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Politique

Pas de justice pas de paix

« Des policiers ont tué mon frère d’une balle dans la tête » : Entretien avec Mahamadou Camara

Ce dimanche 13 juin aura lieu à Champs-sur-Marne une commémoration en mémoire de Gaye Camara, un jeune homme tué par la police d’une balle dans la tête le 16 janvier 2018. Dans cet entretien, son frère Mahamadou Camara revient sur sa mort, la constitution d'un Comité, et la lutte contre les violences policières et le racisme d’État.

samedi 12 juin

Crédit photo : Facebook Comité Justice et Vérité pour Gaye

Ce dimanche 13 juin à partir de 12h, rendez-vous au stade Lionel Hurtebize à Champs-sur-Marne à partir de 12H, pour un rassemblement en mémoire de Gaye Camara et pour toutes les victimes de violences policières, pour la justice et la vérité, contre le racisme d’Etat.

Lien vers l’événement Facebook ici.

Révolution Permanente : Le 16 janvier 2018, ton frère Gaye Camara est mort tué par la police à Epinay-sur-Seine. Peux-tu nous raconter ce qu’il s’est passé ce jour-là ?

Mahamadou Camara : Le week-end précédant la mort de Gaye, un véhicule a été volé à Champs-sur-Marne (ville d’où Gaye est originaire). À ce moment Gaye était en vacances hors de France et il n’est rentré que lundi soir. Le mardi matin, il est parti voir ma belle-sœur qui avait accouché, le soir Gaye est parti déposer un ami à Épinay-sur-Seine, devant le véhicule qui avait été volé. Il partait pour rentrer chez lui dans son propre véhicule quand la police a surgi, et elle ne l’a pas laissé partir. Ils ont tiré à 8 reprises sur son véhicule et Gaye a pris une balle dans la tête. Dans la nuit du 16 janvier mon petit frère s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment, et il est mort d’une balle dans la tête. Ils ont attendu 14h pour nous prévenir. Et alors que Gaye avait sa carte d’identité et son permis de conduire, Gaye a été déposé sous X.

On a donc été prévenu 14h après, le préfet de Seine-Saint-Denis a appelé le maire de notre ville, le maire de notre ville a appelé le président d’une association culturelle, qui a prévenu un ami de Gaye et c’est cet ami qui m’a prévenu : « Gaye a un problème avec la police, mais on ne sait pas c’est quoi ». On est partis au commissariat de Noisiel, ils ont refusé d’abord de nous dire ce qui se passait. Puis quand au bout d’un moment ils ont accepté de nous dire, ma sœur et moi on s’est rendu au commissariat d’Épinay. Quand on est arrivé l’OPJ nous a reçu : « votre frère a voulu forcer un barrage ». La première chose que j’ai répondue c’est « dites plutôt que vous avez tué mon frère, mais ce jeune homme il n’aurait jamais forcé un barrage ».

Voilà dans la nuit du 16 janvier 2018 des policiers ont tué mon frère d’une balle dans la tête.

RP : Vous avez mené des actions judiciaires pour obtenir justice et vérité. Quelle a été la réponse des institutions judiciaire et policière ?

M.C. : Normalement ça aurait été à l’État et la justice de faire son travail, mais malheureusement on a dû se constituer en collectif et on a déposé plainte contre les policiers. Il y avait des éléments, il y avait des caméras, mais comme par hasard ces caméras ce jour-là elle ne fonctionnaient pas. Et alors que les policiers lorsqu’ils font usage de leurs armes sont censés être placé en garde à vue, ça n’a pas été le cas. Ils ont attendu cinq heures avant de les interroger. Ils ont pu échanger entre eux, ils ont pu se mettre d’accord sur une version.

Notre avocat a donc envoyé des actes pour faire une reconstitution, ce qui a été refusé par la justice. Il y a eu un premier non-lieu devant le tribunal de Bobigny, un deuxième non-lieu devant la cour d’appel de Paris, et on a déposé plainte contre l’expert en balistique qui a menti sur la trajectoire de la balle qui a tué Gaye. Aujourd’hui on fait un pourvoi en cassation.

RP : Tu penses quoi de cette justice qui couvre la police, tu penses quoi de ces non lieux ?

M.C. : Cette justice c’est un système, ce ne sont pas les individus, c’est l’État et la justice qui protège des criminels. Moi je n’ai jamais cru en la justice française. Ça ne m’a pas choqué les non-lieux parce que dans toutes les affaires où des policiers sont impliqués, dans des meurtres même avec des preuves, ils ne sont jamais inquiétés.

Ça a toujours été un système. Comment la police nationale a été créé ? Le passeport à la base c’était quelque chose pour pour les noirs sous l’esclavage, pour qu’ils aient le droit de se déplacer. La justice, l’État, tout le système, c’est un système colonial. Les institutions françaises, on le sait très bien, elles sont racistes. C’est la réalité et il faut se battre, si un noir a le droit à la parole, c’est que d’autres se sont battus, nos parents, nos aînés se sont battus et nous on continue. On se bat aujourd’hui pour que ça s’arrête, mais on sait que c’est difficile. Parce que l’Etat aujourd’hui il ne tient que grâce à la police, c’est la seule barrière entre l’État et le peuple.

RP : Le Comité Justice et Vérité pour Gaye Camara appelle à un rassemblement ce dimanche dans sa ville natale, Champs-sur-Marne. Peux-tu nous dire comment s’est construite la mobilisation pour obtenir justice et vérité pour ton frère ?

M.C : Gaye en réalité c’était le petit frère de tout le monde, tout le monde le connaissait. C’était un jeune homme très aimable, franchement c’était la force tranquille de la famille. On sait très bien que tout le monde pouvait compter sur lui. Donc quand c’est arrivé tout le monde s’est mobilisé. Si aujourd’hui nous on existe qu’on entend parler de Gaye Camara, c’est grâce à toutes les personnes qui se mobilisent et qui nous soutiennent. Deux jours après qu’il soit décédé, on s’est constitué en collectif, et on a été conseillé par le Comité la Vérité pour Adama. Les premières personnes à être venues à notre chevet, c’est Almamy Kanouté, Assa Traoré. Ce sont eux qui nous ont conseillés, on aurait pu tomber dans la révolte, mais je ne pouvais pas accepter que mon petit frère soit sali une deuxième fois, on ne voulait pas leur montrer ce qu’ils veulent, le côté de nous qui les arrange.

La vérité tout le monde la connaît aujourd’hui. Nous on le savait depuis le début qu’il avait été abattu sans raison, mais avec la reconstitution de Disclose et Index ça nous a réconforté. Du coup aujourd’hui le combat nous on le mène contre la justice et les violences policières, mais pas que, contre toutes les formes de violences dans nos quartiers, on fait de l’éducation populaire, on fait du social, de faire en sorte pour le quartier que les jeunes ne se retrouvent pas dans une situation ou ils risquent de perdre la vie ou être violentés.

RP : Pourquoi ce rassemblement est important alors ? Pourquoi ce dimanche-là ?

M.C : D’habitude la commémoration on la fait en février, et tout le monde l’attend normalement. Mais là il y avait la Covid donc on n’a pas pu la faire. Si on fait cette commémoration, c’est pour ne pas oublier Gaye. C’est très important, Gaye c’est un être humain qui a été injustement abattu, un être humain tué par la police soutenue par l’État et la justice et on ne peut pas fermer les yeux. On ne peut pas accepter un non-lieu, un homme est mort d’une balle dans la tête. Ils prônent les droits de l’homme, mais dans ce pays un homme peut mourir sous les balles de la police sans conséquence.

RP : Ce samedi une manifestation aura lieu à Paris en réponse à l’offensive sécuritaire, islamophobe et raciste que le gouvernement et l’extrême-droite mène depuis quelques temps. En tant que frère d’une victime de violence policière et du racisme d’État, et en tant qu’habitant de quartier populaire, quelles revendications penses-tu qu’il faudra y porter ?

M.C. : Aujourd’hui il faut aller à cette manifestation. C’est primordial, il faut se battre contre toutes formes de racisme. Cette année la loi sur le séparatisme, la loi sécurité globale, ce sont de lois liberticides et qui ont été faites contre les musulmans et les habitants des quartiers populaires, il faut les combattre, elles ont été faites pour nous diviser et opprimer une minorité. Mais faut voir depuis le début du gouvernement Macron, toute la violence qu’il y a. On ne peut pas accepter un État violent, qui arrache des yeux, des mains. Si les gens sortent dans la rue, ce n’est pas pour le plaisir, c’est qu’il y a un problème dans ce pays. Et ces problèmes, ils les nient : « on ne peut pas parler de violences dans un État de droit » dit Macron, c’est inacceptable, et il faut se battre contre ça.

Ensemble, c’est l’unité qui va nous faire gagner, peu importe la couleur, la religion, nous ce qui nous préoccupe c’est la vie humaine et il faut se battre ensemble. Et aujourd’hui le combat qu’on mène il est pour les autres, pour nos familles, mais aussi et surtout pour les autres, pour que plus personne n’ait à subir ce qu’on a subi. Il faut se battre, ensemble, on n’a pas le choix.




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