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Notre classe

Contre Total et son monde

Interview d’un raffineur à Donges. « L’écologie ou l’emploi des jeunes, Total s’en tamponne pas mal »

Alors que les raffineurs de Grandpuits luttent contre la fermeture de leur raffinerie nous avons interviewé un raffineur de Donges, raffinerie mise à l’arrêt à cause d’une fuite. Le résultat d’une dangereuse politique de sous-investissement de Total. Tous les salariés du groupe sont solidaires face aux mensonges de la direction, prêts à lutter pour un avenir meilleur.

mercredi 13 janvier

Crédits Photo : DAMIEN MEYER/AFP

Révolution Permanente : La nouvelle est sortie il y a quelques jours dans la presse, une fuite de pétrole (« de quelques litres » selon les sources préfectorales dans la presse...) a eu lieu sur la raffinerie de Donges (Loire-Atlantique). Est-ce que tu peux nous dire quel poste tu y occupes et ce qu’il s’est passé ?

Marin, syndicaliste FO à Donges : Je travaille comme marin-pompier à la raffinerie de Donges depuis quelques mois, auparavant j’étais pompier et opérateur stockage à Grandpuits (Seine-et-Marne). Pour bien comprendre, il faut déjà savoir que, à la différence de raffineries comme Feyzin (Rhône) ou Grandpuits qui sont alimentées principalement en brut par pipe-line, les raffineries de Normandie (Manche), de Donges ou de la Mède (Bouches-du-Rhône) sont alimentées par voie maritime. On a des collègues qui ont reçu un paquet de messages de la boîte pour ne surtout rien dire, maintenir la confidentialité et pendant ce temps on est mis au courant par la presse ! Évidemment c’est Total qui donne sa version.

Moi qui ai connu Grandpuits [raffinerie menacée de fermeture, contre laquelle les ouvriers sont en grève reconductible depuis le 4 janvier], j’ai l’impression que l’histoire recommence. Grandpuits, on apprend un jour que le pipe Le Havre-Paris a cassé, on se décarcasse comme pas deux pour éviter les dégâts. Malgré l’incident, la direction nous assurait qu’il n’y avait pas de fermeture envisagée, qu’on en pâtirait pas, la direction nous répétait qu’il y avait pas de soucis. Mais évidemment la préfecture et la DREAL (Direction Régionale Environnement Aménagement Logement) ont demandé plus de garanties sur la sûreté de l’installation à Total. Et là, plus il y avait de travaux et plus il y avait de recherches et moins il y avait de discours rassurants de la direction, elle venait plus nous voir. Alors qu’on nous avait répété « ne vous inquiétez pas », voilà ce qui est arrivé, trop de dégâts selon Total, on ferme le site. Alors même que c’était une menace de la direction quand on s’est mis en grève en décembre 2019 contre la réforme des retraites, s’il y avait des blocages, Total fermerait Grandpuits. On a reçu l’annonce en septembre et on a appris qu’ils travaillaient dessus depuis février 2020 !

A Donges, on fonctionne avec deux lignes pour approvisionner la raffinerie en produit depuis les bateaux. Une est en arrêt depuis un an. Il faut savoir que pour des raisons conjoncturelles de prix, Total maintenait la raffinerie à l’arrêt, prête à repartir quand le prix du pétrole serait jugé suffisant. On avait donc déjà un arrêt sur niveau qui courrait de décembre à mars. Mais maintenant depuis le 2 janvier, la dernière ligne vient visiblement de fuiter... On est fermé pour raisons techniques. Et comme à Grandpuits, on nous dit « vous inquiétez pas, on a des projets ».

RP : Des grévistes nous ont parlé de l’état de délabrement de la raffinerie de Grandpuits faute d’entretien. Quand Patrick Pouyanné a pris la direction de Total, en 2014, il s’est mis à la tâche pour réaliser 4 milliards de dollars d’économie sur les « coûts » du groupe. On voit comment ça s’est traduit sur l’emploi. La sécurité est donc une autre variable d’ajustement pour Total ?

Marin : A Grandpuits, la fermeture de la raffinerie pour la révision et la réparation est passée de tous les 3 ans, à tous les 6 ans et avec toujours moins dans l’enveloppe ! Voilà comment Total fait des économies, forcément ça finit par craquer. Pourquoi la raffinerie de Donges était à l’arrêt depuis décembre ? « Vous bouffez du pognon à tourner » qu’on nous disait. Je pourrais entendre si les réserves étaient pleines mais là on recevait du produit fini qui était raffiné ailleurs, à moindre coût là où les normes sociales et écologiques sont plus faibles. Ça leur coûte moins cher à produire mais évidemment à la pompe on voit pas la différence ! Total mène une politique de baisse des frais fixes, c’est-à-dire des salaires et des emplois. En décembre, les CDD et les intérim ont été foutus dehors. Total a suspendu les contrats d’entreprises extérieures pour la maintenance : 140 personnes dehors. 140 personnes. En sachant qu’on a déjà subi un PSE qui traînait dans les tuyaux depuis trois ans, qui a concerné 52 personnes. Par la grève on a pu réduire par rapport aux 75 annoncés, ce qui est une micro-victoire parce qu’il y a quand même eu des suppressions de poste à l’arrivée. Donc avec le PSE, l’arrêt conjoncturel, puis le souci de tuyau c’est pas jovial... Alors on nous parle de projets d’avenir, de photovoltaïque, le contournement SNCF de la raffinerie (le TGV passait au milieu...) en partie pris en charge par de l’argent public. Mais comme à Grandpuits, c’est du bidon pour l’environnement... Mais chez Total on sait quand même gaver les actionnaires quand on doit faire des efforts de guerre comme c’est la mode de le dire.

RP : Justement vis-à-vis de la lutte de Grandpuits, comment la situation est perçue à Donges et comment vous allez les soutenir ? De nombreux journaux patronaux comme les Echos ou l’Usine nouvelle estiment dans des dossiers consacrés au sujet que la méthode de Total est exemplaire pour réussir à fermer des sites sans trop de casse, sans faire trop scandale...

Marin : Les camarades de Feyzin se sont mis en grève aujourd’hui [interview réalisée le 11 janvier] en solidarité avec Grandpuits, nous on va y aller avec une délégation pour apporter notre soutien. Chez nous, y a les mêmes interrogations, les mêmes visages fermés. Là c’est un peu le coup de massue, tout le monde est un peu sonné. Tout le monde commence à se poser des questions. Mais après y a la phase de réveil. Qu’on soit salarié Total ou d’une entreprise extérieure, on navigue à vue, en espérant ne pas avoir le coup de grâce de la fermeture. Parce que c’est une politique de groupe.

Ça on peut pas l’enlever à Total, ils sont très très fort sur la com’. Je suis sûr que leur service com’ est axé pour faire avaler tout et n’importe quoi. Desfois on me disait « tu fais du grand visionnaire », mais la fermeture de Grandpuits c’est là. Enfin, Total parle de « transformation » plutôt que de « fermeture ». Je pense que c’est une très bonne chose l’écologie mais ça doit pas être un prétexte pour les patrons pour licencier. Et puis pour l’instant, ce qu’on voit c’est pas de l’écologie ! Si c’est fermer en France pour cracher deux fois plus de CO2 au Moyen-Orient, ça vaut pas le coup, on vit tous sur la même planète, ça finit par revenir ! Il faut savoir que Total est fan des partenariats, ça dilue la responsabilité, « c’est pas moi ». Quand ils ont fermé Flandres-Dunkerque, ils ont dit qu’ils allaient en faire un terminal méthanier et que ça ferait des emplois. C’était un partenariat. Puis à un moment Total a vendu les actifs et s’est barré. Les emplois sont pas supprimés, tu restes avec l’autre boîte, mais tu re-signes un contrat et le salaire est pas le même, si avant t’approchais des 3000€, là tu seras à 1300... A Grandpuits, Total ils sont à deux sur le projet. Qui dit que ça va pas être comme à Flandres-Dunkerque.

Les jeunes générations qui seraient tentées par le nouveau raffinage, ils auront pas le salaire des pétroliers. Eux ils en prenaient plein la gueule, ils mourraient à 60 ans. Pour les jeunes ça sera pareil mais convention chimie de base, 1300 euros à prendre ou à laisser. Voilà c’est ça Total. Et donc que ce soit l’écologie ou l’emploi pour les jeunes, quand Pouyanné dit qu’il veut participer à créer 100.000 emplois pour la jeunesse, ils s’en tamponnent pas mal. Ce qu’ils veulent c’est mettre de l’argent en Ouganda pour faire un pipe de brut chauffé sur plus de 1000 kilomètres et avoir des jeunes qui filent droit, qui entrent sur le marché du travail et qui la ferment.

RP : Cette question de l’écologie me paraît intéressant parce que Total bâtit toute sa communication sur Grandpuits et sur les activités de raffinage en Europe autour de cet argument. Pourtant, dès le mois d’octobre les salariés de Grandpuits sont allés manifester devant la Tour Total à Paris, soutenus par des militants écolos, contre le projet de fermeture du site. Un rapprochement intéressant entre le mouvement ouvrier et le mouvement écologiste qui ont souvent été séparés par la soi-disant contradiction entre écologie et emploi.}

Marin : On a commencé à les côtoyer avec la réforme des retraites, les écolos, la SNCF, la RATP, les profs etc. Quand chacun reste enfermé de son côté, on est abreuvé par la désinformation des médias qui essaye de diviser nos luttes. Je sais que le pétrole c’est sale, mais je dois nourrir ma famille. Mais demain, je serai ravi de pouvoir faire quelque chose de propre. Total essaye de nous diviser pour aller faire du sale ailleurs. Nous on veut un avenir propre pour nos enfants. On veut des choses qui aillent dans le bon sens, alors même si on connaît pas forcément grand chose à tout ce qui se fait aujourd’hui pour aller vers quelque chose de plus écologique, on est persuadé que ce que Total raconte c’est des conneries. Et on avance en échangeant avec les écologistes et nous on leur fait découvrir de l’intérieur ce que c’est une grosse boîte du CAC40. C’est riche d’enseignements. On a aussi beaucoup de jeunes, notamment du NPA, qui sont venus nous soutenir. Donc nous on lutte pour notre futur, et pour des emplois futurs pour nos enfants. Parce que le pétrole ça se boit pas et la terre ça se mange pas ! On s’est vraiment tous unis, y a quelque chose qui s’est construit et même si avec les confinements et les restrictions de libertés ça a un peu freiné cette dynamique, comme Total on s’est adapté !

Par le niveau syndical j’ai pu voir à quel point Total ce sont des gens très fourbes. Autant avant ils te caressaient dans le sens du poil pour essayer de t’avoir, maintenant ils te crachent directement à la gueule. Avant à Total c’était assez encadré les grèves, tu rentrais tu te disais grévistes et puis quand la direction te disait que ça suffisait tu rentrais chez toi. En décembre pour les retraites cette fois on est resté dehors, on a refusé les salaires et on a bloqué le site, c’est plus d’habitude. Eux ils innovent pour détruire l’emploi, à nous d’innover aussi. On a un devoir de désobéissance quand nos emplois, nos vies et celles de nos enfants sont menacées.

Il se passe quelque chose aujourd’hui, ça se voit à Total mais partout ailleurs. Je vois des gens autour de moi qui ont perdu leur emploi qui se disent qu’ils auraient dû lutter, se syndiquer plus tôt. Ce qui est fait est fait mais maintenant ils ne vont plus se laisser faire. Chez nous, dans les entreprises extérieures, les salariés sont tellement mal payés que pour eux un jour de grève c’est déjà très difficile. Ils sont tellement foutus dehors comme des chiens que certains se disent « pourquoi pas ? ». Comme on pouvait dire dans le temps, les gens sont en train de sortir de la mine. Et il va falloir secouer ceux qui se baladent en costard et saccagent nos emplois.




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