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Politique

Vu sur LE BLOG DE LA CHAPELLE EN LUTTE

"Il y a des chambres d’hôtel et des appartements vides, et nous on dort dehors."

Nous relayons ci-dessous un article publié par La Chapelle En Lutte qui a édité une série de prises de paroles de personnes sans-abris pendant le confinement.

jeudi 30 avril

Source de l’article Blog La Chapelle En Lutte : ici

Troisième série de prises de paroles de personnes sans-abris pendant le confinement.

Jamel Afraoui vit à la rue depuis le début du confinement car il ne peut plus travailler et donc payer sa chambre d’hôtel. Il nous a demandé que son prénom et son nom soient visibles afin de témoigner du blocage de sa situation administrative aux services sociaux des villes de Paris et de Bobigny.

C’est quoi votre quotidien à Paris ?

Mon quotidien à Paris, c’est de rester devant là où je dors avec mes affaires, enfin ce qu’il me reste comme affaires et attendre que le confinement se termine. C’est ça mon quotidien, faire à manger et essayer de garder le moral grâce à des gens comme vous. Des gens du quartier qui nous soulagent, rien qu’avec leurs paroles. C’est ça mon quotidien.

Et vous avez reçu de l’aide des services sociaux ? Vous a-t-on proposé de vous mettre dans un hôtel ?

Non aucune aide, jamais.

Comment vous sentez-vous ?

Fatigué. Fatigué moralement et fatigué physiquement. Et surtout je me sens oublié de la société. Je me sens abandonné par l’État, par mon pays. Je ne sais plus si je vis dans mon pays ou si je vis autre part. Je suis Français de sang et de sol.

Quels sont vos reproches aux services sociaux de la ville de Paris ?

J’ai un seul reproche à faire, c’est tout. Simplement, c’est savoir pourquoi ils n’ont pas appliqué le droit. C’est tout, la loi. C’est-à-dire qu’ils ne m’ont pas fait une domiciliation pour que mon RSA puisse continuer et que je puisse prendre une chambre au mois. Je voulais prendre un studio et quand mon RSA a été coupé, je me suis retrouvé à la rue et j’ai dû payer ma chambre avec ce que je travaillais tous les jour. Il ne me restait même pas dix euros pour manger.

Comment vous faites pour manger, que fait la mairie ?

Il n’y a rien du tout, c’est seulement les brigades volontaires, des gens individuels mais pas d’associations. Tout est fermé. Les gens du quartier ou vous, à l’église. Sinon personne de la mairie n’est jamais venu nous voir pour nous orienter. Hidalgo n’a envoyé personne, tout le quartier peut témoigner.

En quoi le confinement aggrave votre confinement à la rue ?

Le confinement a carrément stoppé ma vie. Depuis quatre ans, le CCAS [Centre Communal d’Action Sociale] n’a jamais voulu me faire une domiciliation pour refaire ma pièce d’identité. Je travaillais tous les jours, je payais ma chambre tous les jours depuis quatre ans. Et quand le confinement est arrivé, je me suis retrouvé à la rue. C’est le CCAS de Bobigny, du 93. Je suis à Paris mais ils n’ont pas voulu me domicilier dans le 93, ils n’ont pas voulu me domicilier à Paris, ils m’ont renvoyé à Bobigny.

Parce qu’ils envoient tout le monde dans le 93

Oui ça je ne le savais pas, j’allais chez eux tous les six mois, la troisième fois ils m’ont dit « monsieur on est submergés par les migrants, on n’a plus de place pour les domiciliations. » On m’a toujours refusé une domiciliation sur Paris et on m’a toujours renvoyé vers le 93 car j’ai de famille dans le 93 que je ne vois plus depuis des années.

Comme tout est fermé, je ne peux plus travailler. J’ai toujours travaillé avec des Marocains d’Aubervilliers qui avaient des magasins et grâce à eux, je réussissais toujours à payer ma chambre d’hôtel tous les jours. Quand le confinement est arrivé, ils ont fermé tous les magasins à Aubervilliers, je ne pouvais plus travailler. Comme je ne pouvais plus payer ma chambre, je suis sorti de l’hôtel et je me suis retrouvé à la rue, du jour au lendemain.

Que devrait faire la mairie de Paris ?

La mairie de Paris devrait simplement me considérer comme un citoyen à part entière avec des droits, comme tous les citoyens normaux. Ils auraient dû simplement appliquer le droit : me faire une domiciliation et me refaire mes droits sociaux pour que je puisse enfin sortir de la rue. C’est aussi simple que ça, je ne demandais rien du tout, je ne demandais que le droit. J’ai jamais été violent, j’ai jamais été alcoolique et je ne comprends pas pourquoi on m’a laissé, on m’a abandonné à moi-même comme citoyen français. Je ne comprends pas pourquoi les hôtels sont vides : celui où j’étais, il restait encore trois chambres. La mairie aurait pu me garder dans la chambre que je payais depuis quatre ans !

Vous avez demandé aux services sociaux ?

Moi j’ai même été à la préfecture de Bobigny, ça n’a pas marché. J’ai été à la mairie de Paris, j’ai dormi une nuit devant le CCAS, ça n’a rien changé. Ils n’ont même pas voulu me recevoir, ils m’ont simplement, comme d’habitude, dit deux-trois mots pour que je m’en aille. Ils m’ont dit « monsieur, c’est le confinement, tout est fermé, vous revenez après le confinement ». Ils m’ont dit que toutes les chambres d’hôtel étaient complètes ! Alors qu’il en restait !

Merci pour cette interview

C’est moi qui vous remercie, car c’est grâce à des gens comme vous qu’on garde espoir, qu’on ne se sent pas abandonné, y’a au moins des gens qui pensent à vous. Merci de me donner la parole pour au moins qu’on m’entende, qu’on sache que je suis vivant.

Je voudrai qu’on mette mon nom et mon prénom sur l’article. Et que j’ai fait l’armée française et que j’ai travaillé en France toute ma vie, je suis né ici.

Rue de Paris pendant le confinement

Hamadi, à Paris

C’est quoi votre quotidien à Paris ?

Mon quotidien à la rue, c’est de la survie. On se réveille, on attend une certaine heure pour aller se laver. On attend une certaine heure pour aller manger, c’est-à-dire qu’on dépend de certaines structures à des heures fixes qui ne vont pas avec la société de quelqu’un qui est inséré. Je prends mon exemple : je suis sorti de prison, on m’a dit d’appeler le 115. Je les ai appelés pendant plusieurs mois, tous les jours. Et j’ai toujours eu les mêmes réponses : « Monsieur, il faut rappeler, il n’y a pas de places ». Je me suis retrouvé à dormir dehors comme ça. Les solutions qu’on m’a proposé c’est de la nourriture et un peu d’hygiène, de bouche à oreille. Moi la mairie, en ce qui me concerne, je suis désolé de dire ça mais elle ne m’aide pas.

Quels sont vos reproches aux services sociaux de la ville de Paris ?

On n’est pas pris en charge, on se demande à quoi ils servent ! Ils sont sensés s’occuper de nous mais moi, en ce qui me concerne, je n’ai rien vu. Et les personnes que je côtoie quotidiennement depuis pas mal de temps et qui sont dans le même cas que moi, on a la même pensée : ce n’est pas eux qui nous aident. À part les gens du bénévolat, il n’y a pas d’aide. Des gens qui sont payés pour, on les voit pas. Ce sont des riverains, pas des associations, c’est du vrai bénévolat : la personne nous voit par la fenêtre et elle nous aide.

En quoi le confinement aggrave votre situation à la rue ?

En différents points. Déjà le principal : on est sujets à attraper le coronavirus et on ne sait même pas si on sera pris en charge ou pas. On ne sait pas quoi faire, on nous dit « faut se laver les mains ceci cela » mais la vérité, si je l’ai, je fais quoi ? On ne nous prend pas en charge, c’est limite on est invisibles. J’ai beau faire des demandes, ça n’aboutit pas. Il n’y a pas de distributions de masques, il n’y a rien en ce qui concerne la sécurité. Au niveau du repas, j’avoue que c’est assez facile de manger dans Paris avec les gens. Ils vous voient de la fenêtre, ils font à manger et ils nous disent « tenez monsieur ». Il y a des êtres humains sur terre encore. Mais le problème, c’est au niveau des services sociaux. Depuis un bon mois, on nous fait croire qu’ils réquisitionnent des hôtels pour nous mais ce n’est pas vrai. Dans la journée je marche beaucoup et je vois les mêmes hôtels fermés, les mêmes hôtels ouverts, je vois les mêmes personnes dehors. La seule chose qui se différencie et que j’ai remarqué ces derniers temps, c’est au niveau des réfugiés. Ils ont pris en charge les réfugiés, je n’ai pas honte de le dire, et nous ils nous ont mis de côté*. Après, je sais pas quoi dire mais je reste humain. Si une personne a besoin d’aide, je suis content qu’on l’aide mais je veux dire qu’il y a des personnes qui attendaient depuis bien plus longtemps et qui en sont toujours au même point. Y’en a qui ont baissé les bras, d’autres qui ne veulent même plus d’aide tellement on leur a dit « ne vous inquiétez pas ». À un moment, ils n’y croient plus.

Comment vous vous sentez

Je ne me sens pas très bien parce qu’il y a la fatigue qui s’accumule. Le fait de vivre ça au quotidien est fatiguant psychologiquement. Vous nous dites de nous battre au quotidien, c’est ce qu’on fait mais on a pas d’aide. Moi la mairie de Paris, j’ai pris le numéro, je les ai appelés. On m’a dit qu’on me rappelait dans 48h et il n’y a pas eu de suites. Les assistantes sociales font ce qu’elles peuvent mais il n’y a pas de suites. J’ai été taper à différentes portes d’associations, je vois les gens, ils sont de bonne foi mais il n’y a rien. Moi depuis que je suis dehors, j’ai payé d’abord l’hôtel, je n’ai plus eu les moyens et je me retrouve à la rue. Et ce que je ne comprends pas c’est qu’il y a des chambres d’hôtel vides, il y a des appartements vides et nous, on dort dehors.

La mairie ne répond pas à vos attentes de réinsertion et de logement ?

Tout à fait et cela sous prétexte qu’en ce moment je ne travaille pas. Sans repères, c’est très difficile. Au niveau de l’hygiène dans la rue, il y avait les toilettes gratuites, ils les ont fermées, il y avait des fontaines à eau, elles sont fermées. À croire qu’on cherche à nous enterrer ! Ce sont les fontaines au bord de l’eau et celles des trottoirs, elles sont fermées, je l’ai remarqué quand je voulais boire ou me laver les mains. Et pour les toilettes, j’en parle même pas, c’est très compliqué !

Que doivent faire les services sociaux de la mairie de Paris pour vous aider ?

Ils doivent nous écouter. Et se déplacer, moi je me suis déjà déplacé, ils m’ont dit « tu ne peux pas avoir d’assistante sociale car ça ne fait pas trois mois que tu résides dans les lieux ! » Ça a commencé comme ça la discussion. Ensuite on a négocié, j’ai vu une assistante sociale et, comme je le disais tout à l’heure, elle a fait ce qu’elle pouvait faire et ça a abouti à rien du tout. Elle a justifié son salaire sur place, elle a reçu quelqu’un, l’a écouté. C’est mon ressenti. Après, ce qu’ils peuvent faire, c’est vraiment nous écouter pour de vrai et de nous aider. C’est-à-dire au cas par cas. Des gens ont besoin d’être soignés, des gens ont besoin d’être logés. Voilà, en ce qui me concerne, ce serait un logement, que je puisse rebondir, travailler, reprendre le cours de ma vie normale.

Est-ce que le 115 répond ?

Le 115, il faut leur consacrer du temps. Il faut être quelque part avec un chargeur de téléphone parce que vous pouvez être sûr à tous les coups que votre batterie va prendre un coup. Ça prend au bas mot ¾ d’heure – une heure et pour entendre toujours la même chose « Désolé monsieur il n’y a pas de place, faut rappeler demain. » Et c’est comme ça depuis très longtemps. Je n’ai pas vu la mairie de Paris, ce sont des gens qui rentrent du boulot, qui font à manger et qui nous consacre une part. Ça c’est humain, ça n’a rien à voir avec le travail ou les obligations, c’est juste eux avec leur cœur.

Donc pour vous, vous voudriez que la mairie vous aide à vous réinsérer ?

Oui mais ils pourraient faire beaucoup plus pour d’autres personnes. Il y en a pour qui c’est physique, d’autres, c’est psychologique, même si ça reste des soins. Si personne ne va vers eux, ces gens là sont perdus, pour eux c’est la chute !

Immense merci à F-Bali pour les entretiens

* Le constat de la situation désastreuse des campements auto-établis d’exilé·es du nord de Paris place les auteur·es de ce blog en porte-à-faux avec Hamadi dont les propos sont restitués ici dans leur complétude. La politique qui consiste à dresser des groupes de personnes vivant à la rue les uns contre les autres en fonction des supposées aides sociales attribuées renvoie des souffrances dos à dos. Cela participe à l’éclatement des luttes et des solidarités qui profite à des politiques publiques à la fois pauvrophobes et racistes.




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