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Football et propagande

Coupe du Monde 2022 : comment le Qatar profite de l’évènement pour renforcer son soft power

Loin d’être un simple événement sportif, la coupe du monde de football au Qatar est une énorme opportunité politique pour la petite pétromonarchie du Golfe. Sélectionné en 2010 pour accueillir l’événement, le Qatar y a mis toutes ses forces dans l’objectif de se façonner une image de puissance régionale, dépensant sans compter pour arriver à ses fins.

Wolfgang Mandelbaum

28 novembre 2022

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Éléments de contextualisation

 
Depuis sa prise d’indépendance de la Grande-Bretagne en 1971, le Qatar est dirigé d’une main de fer par la dynastie des Al-Thani. La famille dirige la plupart des institutions du pays et l’émir actuel, Tamim ben Hamad n’a eu de cesse, à l’instar de son père, Hamad ben Khalifa, de renforcer son influence régionale, faisant de l’ombre au poids lourd de la région, l’Arabie Saoudite. Le pays compte 3 millions d’habitants, dont seulement 10 % sont citoyens du Qatar, le reste étant composé d’expatriés étrangers. À cela s’ajoutent une armée de serviteurs essentiellement venus d’Asie méridionale, une main d’œuvre immigrée exploitée de façon brutale, dont les rangs ont grossi ces dernières années pour la construction des infrastructures de la Coupe du monde, quasiment inexistantes il y a 10 ans.
 
Le Qatar s’est construit depuis des années sur l’exploitation des matières premières, et en premier lieu du gaz, exploité sous la forme de GNL (gaz naturel liquéfié), dont un gisement important a été découvert dans les eaux territoriales qatariennes dans les années 60. Cependant, comme toutes les pétromonarchies, la perspective d’un épuisement des réserves et d’un monde moins dépendant de l’industrie pétrogazière inquiète au plus haut titre le régime qatarien, et la dynamique actuelle est celle d’une diversification des sources de revenus du pays. À cet effet, des grands projets ont été entrepris pour capter des investisseurs étrangers, notamment dans le secteur touristique.
 
Ce désir de dépasser un modèle de monoproduction dans le cadre d’un pays au territoire exigu passe nécessairement par la géopolitique. Le gouvernement qatarien a en effet l’obsession de renforcer son influence, par des mécanismes diplomatiques en premier lieu, mais aussi par des entreprises de « soft-power » démesurées. La coupe du monde de football, par le coup de projecteur médiatique énorme qu’elle implique, est un outil important dans le jeu d’influence des États. Vécue comme un véritable tournant dans son histoire, toutes les forces vives du pays ont été mobilisées pour faire de la compétition un événement hors-norme. Aucun effort n’a été épargné, et au plus haut de sa préparation, un demi-milliard de dollars étaient dépensés chaque semaine.
 
Si une partie importante des 220 milliards de dollars dépensés (au bas mot) est allée dans la construction des infrastructures nécessaires, une somme non-négligeable, quoique difficile à estimer précisément, a été utilisée à des fins de propagande, de corruption, de publicité, dans l’objectif de créer un discours en faveur du Qatar et de sa coupe du monde.
 

Désignation du Qatar pour la Coupe du Monde 2022

 
La propagande exercée prend souvent la forme d’opérations de diabolisation de ses adversaires. Couramment utilisées pour attaquer ses rivaux dans le Golfe par le truchement d’Al Jazeera, ce type de propagande négative a également été déployée lors de la campagne d’obtention de la Coupe du Monde 2022, via des black ops de sabotage des campagnes adverses, particulièrement celles des États-Unis et de l’Australie. L’information, révélée en 2018 par le Sunday Times, décrit les méthodes mises en œuvre par le Qatar pour arriver à ses fins. Le Qatar a employé les services d’agences de relations publiques et d’anciens agents de la CIA dans le but de discréditer les campagnes de ses concurrents. Un e-mail déterré par un lanceur d’alerte explique que les Qatariens ont « recruté des journalistes, des blogueurs et d’autres personnalités pour monter en épingle des histoires négatives, espionner des rivaux, produire des rapports de renseignement sur des personnes clés et susciter des protestations à la base. »
 
Ce ne sont pas les seules méthodes employées par le Qatar afin d’assurer sa sélection pour la coupe du monde 2022. De l’argent sale a coulé à flot entre le Qatar et les membres du comité exécutif de la FIFA. Plusieurs responsables parmi les plus hauts gradés de la FIFA ont ainsi été accusés d’avoir perçu des millions de dollars du Qatar pour qu’ils votent en faveur de ce dernier. Les entreprises de corruption ont également eu lieu au plus haut niveau, puisque le Qatar aurait acheté le soutien de la France sous la présidence de Sarkozy en échange d’un contrat pour la vente de Rafales et le rachat du PSG.
 
Ce genre de pratiques ne devrait pas étonner, et il est naïf de croire que seul le Qatar aurait versé des pots-de-vin à la FIFA, une organisation au fonctionnement quasi-mafieux, embourbée depuis des années dans des scandales de corruption à répétition. La corruption est une quasi-nécessité pour obtenir le Graal de la coupe du monde : c’est le cas pour la plupart les pays organisateurs des dernières coupes du monde, que ce soit l’Afrique du Sud, la Russie, ou la France.
 

Une organisation pharaonique

 
Au total, plus de 220 milliards de dollars auraient été dépensés pour l’organisation de la coupe du monde. Une somme faramineuse, onze fois supérieure au dernier record de 20 milliards de dollars dépensés par le Brésil pour la coupe du monde de 2014. Une grosse partie de cette somme a alimenté les entreprises de lobbying, les pots de vins et de communication de manière générale.
 
Un des objectifs majeurs de la coupe du monde 2022 est un rapprochement avec les autres pays du Golfe, et notamment l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, dont les relations avec le Qatar sont viciées depuis la prise d’indépendance de celui-ci en 1971. En 2017, une crise diplomatique sans précédent avait encore dégradé leurs relations, au point que ceux-ci ont coupé toute relation diplomatique avec le Qatar et banni les chaînes Al Jazeera et BeIn Sport. Un document disponible sur le site de l’agence de communication du Qatar retrace les étapes clés de la crise et met en avant les efforts de réconciliation engagés depuis la fin de celle-ci. La dynamique actuelle est en effet celle d’un rapprochement avec ses rivaux historiques. Dans ce contexte, des partenariats ont été signés avec l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis afin de loger des supporters dans ces pays pour pallier le manque de places au Qatar.
 
Ce nouveau rapprochement est particulièrement important pour les pays du Golfe et surtout l’Arabie Saoudite, dont les relations se sont dégradées avec l’allié historique américain, depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi commandité par Mohammed ben Salmane et surtout depuis la crise pétrolière de cette année, autour de la diminution de la production de pétrole, qui favorise la Russie. Un marqueur fort du réchauffement des relations avec l’Arabie Saoudite a été le soutien exprimé par l’UAFA, l’Union des associations arabes de football, basée à Riyad, face aux critiques visant les droits humains au Qatar.
 

Al Jazeera : une force de frappe médiatique

 
La principale force de frappe médiatique du Qatar est sans nul doute la chaîne d’informations en continu Al Jazeera. Créée en 1996 et adressée à un public arabophone, la chaîne s’est fait connaître à la suite des attentats du 11 septembre 2011, en retransmettant les messages vidéos d’Oussama Ben Laden et d’Al Qaïda. La chaîne s’est ouverte à une audience mondiale en lançant en 2006 Al Jazeera English, qui couvre depuis l’actualité du monde entier. Prenant pour modèle des chaînes comme CNN, Al Jazeera English vise une audience très large, et en premier lieu une audience occidentale.
 
Pour ce faire, la chaîne a adopté des codes assez éloignés de l’islam rigoriste imposé au Qatar, et tente de faire oublier qu’elle est, en dernier ressort, un organe de propagande d’un petit État pétrolier du Golfe : une grande partie du staff n’est pas qatarien, mais principalement européen (AJ a ouvert un bureau à Londres), et les présentatrices et les envoyées spéciales de la chaîne ne sont pas voilées. De la même manière, AJ n’a, jusqu’à il y a peu, pratiquement jamais abordé l’actualité qatarienne.
 
Pour ce qui est des partis pris éditoriaux, ceux-ci ne sont pas immédiatement visibles au téléspectateur inattentif : au premier abord, AJ prône des idées libérales assez classiques : un capitalisme régulé, des idéaux de liberté individuelle, y compris pour les femmes musulmanes, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc. Quelques positions plus tranchées ont toutefois pu transparaîtreces dernières années : tout d’abord, Al Jazeera, en raison des propres intérêts géopolitique du Qatar, s’affiche comme pro-palestinienne. En effet, les relations entre le Qatar et l’État israélien sont pour le moins conflictuelles. Cette position s’est affermie depuis la mort d’une journaliste de la chaîne, Shireen Abu Akleh, aux mains de Tsahal en début d’année, amenant AJ à se positionner clairement contre Israël, qualifié d’État d’Apartheid, notamment dans des Op-Ed publiés sur son site. En second lieu, AJ a à plusieurs reprises diffusé des émissions critiques des autres gouvernements du Golfe ainsi que d’autres pays arabes pendant la crise diplomatique qatarienne de 2017. En réaction, la chaîne a été bloquée dans de nombreux pays, dont l’Arabie-Saoudite, les Émirats Arabes Unis, et l’Égypte.

Al Jazeera mérite son titre d’organe du soft-power qatarien. La chaîne a ainsi opéré un revirement complet depuis quelques mois dans sa politique consistant à parler le moins possible du Qatar. Depuis quelques semaines, la coupe du monde est même devenu le sujet central d’AJ.
La propagande couvre tous les plans : éloge des efforts surhumains déployés pour l’organisation de la coupe du monde, relai du discours sur les efforts faits en faveur des droits des travailleurs immigrés exploités par le Qatar, dont les souffrances sont sans-cesse minimisées, reprise du discours whataboutiste de la FIFA qui renvoie les critiques sur les droits humains à l’expéditeur et dénonce l’hypocrisie occidentale, etc.
 

Contrôle du discours autour de la coupe du monde

 
La liberté de la presse est ainsi fortement bridée au Qatar, et le gouvernement essaye de contrôler au maximum les discours potentiellement préjudiciables à son image. Ainsi, les supporters et les journalistes étrangers sur place depuis le début de la coupe du monde sont très restreints dans leur mobilité. S’il n’y a pas d’interdiction de déplacement à proprement parler, des barrières ont été instaurées pour dissuader les visiteurs de se mêler à la population. Ainsi, des murs ont été érigés autour des camps de travailleurs immigrés en guise de cache-misère.
 
Selon une étude de Reporters Sans Frontières (RSF), des obstacles ont été mis en place pour contrôler les accréditations des journalistes, et pour le décourager d’interroger la population locale ; ainsi, tout un barrage d’entraves bureaucratiques a été érigé pour empêcher les journalistes de faire leur travail, et ils n’ont pas l’autorisation de prendre des photographies de propriétés privées, d’entreprises et de sites industriels, afin que le moins d’images possible fuitent sur les conditions de vie des travailleurs immigrés.
 
Le contrôle du discours ne passe pas seulement par le musellement des journalistes. La désignation d’ambassadeurs parmi les plus grandes stars planétaires est un facteur important de diffusion d’un discours positif auprès des masses, et à ce titre, le Qatar s’est acheté les services de stars du football parmi les plus bankables, avec en premier lieu David Beckham, Cafu ou Eto’o. Le recrutement de personnalités ne se limite bien sûr pas au monde du football, avec par exemple la participation de Morgan Freeman ou de Jungkook à la cérémonie d’ouverture. De la même manière, les opérations de propagande sont également très présentes sur le web. Ainsi, le gouvernement qatarien a offert des billets pour la coupe du monde à des supporters et des influenceurs en échange d’opérations de communication positive sur les réseaux sociaux.
 

L’indignation de façade des puissances impérialistes occidentales

 
Qu’en est-il du contre-discours proposé par les pays occidentaux  ? Si des cris d’orfraie ont pu se faire entendre de la part des puissances impérialistes autour du traitement des travailleurs immigrés ou des personnes LGBT dans le pays, ce n’est bien sûr qu’une indignation hypocrite et de façade, quand on sait que des pays comme les États-Unis ou la France sont des partenaires privilégiés du Qatar. Il n’y a qu’à rappeler le fait que la France, par l’intermédiaire de ses plus grandes entreprises de construction, a participé à fond à la construction des infrastructures pour la coupe du monde, sans se soucier de la situation des travailleurs qui mourraient sur leurs chantiers. Ainsi, l’entreprise Vinci via sa filiale dans le BTP QDVC, qui se targuait de conditions de travail « exemplaires » sur les chantiers du métro de Doha, y a laissé mourir 16 travailleurs.
 
La France encore, qui s’indigne quant aux droits humains au Qatar, n’a pas de remords à vendre des armes, dont des hélicoptères de combat et des Rafales a un pays qui bafoue les droits humains. Les États-Unis ne sont bien sûr pas en reste sur ce point, puisque pas moins de 10 000 militaires sont stationnés dans la base militaire d’Al-Udeid, un type de partenariat qui ne se fait jamais sans contrepartie, et qui est décrit comme stratégique pour la paix et la sécurité au Moyen-Orient dans un rapport du département d’État publié la semaine dernière.
 
On voit bien qu’au-delà des indignations en grande partie performatives des pays impérialistes, il n’y a rien à attendre de leur part. La propagande qatarienne est rendue perméable au monde entier avec le soutien de celles-ci, et les crimes du gouvernement qatarien sont rendus possibles par leur connivence  ; c’est avant tout par le démantèlement des pratiques impérialistes de nos propres pays que les masses des pétromonarchies du Golfe pourront espérer se débarrasser des gouvernements qui les oppriment.


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