culture, attisée par la précarisation et le chômage pendant le confinement, et exacerbée par un nouveau recul de la réouverture des salles de spectacle, a poussé des milliers de personnes à descendre dans les rues à Paris et partout en France ce mardi.

mercredi 16 décembre 2020

Crédits Photo : Révolution Permanente twitter

Mardi 15 décembre, à Paris, des milliers de travailleurs de la culture et leurs soutiens étaient réunis place de la Bastille pour dénoncer la gestion gouvernementale de l’épidémie dans le secteur. La foule était telle qu’elle a fini par déborder sur la rue et par bloquer la circulation. De nombreuses manifestations ont également eu lieu en région, dans 14 villes, notamment à Toulouse, Marseille, Lyon, Bordeaux et Nancy. Musées, salles de cinéma, théâtre, événementiel… c’est un cri de colère que pousse le monde de la culture, alors que les lieux culturels sont en grande partie fermés, et que, depuis plusieurs mois, de nombreux travailleurs attendent en vain une date de reprise.

Les manifestants présents place de la Bastille réclamaient un plan à la hauteur pour « sauver » un monde de la culture aujourd’hui en danger de mort, plan qui ne cesse d’être repoussé à plus tard par le gouvernement. Fin novembre, l’exécutif avait annoncé une réouverture le 15 décembre, aujourd’hui repoussée au 7 janvier, sans engagement.

« On en a marre de ce mépris gouvernemental » , nous explique Nicolas, pianiste. Un sentiment partagé par la majorité des acteurs présents, à l’heure où le secteur culturel fait partie, avec le secteur de la restauration, des derniers secteurs majeurs dont l’activité n’a toujours pas repris. Dans la foule on pointe les contradictions du gouvernement, qui a laissé les gens s’entasser dans les transports pour aller au bureau, mais refuse de réouvrir les lieux culturels, même avec un protocole sanitaire renforcé. Laissés pour compte, les travailleurs de la culture se sentent « sacrifiés ».

Conscient de cette colère, Castex et Bachelot promettent une « rallonge de 35 millions d’euros » au secteur de la culture, ridicule quand ont sait que les pertes dans le milieu s’élèvent désormais à plusieurs milliards, et que nombre de travailleurs du secteur n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Dans un contexte où l’épidémie voit plusieurs indicateurs remonter, le gouvernement persiste dans un discours visant à mettre la propagation du virus exclusivement sur le dos de la sphère sociale, et prône encore ce mardi un « autoconfinement » pour les fêtes, alors que les lieux de travail sont le premier vecteur de contamination. Un discours lui permettant de mettre en place des mesures sanitaires ralentissant au minimum l’économie, quitte à sacrifier au passage toute forme de vie sociale et culturelle, à l’image de ce deuxième confinement, peu différent en substance du couvre-feu annoncé. Une stratégie qui a par ailleurs déjà révélé son incapacité à faire face sérieusement à la pandémie en Allemagne.

Pour les travailleurs de la culture, et en particulier les plus précaires, la situation ne fait que s’aggraver. Avant même le début de la crise du coronavirus, c’est 92% des travailleurs de l’industrie de la musique en France qui auraient été en situation de difficulté financière selon une étude du collectif CURA. Dans la même étude, 94% des individus interrogés sont parfois ou souvent inquiets quant à leur avenir professionnel. Des inquiétudes qui se sont démultipliées avec la crise sanitaire et économique, comme le déclare le Centre Médical de la Bourse à propos des patients qui travaillent dans le secteur culturel : “Les maux dont souffrent les personnes qui viennent nous consulter ont principalement pour cause l’insécurité professionnelle, qui existait déjà dans de fortes proportions du fait de la précarité à laquelle ce secteur est plus exposé que d’autres. L’insécurité professionnelle est aujourd’hui exacerbée, et avec elle d’autres souffrances, comme la peur ou la colère de devoir renoncer à un métier qui a demandé de nombreux sacrifices”.

Dans la manifestation, le slogan « Sauvez la culture ! » fait l’unanimité. Mais il n’y a pas toujours d’accord sur le reste. Essentielle, non-essentielle, la culture ? Réouverture des lieux culturels, ou pas ? Des aides, mais pour qui ? Et si réouverture, sous quelles conditions ?

Un rassemblement massif, donc, porté par la colère et le désarroi de tout un secteur, mais qui reste tiraillé entre des mots d’ordres divergents, reflets de la stratégie de dialogue social assumée des directions syndicales. Cette stratégie dont la face la plus visible est la CGT-Spectacle dont le secrétaire général réclame des entrevues, tantôt avec Bachelot, tantôt avec Castex dans ses interventions lors du rassemblement, créé l’illusion que le gouvernement serait en mesure de résoudre la crise. Lui qui, durant les deux confinements, loin de garantir la santé de la population, a favorisé le grand patronat dont celui de la culture (comme Philippe de Villiers et son Puy du Fou) en leur faisant des cadeaux d’argent magique. Ghislain Gauthier, secrétaire général adjoint de la CGT-spectacle, se félicite dans Libération de la jonction avec le patronnat : « Les professionnels de la culture ont une culture de la lutte mais cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu autant de monde à un rassemblement, c’est rare qu’il y ait à la fois des organisations patronales et des syndicats comme le nôtre. On n’a pas exactement les mêmes revendications mais on est tous unis face aux décisions absurdes du gouvernement.  » Une jonction, si elle est juste dans la mesure où les petits patrons de la culture, libraires comme les autoentrepreneurs sont tout aussi impactés par la crise que les intermittents et précaires de la culture, laisse entrevoir des brèches non seulement dans la persistance des directions syndicales à rencontrer le gouvernement mais aussi en ne fixant pas les conditions de la réouverture en faveur des travailleurs précaires et de leur santé.

Mais cette unité patronat / travailleurs dont se vante Ghislain Gauthier n’est qu’une illusion. Les plus durement touchés par cette crise sont les plus précaires du secteur, et certainement pas les patrons de la culture. Pour les précaires, la reprise n’est pas qu’une question d’art, mais c’est une question de survie. Comme l’expliquait Cécile, animatrice d’ateliers de mise en scène, dans les colonnes de Libération, « On entend souvent que "l’art est essentiel". C’est bien joli. Mais l’art, c’est avant tout des artistes, c’est-à-dire des gens qui ont besoin de payer leur loyer. Et là on peut de moins en moins. »

Et leur survie dépendra aussi des conditions sanitaires de la reprise. La réouverture du secteur de la culture ne doit pas se faire à tout prix, pour sauver les profits des patrons. Face à la situation épidémique, qui est loin d’être neutralisée, il faut imposer des garanties économiques et sanitaires pour protéger celles et ceux qui font tourner la culture. Pour être sauvé, le secteur de la culture a besoin d’un programme d’urgence, que le gouvernement est incapable de mettre en place.

Les travailleurs de la culture qui ne peuvent pas travailler méritent mieux que des miettes, et doivent recevoir une rémunération au moins à la hauteur du SMIC, financée par les grandes fortunes du secteur. Les réouvertures ne doivent se faire qu’à condition qu’un protocole sanitaire élaboré par les travailleurs eux-mêmes soit mis en place dans les lieux de travail, comprenant par exemple des campagnes de tests régulières pour tous les techniciens, artistes, travailleurs de l’accueil, etc. des lieux accueillant du public.




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