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Débat

Est-ce que l’État d’Israël protège les Juifs de l’antisémitisme ?

Les gouvernements occidentaux prétendent que l'État sioniste est une nécessité pour protéger la vie des personnes juives. Mais un examen de l'histoire montre que la colonisation de la Palestine était motivée par l'impérialisme, et non par le désir d'aider les Juifs.

Nathaniel Flakin 

11 novembre

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Est-ce que l'État d'Israël protège les Juifs de l'antisémitisme ?

Crédits photo : Wikimedia Commons

Alors que l’armée israélienne continue son assaut contre Gaza, avec plus de 8 000 civils déjà tués par les bombes, de nombreux gouvernements occidentaux ont déclaré leur soutien illimité à ces crimes de guerre. Ils accusent les critiques d’Israël d’antisémitisme, arguant finalement que seul l’État d’Israël offre une protection aux Juifs après des siècles de discrimination, de pogroms et de génocide. Une revendication centrale du sionisme, remontant à son fondateur Theodor Herzl, est que seul un État juif peut offrir la sécurité à un peuple opprimé.

 
Mais les événements récents remettent cela en question. Israël vient de connaître le plus grand massacre de Juifs depuis de nombreuses décennies. Même avant l’attaque du Hamas le 7 octobre, Israël était le théâtre d’un massacre, avec plus de 200 Palestiniens tués depuis janvier dernier. Ce sont maintenant des milliers de civils palestiniens qui sont massacrés.
 
Si Israël est censé offrir une « sécurité », c’est une sécurité basée sur des abris anti-bombes, des armes nucléaires et des milliards de dollars de l’impérialisme américain. C’est aussi une « sécurité » de trois ans de service militaire obligatoire, au cours duquel de nombreux jeunes sont formés pour être des soldats d’occupation. Est-ce là le meilleur avenir que le peuple juif puisse espérer ?
 

Les sionistes et les antisémites

 
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu conserve un portrait et un buste de Winston Churchill dans son bureau. Celui-ci est bien connu pour sa haine des Juifs. Dans un célèbre essai en 1920, Churchill mettait en garde contre les « Juifs internationaux » propageant la révolution, tout en louant les mérites d’Anton Denikin, un général contre-révolutionnaire qui a versé des torrents de sang juif pendant la guerre civile en Russie. Ce n’est pas un oubli de la part de Netanyahu : il a toujours été amical envers des antisémites tels que Viktor Orbán, Donald Trump et plus récemment, Elon Musk.
 
Depuis ses débuts, le mouvement sioniste a cherché à collaborer avec des antisémites. Theodor Herzl a rencontré Vyacheslav von Plehve, le ministre de l’Intérieur de la Russie tsariste qui a organisé d’horribles pogroms anti-juifs, avec une proposition simple : ils avaient tous les deux un intérêt commun à faire partir les Juifs de Russie. Des propositions similaires ont été faites à l’empereur allemand et même aux nazis. Dans les années 1930, alors que les Juifs du monde entier organisaient un boycott contre le gouvernement nazi, les sionistes ont signé un accord qui fournissait des devises étrangères nécessaires au Troisième Reich.
 
Bien que la fondation d’Israël soit souvent présentée comme une conséquence de l’Holocauste, les sionistes eux-mêmes indiquent n’avoir rien fait pour lutter contre la montée du fascisme. David Ben-Gurion a déclaré en 1938 qu’il s’opposait à l’évacuation des enfants juifs d’Allemagne nazie : « Si je savais qu’il était possible de sauver tous les enfants en Allemagne en les transportant en Angleterre, et seulement la moitié en les transportant en Palestine, je choisirais la seconde option ». La biographie de Ben-Gurion s’intitule aussi Un État à tout prix, car le projet sioniste visait à construire un tel État, et non à aider les réfugiés à fuir.

Aujourd’hui, les hommes d’État sionistes continuent de trouver des raisons pour soutenir les antisémites. Israël a non seulement apporté son soutien au Hamas à la fin des années 1980, pour affaiblir les forces de gauche et séculières dans le mouvement de libération nationale palestinien, mais jusqu’en 2019, Netanyahu soulignait l’importance de soutenir le Hamas : « Quiconque veut contrecarrer l’établissement d’un État palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas et le transfert d’argent au Hamas », a déclaré le Premier ministre lors d’une réunion de son parti Likoud en 2019. « Cela fait partie de notre stratégie - isoler les Palestiniens de Gaza des Palestiniens de Cisjordanie ».
 
Le sionisme n’a pas de légitimité idéologique sans l’antisémitisme. Comme l’a dit la Première ministre israélienne Golda Meir en 1970 : « Trop d’antisémitisme n’est pas bon car il mène au génocide ; pas d’antisémitisme du tout n’est pas bon non plus car alors il n’y aurait pas d’immigration [en Israël]. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un antisémitisme modéré » [1].
 

Les sionistes et les impérialistes

 
Depuis l’époque de Herzl, il était évident que la création d’un État juif en Palestine ne serait possible qu’avec le soutien des puissances impérialistes, et en particulier celui de l’Empire britannique. L’objectif de la Grande-Bretagne n’était pas d’aider les Juifs, mais plutôt de consolider sa propre influence dans une région géopolitiquement importante, à moindre coût que d’occuper elle-même la zone.
 
Selon les mots d’un gouverneur colonial britannique à Jérusalem, l’objectif était un « petit Ulster [province d’Irlande] juif loyal au milieu d’une mer d’arabisme hostile ». Tout comme les Britanniques avaient installé des colons protestants dans le nord de l’Irlande, en tant que colonie loyale au milieu d’une population hostile, ils ont permis l’installation de colons sionistes en Palestine. Ces colons juifs seraient alors piégés dans une hostilité externe envers leurs voisins, et seraient ainsi éternellement dépendants des sponsors impérialistes.
 
En d’autres termes, les puissances impérialistes n’avaient aucun intérêt à protéger la vie des personnes juives. Bien au contraire : elles voulaient des chairs à canon juives.
 
Après 1956, l’impérialisme américain a pris le relais de son concurrent britannique en tant que principal sponsor de l’État d’Israël. Depuis 1949, les États-Unis ont fourni plus de 260 milliards de dollars pour financer des armes de haute technologie et des colonies. Et ce n’est pas en raison d’un « lobby juif » tout-puissant à Washington. Au contraire, l’État d’Israël continue de servir les intérêts impérialistes dans la région.
 
Le colonialisme sioniste représente un danger pour la vie des Juifs, car il oppose les Israéliens à leurs voisins palestiniens, tout en enrôlant des Juifs du monde entier pour combattre au service d’un projet nationaliste brutal. Il place environ 7 millions de Juifs dans un état de conflit constant avec plus de 400 millions d’Arabes dans la région.
 
Les Juifs antisionistes, avant et après la création de l’État d’Israël, ont réalisé que pour que la vie juive dans la région ait un avenir, il devait y avoir une fin à la guerre permanente, à l’occupation et à l’apartheid. Sinon, les Israéliens connaîtront tôt ou tard le sort des pieds-noirs, les colons français en Algérie, contraints d’émigrer après l’indépendance. La différence importante est que contrairement à d’autres colons, de nombreux Israéliens juifs n’ont pas de pays d’origine où ils peuvent retourner.
 
Le gouvernement Netanyahu et ses soutiens impérialistes ne veulent pas la paix. Ils sont prêts à sacrifier la vie de la population juive - et plus important encore, à brutaliser des millions de Juifs en les enrôlant dans une armée d’occupation - afin de garantir que l’impérialisme puisse continuer à exploiter les peuples et les richesses du Moyen-Orient.
 

Les sionistes et les trotskystes

 
Si les sionistes ont refusé d’organiser la lutte juive contre le nazisme, qui a donc pris en charge cette tâche ? La réponse est, avant tout, les trotskystes. Partout dans le monde, dans les années 1930 et 1940, la Quatrième Internationale a mobilisé les travailleurs contre le fascisme et a exigé l’ouverture de toutes les frontières aux réfugiés de l’Europe occupée par les nazis. Les sionistes, quant à eux, ont refusé explicitement de faire autre chose que d’envoyer des colons soigneusement sélectionnés en Palestine. C’est pourquoi de nombreux jeunes sionistes ont finalement rejoint le mouvement trotskyste dans les années 1930.
 
Le plus célèbre d’entre eux était Abraham Léon, qui avait été le chef de la fédération étudiante sioniste en Belgique. Tout en écrivant une étude matérialiste de l’histoire juive, il en est venu à comprendre que l’antisémitisme était un produit de la société de classes et que le déclin du capitalisme était responsable du désir des nazis d’exterminer tous les Juifs. « Un mal ne peut être supprimé sans détruire ses causes », écrivait Léon. « Mais le sionisme souhaite résoudre la question juive sans détruire le capitalisme, qui est la principale source de la souffrance des Juifs ».
 
En conséquence, Léon a rejoint la résistance trotskyste, organisant la résistance ouvrière face à l’occupation allemande. Ses camarades ont aussi travaillé à une fraternisation avec les soldats de l’occupation allemande, qui étaient eux-mêmes souvent issus de la classe ouvrière et forcés de combattre dans une guerre contre leurs intérêts. Léon a été arrêté et assassiné par les nazis en 1944, à seulement 26 ans.
 
Dans son nouveau livre, Doppelganger, l’intellectuelle canadienne Naomi Klein cite le travail de Léon comme étant « particulièrement pertinent pour notre moment historique, car il a montré que la solidarité de classe entre les travailleurs, au-delà des questions ethniques, était la principale concurrence et menace pour le projet nazi » [2]. Aussi merveilleux que ce soit d’avoir une figure de gauche comme Klein recommandant un livre trotskyste – La Question juive : une interprétation marxiste -, les conclusions qu’elle en tire sont plutôt vides, affirmant que l’héritage de Léon montre que « les mots, l’analyse et la recherche importaient, qu’ils avaient encore le pouvoir de briser un mauvais sort ». Mais le travail de Léon ne concernait pas uniquement les idées, il s’agissait de construire une force matérielle, la Quatrième Internationale, afin de transformer les idées révolutionnaires en actions de masse.
 
Le capitalisme ne peut exister sans l’antisémitisme - le capital a besoin de boucs émissaires pour toutes les misères qu’il cause. C’est pourquoi aucun « foyer juif » ne peut éliminer l’antisémitisme à sa source. Aujourd’hui, l’État d’Israël commet des crimes de guerre au nom « du peuple juif », créant ainsi un nouvel antisémitisme dans le monde entier.
 
En tant que socialistes, nous luttons contre l’antisémitisme en nous opposant à un mythe partagé à la fois par les sionistes et les antisémites, à savoir que l’État capitaliste d’Israël représente tous les Juifs du monde. Bien au contraire : de nombreux activistes juifs du monde entier protestent contre les massacres à Gaza, avec beaucoup de courage et d’esprit internationaliste.
 
Ces manifestations de solidarité à travers le monde sont une démonstration du monde que nous pouvons construire, sans antisémitisme et sans aucune forme d’oppression. Des Juifs se mobilisent aux côtés des Palestiniens et de personnes de toutes nationalités, unies par leur opposition au meurtre de masse, au militarisme et à l’impérialisme. Et personne ne marche aux côtés des manifestants juifs en pensant qu’ils font partie d’un « complot sinistre gouvernant le monde ».
 
Tout au long de l’Histoire, l’arme la plus puissante contre l’antisémitisme a toujours été un mouvement ouvrier fort, unissant les travailleurs de toutes origines dans la lutte contre le capitalisme. La véritable sécurité pour les Juifs - et pour toutes les personnes - sera créée une fois que nous aurons écrasé les États capitalistes qui nous maintiennent divisés.

[1] Michael Warschawski, On the Border [À la frontière] (Londres : Pluto Press, 2005), 154.
[2] Naomi Klein, Doppelganger : A Trip into the Mirror World [Le double. Voyage de l’autre côté du miroir, non publié en français] (New York : Farrar, Straus and Giroux), 2023.


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