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Monde

Le retour de la lutte anti-raciste

En Caroline du Nord, de la lutte contre la ségrégation au mouvement actuel contre le racisme et les violences policières

Dans les années soixante, trois villes de Caroline du Nord ont été marquées par les manifestations contre la ségrégation et pour les droits civiques. Presque soixante ans plus tard, en 2020, ces luttes passées font écho plus que jamais dans le mouvement contre le racisme et les violences policières qui traverse actuellement les États-Unis.

vendredi 5 juin

Crédit-photo : Twitter @HistorySummey

Dans les années soixante, l’État de Caroline du Nord, aux États-Unis, était un foyer de
contestation, à l’origine des nombreux « sit-ins ». Les « sit-in », initiés à Greensboro sont devenus des actions emblématiques contre la ségrégation. Tout à commencé le 1er février 1960, quand quatre étudiants noirs se sont assis au comptoir d’un restaurant du centre-ville de Greensboro, et ont demandé à ce qu’on les serve. Le service leur a été refusé, et ils ont donc refusé de partir jusqu’à la fermeture. Ce « sit-in » était le premier événement d’une série de manifestations massives de milliers d’étudiants et lycéens de Caroline du Nord.

Aujourd’hui, plusieurs villes des États-Unis reprennent cet héritage de lutte anti-raciste et se révoltent contre le racisme d’État et les violences policières, suite au meurtre brutal de George Floyd par la police à Minneapolis. En Caroline du Nord, ce week-end, les manifestants sont redescendus dans la rue pour dénoncer ce racisme. Dans les années soixante, trois villes ont été marquées par les manifestations contre la ségrégation. Presque soixante ans plus tard, en 2020, ces luttes passées font écho plus que jamais dans le mouvement qui traverse actuellement les États-Unis. Retour sur ces trois villes de Caroline du Nord.

Greensboro

Le 1er février 1960, quatre étudiants noirs de l’université Agriculture et Technique de Greesnboro en Caroline du Nord, se sont assis au comptoir du commerce Woolworth et ont commandé du café. Le service leur a été refusé. Ils ont alors refusé de quitter leur chaise jusqu’à la fermeture du commerce, pour ensuite retourner sur leur campus et aller chercher du renfort. Le deuxième jour, ils étaient une trentaine. Le troisième jour, le mouvement s’étendait à plus de soixante personnes. Le quatrième jour, ils étaient plus de 300 manifestants, dont trois femmes blanches venant de l’Université pour femmes de Caroline du Nord, qui se sont assises en solidarité, en insistant pour que leurs camarades noirs soient servis en premier.

Après sept mois de « sits-in », le commerce Woolworth finit par céder à la pression et intégrer le service pour tous. Mais il aura fallu attendre quelques années de plus pour que cela se généralise à l’ensemble de la ville. En mai et juin 1963, plusieurs étudiants et lycéens ont été à l’origine de la plus grosse manifestation en Caroline du Nord pour les droits civils.

Il y a quelques jours, 57 ans plus tard, environ 200 manifestants ont reprit les rues de Greensboro dans une ambiance pacifique mais passionnée. Ils ont ensuite organisé une action qui fait penser à l’esprit des « sits-in » : marcher vers Interstate 40 - une autoroute majeure qui traverse les U.S.A d’Est en Ouest. La circulation de l’autoroute a été paralysée dans les deux directions pendant plus d’une heure, pendant que des gens étaient encore en train de manifester en ville. Comme dans les années soixante, les manifestants à l’origine de cette action étaient pour la plupart des jeunes, lycéens, étudiants, ou jeunes diplômés.

Si au début la police a laissé faire l’action sur l’autoroute, la répression s’est vite fait sentir. Sans prévenir, ils ont utilisé des bombes et des grenades lacrymogènes, qu’ils nient aujourd’hui avoir employé. Après que la police ait commencé à réprimer, les manifestants ont commencé à se défendre. Plusieurs bâtiments symbolisant le pouvoir ont été attaqués et détériorés. Cette tentative d’intimidation n’a pas découragé la jeunesse, qui est retournée dans les rues le lendemain, le 31 mai dernier. Les 700 personnes qui étaient réunies ont une nouvelle fois subi la répression, et la soirée se termina encore une fois en chasse à l’homme. Mais si depuis le 1er juin, un couvre-feu a été mis en place par la mairie, les manifestants désormais dans la rue le soir.

Raleigh

Neuf jours après le « sit-in » des quatre étudiants de Greensboro en 1960, les étudiants de l’Université Sainte-Augustine et l’Université Shaw - les deux campus de la ville de Raleigh, ont commencé à rejoindre la bataille. Deux mois plus tard, un Comité de Coordination des Étudiants Non-Violents fût créé, et organisait la majeure partie du mouvement en Caroline du Nord. Et lors des nouvelles manifestations de mai 1963, de nombreux étudiants de Shaw furent arrêtés.

Aujourd’hui dans les rues de Raleigh, on observe la même urgence et la même détermination à combattre le racisme. La première nuit de manifestations à Raleigh a été plus violente en terme de répression qu’à Greensboro plus tôt dans la soirée. Puis, comme à Greensboro, la colère de la foule a éclaté. Les dégâts matériels se sont concentrés autour du bâtiment du Capitole de l’État. Aujourd’hui, il abrite les bureaux du gouverneur et du lieutenant-gouverneur. Encore un lieu de pouvoir choisi symboliquement.

Dimanche soir, les manifestations à Raleigh se sont poursuivies, avec au moins sept arrestations et l’utilisation de de gaz lacrymogènes et de grenades. Le maire ici aussi a déclaré un couvre-feu pour lundi soir, qui n’a pas contenu la colère.

Fayetteville

Comme pour Raleigh, les « sit-in » de Greensboro ont aussi impacté Fayetteville, autre ville de Caroline du Nord, environ une semaine après leur commencement. Les étudiants de la ville ont eux aussi reprit la méthode de ces actions non-violentes. En 1963, Fayetteville rejoint la nouvelle vague de révolte de mai et se joint aux événements anti-ségrégation impulsés par Greensboro et Raleigh. Le 22 mai 1963, plus d’un millier d’étudiants se sont rassemblés dans le centre de Fayetville, marquant le début d’une histoire de lutte anti-raciste dans la ville. Le 11 juin, les premières arrestations massives eurent lieu, mais les manifestations continuèrent à augmenter en nombre et en solidarité. Le 14 juin, environ 150 manifestants tenaient un « sit-in », et plus de 140 personnes furent arrêtées à la fin de la nuit. Les manifestations se sont poursuivies jusqu’à la fin de l’année, jusqu’à la victoire, jusqu’à ce que la ségrégation soit totalement abolie à Fayetteville.

57 ans plus tard, le 30 mai 2020, les manifestants prenaient pour cible un bâtiment symbolique. Le "Historic Market House" de Fayetteville, qui abritait l’assemblée législative de l’État de Caroline du Nord, qui était aussi le site des ventes aux enchères d’esclaves de la ville avant l’abolition. L’architecture inhabituelle de ce marché, avec ses arcades ouvertes (où les esclaves étaient vendus) au rez-de-chaussée et sa salle de réunion au-dessus (où se réunissait la législature d’État), est un symbole de la façon dont les États-Unis se sont construits sur le dos de la traite des esclaves.

Les luttes menées dans chacune de ces trois villes dans les années 1960 et 2020 ont porté sur des questions différentes et utilisées des tactiques différentes, mais elles font parties d’un même cycle de luttes et d’une histoire anti-raciste. Aujourd’hui même si la ségrégation n’existe plus de manière explicite, on retrouve clairement ces schémas dans la police, le bras armé de l’Etat. Les manifestants de Caroline du Nord ont tout intérêt à continuer de s’organiser et à fouiller dans l’histoire de leurs prédécesseurs pour tirer les leçons de leurs succès et élaborer des stratégies sur la manière d’adapter ces tactiques à la situation actuelle. Les manifestations pour les droits civiques en Caroline du Nord dans les années soixante ont réussi à abolir la ségrégation au sein des entreprises, ou encore dans les écoles. Il reste encore beaucoup à faire, pour lutter contre le racisme, contre l’impérialisme, et contre le capitalisme, qui pérpétuent ces violences.

Traduction d’un article publié sur Left Voice




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