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Palestine vivra

Entretien. Point de vue depuis Gaza sur la situation en Palestine

Nous nous sommes entretenus avec Ahmed Abu Artema, écrivain palestinien et militant pour les droits de l'homme depuis la bande de Gaza, auteur du livre « Chaos organisé », pour qu'il nous livre son opinion sur les derniers événements, marqués par l'offensive israélienne sur l'esplanade des Mosquées et le bombardement de la bande de Gaza.

vendredi 22 avril

La répression d’Israël contre les Palestiniens s’est renforcée à mesure qu’approchait le Ramadan, dans l’objectif d’éviter toute résurgence du mouvement populaire observé en 2021, d’autant que cette année les célébrations religieuses juives et musulmanes ont lieu durant la même période.

Et depuis le début du Ramadan, l’armée israélienne mène une véritable offensive, ayant coûté la vie à de nombreux Palestiniens et fait plusieurs centaines de blessés ; une opération militaire intitulée « Break the wave », lancée sous le prétexte de quatre attaques isolées en Israël qui ont fait plusieurs morts. Les incursions systématiques de l’armée israélienne dans les camps de réfugiés de Cisjordanie ont fait des dizaines de morts palestiniens en quelques jours.

Pour Ahmed,« la gravité des récents incidents en Israël ne réside pas dans le nombre de morts, d’autant qu’il n’y a pas de commune mesure entre les pertes israéliennes et les soixante-quatorze années de pertes palestiniennes résultant de l’occupation et des agressions israéliennes continuelles. Mais pour Israël le danger réside dans les dommages causés à son image par la perte de la stabilité sécuritaire dans un pays qui justifie son existence en se présentant comme un refuge sûr pour les Juifs du monde entier. »

Après la première semaine de Ramadan, Israël a ainsi réprimé l’esplanade des Mosquées dans la ville de Jérusalem. Les images sont brutales : durant la répression à l’intérieur de la mosquée Al Aqsa, les soldats israéliens ont détruit une partie du mobilier, y compris les fenêtres anciennes et ont blessé les jeunes réfugiés à l’intérieur qui ont été gazés et arrêtés, comme le montrent des dizaines de vidéos sur les réseaux sociaux. Des événements qui constituent des « lignes rouges » pour les Palestiniens en raison de leur signification symbolique, tant sur le plan religieux puisqu’il s’agit du troisième lieu le plus important dans la religion islamique que sur le plan politique, pour rappel la deuxième Intifada a commencé après qu’Ariel Sharon ait visité ce lieu entouré de soldats. L’an dernier, la répression durant le Ramadan à la Porte de Damas et à Al Aqsa, ainsi que les expulsions dans le quartier Cheikh Jarrah avaient entraîné la solidarité de tous les territoires palestiniens.

L’offensive d’Israël a été dénoncée depuis Gaza par le Hamas, ainsi que par le roi de Jordanie Abdallah II (avec qui Israël a signé une paix en 1994). Les services de renseignement et l’armée israélienne ont eux-mêmes mis en garde sur le fait que si Israël continuait à maintenir un tel niveau de répression et à permettre les provocation des factions nationalistes religieuses israéliennes (constituées pour l’essentiel de colons) la situation pourrait devenir incontrôlable. Parmi ces provocations figurent les marches de colons qui ont lieu en Cisjordanie, sans autorisation, dirigées par des leaders d’extrême-droite comme Itamar Ben-Gvir. Le mouvement colon s’est mobilisé à la porte de Damas dans la vieille ville de Jérusalem pour pénétrer dans le quartier musulman et sur l’Esplanade des Mosquées dans le cadre de sa revendication territoriale contre les Palestiniens. Le site est en effet administré par le Waqf (administration musulmane des lieux saints de l’Islam) lié à la Jordanie dans le cadre d’un accord avec Israël, aujourd’hui remis en cause par la pression croissante de l’extrême-droite israélienne.

La situation politique intérieure à Israël est marquée par un gouvernement de coalition instable et fragmenté, dirigé par un petit front de partis d’extrême-droite allié aux partis de centre gauche et de droite, unis seulement pour écarter Netanyahou du pouvoir. Aujourd’hui, le premier ministre Naftali Bennett pourrait perdre son siège suite au départ de Idlit Silwan qui lui retire la majorité au Parlement, renforçant l’instabilité politique dans un contexte de tensions avec les Palestiniens.

L’offensive israélienne a conduit à un tir de roquette de Gaza vers Israël en représailles, qui a été déclenché en l’air par le système antimissile Iron Dome, et a servi de prétexte à Israël pour bombarder la bande de Gaza. « Le tir n’était clairement pas destructeur, c’était un message de la résistance palestinienne indiquant que nous ne permettrons pas aux autorités d’occupation israéliennes de poursuivre leurs violations à Jérusalem », revendique Ahmed.

Il précise : « Israël en ce moment ne cherche pas à ouvrir un nouveau front avec Gaza, mais cherche à accentuer la division entre Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem. C’est pourquoi Israël entend répondre aux roquettes palestiniennes par des attaques limitées. Si la situation reste tendue à la mosquée Al Aqsa et à Jérusalem, alors la stratégie de division de la résistance palestinienne se suffira pas à maintenir Gaza éloignée de l’escalade ».

Israël a pour objectif stratégique de continuer à diviser les Palestiniens pour éviter des escalades comme celle de 2021 où une grève générale nationale a démontré qu’il existait un sentiment d’appartenance comme peuple et une unité, malgré l’apartheid. La solidarité avec le quartier Palestinien de Cheikh Jarrah de Jérusalem et la répression à Al Aqsa avaient alors ravivé un mouvement de résistance populaire mais aussi une réponse armée du Hamas réprimée par le bombardement de Gaza.

« La grève générale palestinienne a constitué une étape forte pour unifier le peuple Palestinien dans un front civil accompagné de manifestations à Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem, dans la Palestine occupée, les villes mixtes d’Israël comme Haifa et dans le désert d’al-Naqa. C’était un message fort envoyé à Israël que sa stratégie de division de la communauté palestinienne a échoué et qu’il n’est pas confronté seulement à Gaza ou Jérusalem », explique Ahmed.

« L’offensive militaire de 2021 a laissé beaucoup de souffrance à Gaza, suite à l’énorme destruction due à la politique israélienne de cibler les bâtiments civils. Des centaines de bâtiments ont été détruits, aggravant une situation déjà très difficile à Gaza. Nous sommes encore dans une phase de reconstruction, rendue très lente du fait du contrôle israélien aux checkpoints ».

Deux millions d’habitants vivent à Gaza, dont la moitié sont des enfants de moins de 18 ans, qui souffrent d’un blocus par terre, mer et air et vivent dans un des territoires les plus densément peuplés au monde. L’électricité n’est disponible qu’environ 12 heures par jour et nombreux sont ceux qui n’ont pas un accès sûr et régulier à l’eau potable. Plus de 70% de la population de Gaza dépend de l’aide humanitaire pour répondre à ses besoins élémentaires et le chômage est supérieur à 40%. L’un des débouchés possibles est de travailler en Israël ou à l’étranger, mais la grande majorité ne répond pas aux critères israéliens stricts concernant les permis de travail ou de voyage.

Malgré les destructions causées, « l’offensive [de 2021] a réveillé l’âme des Palestiniens et la force nationale due à la résistance. Quand ils résistent à une offensive militaire contre l’occupation israélienne, les gens ici se sentent fiers. Cela renforce leur conviction sur le fait qu’à la fin ils gagneront leur lutte pour la liberté. Aujourd’hui la situation reste tendue. Elle contient des graines explosives en raison de la poursuite par Israël des violations de droits à Jérusalem et en Cisjordanie, et du fait de la montée d’une conscience palestinienne nationale dans toute la Palestine occupée depuis 1948. Je ne sais pas s’il y aura ou non une nouvelle guerre ce Ramadan. Mais il existe de nombreuses raisons de penser que nous assisterons bientôt à une intensification des affrontements non seulement entre Gaza et Israël, mais aussi en Cisjordanie et en Palestine occupée. ».



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