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Monde

La plus grande parade militaire de son histoire

Pourquoi la Chine montre ses armes ?

La Chine a fêté le 3 septembre le 70ème anniversaire de sa victoire sur le Japon par un énorme défile militaire Place Tienanmen. Il s’agit de la quatrième parade de cette ampleur depuis la disparition de Mao en 1976 et la première à être organisée à une date autre que le 1er octobre, anniversaire de la proclamation de la République Populaire, en 1949. En interne, Pékin essaye de renforcer le sentiment patriotique face aux incertitudes qui planent sur son économie. Mais le déploiement de forces de jeudi est également l’occasion d’envoyer un signal fort en direction de l’étranger.

vendredi 4 septembre 2015

Tout un symbole

Le défilé a été pensé dans tous ses détails, tant sur le plan de la symbolique politique que du message d’unité nationale communiqué. Peu après dix heures du matin, la garde d’honneur a fait 121 pas sur un tapis rouge, déroulé place Tienanmen, pour y saluer les couleurs du pays, autant de pas que d’années écoulées depuis l’entrée en guerre du Japon contre la dynastie chinoise des Qing, en 1894. Cinquante-six canons, en écho aux cinquante-six groupes ethniques officiellement reconnus en Chine, ont tiré soixante-dix coups, autant de coups, là encore, que d’années séparant de la fin de la Seconde guerre mondiale.

Un orchestre militaire a, par la suite, fait entendre l’hymne national, « La Marche des volontaires », repris par le chœur de l’Armée populaire : « levez-vous, vous qui refusez d’être esclaves, par notre sang nous construirons une nouvelle Grande muraille ». dans un second temps, le président chinois Xi Jinping a pris la parole depuis une estrade surplombant la Place Tienanmen, sous le regard des hôtes étrangers et des membres de la direction du Parti Communiste Chinois (PCC).

Un message d’unité nationale envoyé par la direction du parti

Aux côtés de l’actuel président figuraient également ses prédécesseurs, Jiang Zemin et Hu Jintao, de même que d’anciens membres de premier plan du PCC. Comme à l’occasion des congrès du PCC et des défilés du 1er octobre, la présence des dirigeants passés et actuels sert à transmettre l’image d’une unité politique. Une unité politique qui essaye de faire oublier les frictions qui existent au sommet du parti et qui a conduit à une campagne de purge menée par Xi Jinping qui a, de cette façon, assis son pouvoir, tout en ouvrant une véritable boite de Pandore. Même si l’ensemble de la direction du PCC est convaincue de la nécessité d’entamer une transition en direction d’un modèle davantage basé sur le marché intérieur, il subsiste de violentes divergences quant à la profondeur du changement à mener, alors que toute réforme remet en cause inéluctablement des intérêts constitués autour des groupes de pouvoir.

Un déploiement militaire significatif

Mais c’est surtout ses muscles que Pékin a montrés, alors que 84% des armements exhibés lors du défilé était présentés pour la première fois en public. On retiendra notamment toute la batterie de missiles DF (pour « Dongfeng », « Vent d’Est ») : à la fois le missile balistique de courte portée DF-15B ainsi que les missiles de moyenne portée DF-16, DF-21D et DF-26. Le défilé a été également l’occasion de présenter le DF-21D, missile balistique anti-navire ou ASBM (« Anti-Ship Ballistic Missile »). Ce missile est équipé d’une technologie particulière qui lui permet, une fois envoyé dans l’atmosphère, d’atteindre son objectif, en mer, à une vitesse de 3500 km/h, ce qui le rend quasiment invulnérable face aux défenses anti-aériennes classiques, alors que son rayon d’action serait estimé à 900-1000 km par les experts militaires occidentaux. Egalement surnommé « assassin de porte-avions », le DF-21D a la capacité de frapper les porte-avions tout autant que les flottes de défense de porte-avions, à savoir la pièce-maîtresse de la puissance navale nord-américaine. Aucun autre pays ne dispose d’un tel missile, Washington et Moscou étant contraints par un vieil accord, signé en 1987. Le DF-21D suscite beaucoup d’interrogations, certains considérant même qu’une telle arme pourrait transformer le rapport de force dans la zone Pacifique, chasse-gardée traditionnelle, jusqu’à présent, de la Septième Flotte étatsunienne.

Le défilé a été également l’occasion de présenter le DF-26 qui serait en capacité d’atteindre, à partir d’une rampe de lancement en territoire chinois, la base de Guam, où les Etats-Unis possèdent une importante base militaire dans le Pacifique occidental. Le DF-16 MRBM, également présenté, serait en capacité, lui, de frapper les bases militaires étatsuniennes d’Okinawa. Par ailleurs, l’Armée Populaire a également exhibé la plus puissante des armes nucléaires chinoises, une ogive de missile balistique intercontinental DF-5B, de même que le missile intercontinental DF-31A. Au total ce sont plus de 500 pièces d’artillerie et 200 appareils aériens de différents modèles qui ont pris part au défilé.

Un pari risqué, à la fois sur le plan politique et diplomatique

Un tel déploiement de forces est un message de dissuasion à l’adresse des adversaires potentiels de Pékin qui pourraient interférer vis-à-vis des objectifs régionaux et internationaux de la Chine. Avec ce défilé, la Chine dit au monde qu’elle n’est plus ce pays semi-colonial vulnérable des années 1940.

Néanmoins, une telle démonstration de force peut également porter préjudice aux ambitions de Pékin. La Chine souhaite en effet réunir des soutiens autour d’elle de façon à se transformer en un leader prépondérant dans la région, marginalisant le Japon et réduisant l’influence des Etats-Unis dans la zone Pacifique. De façon assez significative, seule la leader sud-coréenne Park Geun-hye a fait le déplacement à Pékin, pour le défilé du 4 septembre, la Corée ayant été l’un des pays victime du militarisme nippon au cours de la première moitié du XX° siècle.

Des ambitions qui se heurtent à la réalité d’une crise de suraccumulation et de surendettement qui pourrait devenir incontrôlable

Après deux mois très compliqués pour Pékin, sur le front économique, le défilé a également servi à faire appel au sentiment patriotique anti-japonais, une façon de faire oublier les problèmes qui traversent la direction du PCC quant à la gestion de la crise boursière, de même que la montée d’une certaine inquiétude, y compris dans certains secteurs de la société qui, jusqu’à présent, étaient des soutiens inconditionnels du régime, comme cela a pu se voir à la suite de la catastrophe industrielle de Tianjin.

Les ambitions économiques et militaires de la Chine qui entend se hisser au rang de nouvelle puissance impérialiste résultent d’un processus de suraccumulation prolongé qui a généré, au sein de la direction du PCC, cette vision quant au rôle de Pékin au niveau régional et mondial.

A court et moyen terme, cependant, Pékin essaye surtout d’éviter que tout cet édifice ne s’écroule comme un château de cartes, c’est-à-dire que la crise de suraccumulation phénoménale dont le talon d’Achille est le surendettement consubstantiel au modèle chinois ne finisse par devenir parfaitement incontrôlable. Pékin dispose de moyens importants, pour cela, mais limités, et la tâche est énorme. Son industrialisation tardive, inégale et combinée, de même que l’arriération de la productivité du travail chinoise par rapport à celle des autres centres impérialistes, sont un poids supplémentaire, difficile à dépasser malgré tous les efforts volontaristes déployés par le PCC.

Un échec pourrait ressusciter les vieux démons chinois, à la fois les explosions sociales et les révolutions ou encore les interventions impérialistes extérieures. Le déploiement de force du 3 septembre essaye de passer sous silence que la priorité de Pékin, ces derniers mois, a été de maintenir l’ordre social et un pouvoir profondément secoué par l’impact de la crise économique, sociale et écologique actuelle. C’est la raison pour laquelle la bureaucratie au pouvoir semble de plus en plus imiter le modèle poutinien, avec cette évocation de menaces extérieures, réelles ou imaginaires, de façon à substituer l’idéologie de la « croissance invincible » qui a fait banqueroute. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si le président russe Vladimir Poutine a été présent aux côtés de Xi Jinping pendant une bonne partie du défilé militaire.




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