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Analyse

La guerre sans fin : Israël resserre son étau sur Rafah

Alors que les négociations entre Israël et le Hamas s’enlisent, Benjamin Netanyahou menace d’envahir Rafah. Un siège qui pourrait faire 80 000 victimes supplémentaires et porter à plus de 100 000 morts le bilan de la guerre coloniale de Tsahal.

Enzo Tresso

1er mars

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La guerre sans fin : Israël resserre son étau sur Rafah

Alors que la ville a été frappée par plusieurs séries de bombardements destructeurs, notamment le 12 et le 22 février, et que Tsahal se prépare à envahir la ville frontière, le premier ministre israélien a rendu public ses propositions pour l’avenir de Gaza. Plaçant la totalité de la Palestine sous contrôle militaire israélien, le plan prévoit également la construction de deux zones tampons à la frontière sud et à la frontière est de l’enclave, destinées à couper définitivement Gaza du monde et à redoubler les fortifications du blocus d’une nouvelle ligne de défense. Amputant à nouveau le territoire palestinien, ce plan s’accompagne d’une reconfiguration territoriale de l’enclave : des photographies font en effet état de la construction d’une route est-ouest fortifiée au sud de Gaza City. Divisant l’enclave en deux, cette nouvelle ligne de fortification empêchera le retour des Palestiniens au nord alors que l’Egypte construit, au sud, une nouvelle Gaza où se déversera la population gazaouie chassée de Rafah.

Tandis que l’invasion terrestre de Rafah se prépare, les forces coloniales semblent anticiper les mouvements de population qu’elle ne manquera pas de provoquer. Alors que le destin des négociations décidera de l’invasion, Tsahal mène également sa guerre coloniale sur le front humanitaire en entravant l’arrivée de l’aide alimentaire et en vouant le peuple palestinien à la famine et à l’insécurité, laissant présager de la mort de plus de 80 000 nouvelles victimes avant le mois d’août.

Des premiers bombardements aux préparatifs de l’invasion terrestre

Alors que la prise du corridor de Philadelphie, une mince bande de terre de 14 km de long et de 100 mètres de large qui borde la frontière égypto-gazaouie, est devenue, depuis début janvier, l’objectif tactique principal des opérations de Tsahal dans le sud de la bande de Gaza, les forces israéliennes resserrent chaque jour davantage leur étau sur Rafah. Alors que plus de 1,4 millions de Palestiniens ont trouvé refuge dans la ville, après avoir été exilés par l’invasion terrestre du nord et du centre de l’enclave, les forces israéliennes pilonnent la ville. Le 12 février, de violents bombardements ont fait plus de 70 morts.

Tsahal a procédé à de nouvelles frappes, le 22 février, détruisant une mosquée et plusieurs quartiers résidentiels.

Depuis, Israël harcèle la ville. Le 26 janvier, huit Palestiniens ont été tués dans leur maison à proximité de l’hôpital Koweït, au cœur de Rafah. Des frappes ont également ciblé les camps de réfugiés à la périphérie de la ville.

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Tandis les négociations avec le Hamas sont au point mort, le gouvernement Netanyahou resserre son étau sur la ville. Alors que l’armée israélienne est divisée sur trois fronts et que la résistance palestinienne se recompose au nord de l’enclave, les troupes stationnées à Khan Younès font mouvement en direction de la mer avant de descendre vers le sud. La plupart des Palestiniens déplacés vivant entre Khan Younès et Rafah, dans des conditions de plus en plus inhumaines, ces mouvements de troupes présagent de nouveaux massacres. Si les forces palestiniennes s’enterrent dans les tunnels à Khan Younès pour préserver une partie de leurs ressources, les affrontements les plus intenses ont lieu sur les routes du sud où les différentes factions des forces armées palestiniennes freinent l’avancée de l’armée israélienne et lui font subir des pertes importantes.

Dans le même temps, l’armée israélienne, consciente qu’une invasion de Rafah jetterait des centaines de milliers de Palestiniens sur les routes, semble anticiper les futurs mouvements de population. Tandis que le plan proposé par Netanyahou pour l’avenir de Gaza, soumis au cabinet de guerre, vendredi 23 février, prévoit la construction de deux zones tampons, à la frontière sud et à la frontière est de l’enclave, des images satellites font état de la construction en toute hâte d’une route fortifiée, au sud de Gaza City, qui diviserait l’enclave en deux sections. Comme le note l’Orient-Le-Jour, « ce réaménagement territorial pourrait générer une forme de corridor militarisé avec des chekpoints, contribuant à empêcher le retour d’environ un million de Palestiniens vers le nord de Gaza ». Au sud, il est probable que l’Egypte accueille une partie significative des réfugiés dans le camp à ciel ouvert qu’elle construit depuis deux semaines dans le Sinaï. Intégralement fortifié, ce « sas » devrait accueillir près de 100 000 réfugiés dans une nouvelle Gaza. À l’heure où le spectre d’une nouvelle Nakba plane sur Rafah, l’Etat colonial semble déjà préparer le transfert de la population gazaouie. Si Netanyahou n’a pas encore autorisé l’invasion terrestre de la ville frontalière, les nouvelles prisons du peuple palestinien sont déjà prêtes tandis que les forces coloniales affament l’enclave et conduisent une impitoyable guerre inhumanitaire.

Israël affame Gaza

Si les opérations militaires n’en sont qu’à leurs premiers développement, Tsahal fait tout pour empêcher les habitants de la bande de Gaza d’accéder aux équipements d’urgence et à l’aide alimentaire que les camions, bloqués aux portes de l’enclave, transportent. Le dernier rapport de l’UNRWA, victime d’une campagne de calomnie menée par Israël et largement définancé par les alliés impérialistes de l’État colonial, fait état de la situation apocalyptique qui règne dans l’enclave. Au 27 février, après 143 jours de guerre, 29, 878 palestiniens ont été tués, 1,7 millions sont déplacés et près de 2,2 millions se trouvent dans un état d’insécurité alimentaire grave, parmi lesquels 500 000 personnes dans un état de sous-alimentation catastrophique. Sur les trois voies d’acheminement d’eau en provenance d’Israël, seulement un pipeline est aujourd’hui opérationnel, à seulement 47% de ses capacités. En outre, 83% des puits sont inutilisables tandis que toutes les infrastructures de traitement de l’eau ont été mises hors capacité, laissant le nord de l’enclave sans accès à l’eau potable. Tandis que 8000 palestiniens ont besoin d’être évacué pour bénéficier de soins urgents, les associations sur place constatent l’explosion des maladies : 300 000 personnes souffrent d’infections respiratoires aggravées tandis que 200 000 cas de diarrhée grave ont été signalés.

La dégradation catastrophique de la situation humanitaire n’est toutefois pas un simple effet de l’offensive génocidaire israélienne. Il s’agit d’un choix tactique pris par Tsahal : affamer Gaza, par tous les moyens, en faisant systématiquement obstruction au passage de l’aide alimentaire et du matériel de soin. Entre le 1er janvier et le 15 février, 51% des missions d’aides dans le nord de Gaza et 25% des livraisons au sud ont été empêchées par Tsahal. Depuis le début de la guerre, le nombre de camions dont l’entrée était autorisée dans l’enclave est passé de 300 à 500 par jour, avant le 7 octobre, à une moyenne de 100 camions par jour. D’après Médecins sans frontière, les contrôles se sont durcis : « Des procédures administratives longues et imprévisibles empêchent l’arrivée d’équipements qui sauveraient des vies et des fournitures à destination des centres médicaux. L’aide humanitaire met parfois un mois à rentrer dans l’enclave, parce que chaque boite dans chaque camion est examinée. Si les autorités rejettent ne serait-ce qu’un seul objet durant la fouille, la cargaison entière doit être retournée vers l’Égypte. Comme il n’existe aucune liste officielle des fournitures interdites, MSF a été empêché d’apporter des générateurs d’électricité, des purificateurs d’eau, des panneaux solaires et d’autres équipements médicaux ».

D’après l’administration civile israélienne, branche bureaucratique de l’appareil militaire, les « restrictions sur certains biens à l’entrée de Gaza ont pour but d’empêcher l’entrée d’objets qui pourraient être réutilisés à des fins militaires ». Dans son communiqué, elle ajoute que le Hamas « exploite les ressources civiles afin de se renforcer militairement aux dépens de la population civile dans le besoin ». Comme le rapporte Abrassac Kamara, responsable du programme WASH pour l’UNICEF, au New York Times, « pour l’heure, tout ce qui est considéré comme un matériau de construction, notamment le métal, mais également les panneaux sandwichs, les clous, les barres de construction, sont bannis ». L’agence onusienne avait ainsi prévu de construire 500 sanitaires à Khan Younès, mais a dû récemment abandonner son projet face aux mouvements des troupes israéliennes qui bombardent quotidiennement la ville.

Jouant volontairement de l’imprécision des règlementations, l’armée israélienne entrave systématiquement l’entrée de l’aide humanitaire. Israël a ainsi durci le contrôle que son armée exerce sur les conditions d’existence de la population palestinienne. Depuis 2006 et le blocus de l’enclave gazaouie, Israël définissait le volume d’aide humanitaire qui parvenait aux habitants de l’enclave en calculant la quantité calorique nécessaire pour maintenir la population juste au-dessus de la sous-nutrition. Désormais, Israël n’entend plus faire survivre les Palestiniens : elle les laisse mourir. A Gaza, l’armée israélienne va jusqu’à tirer sur les convois humanitaires. Sur le rond-point de Naplouse, à l’ouest de la ville, plusieurs milliers de Palestiniens s’étaient rassemblés, jeudi, dans l’espoir de recevoir un peu de nourriture. L’armée israélienne a alors ouvert le feu pendant que les camions étaient en train d’être déchargés, faisant 112 morts et près de 760 blessés, d’après un bilan provisoire. Si le communiqué de Tsahal mentionne un simple mouvement de foule, les rapports venant de l’hôpital Al-Shifa évoquent de graves blessures par balle, démentant le récit de l’armée israélienne et mettant au jour sa responsabilité directe dans ce nouveau massacre.

La situation devrait encore empirer d’après les projections d’un groupe de chercheurs de la London School of Hygiene&Tropical Medecine et du centre Johns Hopkins. Même dans le cas où une trêve serait signée, le bilan devrait encore s’alourdir. La dégradation des conditions sanitaires est telle qu’entre le 7 février et le 6 août 2024, entre 6 550 et 11 580 palestiniens devraient mourir des suites de leur blessure et des conditions humanitaires apocalyptique qui règnent sur la bande. Si les conditions demeurent inchangées, entre 58 260 et 66 720 personnes supplémentaires devraient périr. Si Israël intensifie encore ses opérations génocidaires, la guerre ferait entre 74 290 et 85 750 victimes supplémentaires, portant à plus de 100 000 morts le bilan de la guerre coloniale de Tsahal.

La société civile israélienne : une force auxiliaire de Tsahal

Lorsque les mesures administratives ne suffisent pas à entraver l’accès à l’aide alimentaire et le passage des camions, le gouvernement d’extrême-droite peut compter sur le soutien civil d’une partie de la population israélienne, comme le collectif Tsav-9 qui multiplie les actions à la porte de Kerem Shalon sous contrôle israélien. Depuis le 18 janvier, des centaines de manifestants campent devant la porte pour empêcher le passage des camions. Rassemblant les franges les plus radicales de l’extrême-droite sioniste, le collectif se pense comme un mouvement de désobéissance civile : « Nous ne sommes pas un mouvement anarchique, il y a des règles, on le sait. Mais on en enfreint certaines parce qu’il faut bien secouer le système ». Le problème, d’après la porte-parole du mouvement, Rachel Touitou, n’est pas que les « Palestiniens meurent de faim ou pas », comme elle l’affirme à la radio israélienne Studio Qualita, mais que les ressources « alimentent les roquettes du Hamas qui tuent des soldats israéliens ».

Si le gouvernement maintient une distance de façade avec le mouvement et a mis en place, depuis le 28 janvier, des barrages routiers pour empêcher ses militants de venir au poste frontière, il le soutient néanmoins en acte. Si les militants sont des partisans d’Itamar Ben-Gvir, ministre ultranationalisme de la Sécurité nationale, ils ont également reçu le soutien de Bezalel Smotrich, ministre des Finances. Selon le Haaretz, la présence policière a été significativement réduite depuis le 1er février, où 30 militants ont été arrêtés, et, désormais, « même lorsque la police s’est présentée, elle a laissé passer les manifestants ». Comme souvent, les médias affiliés au pouvoir israélien ne s’embarrassent pas des éléments de langage que le gouvernement destine à ses alliés impérialistes. Chroniqueuse réactionnaire sur Tandem TV, Galith Benzimra donne la clef de la situation : « le gouvernement aime ce que vous faites parce que vous faites entendre ce qu’ils ne peuvent pas dire. Ils sont obligés de vous empêcher et de vous sanctionner, ils pourraient d’ailleurs vous sanctionner plus s’ils le souhaitaient vraiment ».

Si les quelques collectifs sionistes qui bloquent la frontière sont minoritaires, l’opinion israélienne semble approuver leur action, comme le révèle un sondage de la chaine israélienne 12 selon lequel 72% des 500 interrogés se déclarent opposés à l’arrivée de l’aide humanitaire à Gaza. Alors que le consensus colonial grandit au sein de la population israélienne [1], les opérations génocidaires dans le sud de l’enclave mobilisent tout autant des groupes civils que les forces militaires israéliennes. Les objectifs politiques de ces groupuscules sont clairs : la recolonisation de la bande de Gaza. Comme le rapporte le journaliste Oren Ziv, des groupes de colons ont tenté, ce jeudi, de franchir la porte d’Erez et demandent au gouvernement de les laisser établir de nouvelles colonies, maintenant que le nord a été sanctuarisé et coupé par la route 749 du reste de l’enclave.

L’effondrement économique dans la bande de Gaza et le spectre du chaos

L’attaque israélienne a également anéanti l’économie gazaouie. D’après le Bureau Central des Statistiques Palestinien (BCSP), le PIB de l’enclave a chuté de 80%, passant de 670 millions de dollars avant le conflit à 90 millions fin décembre. Les structures de gouvernement ayant été démantelées par l’offensive génocidaire de Tsahal, les fonctionnaires sont laissés sans revenu tandis que les services publics sont désormais inopérants, faisant craindre un anéantissement pur et simple de l’ordre public. Les convois humanitaires ne sont plus protégés et, quand les balles israéliennes n’empêchent pas les distributions de nourriture, les livraisons sont également perturbées par des émeutes de la faim.

L’économie des tunnels s’est, en outre, partiellement effondrée. L’économie gazaouie, extrêmement déformée en raison de la pression coloniale israélienne et des entraves, placées par l’impérialisme étatsunien, au développement de l’enclave, tirait l’essentiel de ses revenus de l’exploitation privée de la main d’œuvre pour la construction des tunnels dont la gestion était très souvent confiée à des entrepreneurs privés. Pendant le boom économique de 2011, le PIB de l’enclave avait ainsi augmenté de 28% au cours des six premiers mois et le chômage était tombé à 32,9% à la mi-année grâce au développement des tunnels [2]. Bénéficiant du retrait israélien en 2006, les activités économiques se sont déplacées du nord vers le sud, faisant de Rafah l’un des centres économiques du territoire, en raison de sa proximité avec l’Egypte [3].

Comme l’explique Joseph Daher, historien marxiste du Moyen-Orient, « l’économie des tunnels a été la principale raison de ce boom, estimé par les hommes d’affaires gazaouis à plus de 700 millions de dollars par an et a renforcé le pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza. La plupart des tunnels ont été financés par des investisseurs privés, pour la plupart des membres du Hamas, qui se sont associés à des familles se trouvant des deux côtés de la frontière. Un rapport de l’Organisation internationale du travail mentionne l’émergence de 600 “millionnaires des tunnels” qui ont particulièrement investi dans l’achat de terrains et dans l’immobilier [4] ». En outre, la surveillance du réseau souterrain a permis d’étendre les effectifs de la fonction publique et de créer des emplois supplémentaires. Depuis l’arrivée d’Al-Sissi au pouvoir, après le coup d’Etat de 2013 en Egypte, et le démantèlement d’une partie des tunnels qui reliaient l’Egypte à Gaza, le développement économique a été en partie freiné, la population de l’enclave bénéficiant toutefois encore des effets du boom de 2011.

La destruction presque complète de l’enclave, devenue inhabitable, a privé la majeure partie de la population de ses maigres sources de revenus et a largement amputé les budgets de la fonction publique. Dans ces conditions, aucune force publique n’est plus capable d’assurer la bonne organisation des opérations humanitaires et l’enclave sombre dans le chaos alors que les forces combattantes du Hamas se replient dans les tunnels pour préserver une partie de leurs ressources stratégiques.

Les négociations au sujet d’une trêve risquent de ne pas aboutir

Alors qu’une trêve d’une semaine avait pu être conclue en novembre, les négociations ont repris depuis le 6 février, date à laquelle le Hamas transmettait sa proposition aux négociateurs égyptiens et qataris. D’après le document qu’a consulté Reuters, cette première proposition prévoyait une sortie de crise en trois temps.

Pendant une première période de 45 jours, les forces israéliennes devraient se retirer des zones densément peuplées pour se repositionner à l’extérieur des villes. En contrepartie, le Hamas libèrerait une partie des otages, les femmes et les enfants de moins de 19 ans ainsi que les otages malades ou âgés. De son côté, 1500 palestiniens dont 500 prisonniers choisis par le Hamas, purgeant des longues peines de prison ou condamnés à perpétuité, seraient libérés par Israël. À côté de ces dispositions, l’aide humanitaire augmenterait, notamment au nord, et la reconstruction des infrastructures vitales commencerait, tandis que le retour des Palestiniens déplacés serait garanti. Pendant une deuxième période de 45 jours, Israël s’engagerait à libérer de nouveaux prisonniers palestiniens en échange de la libération de tous les hommes, civils et militaires, détenus par le Hamas. L’armée israélienne devrait alors quitter l’enclave et lever le blocus de Gaza. Durant la dernière période de 45 jours, les corps des victimes seraient rendus à chaque camp après leur identification.

Le 7 février, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a balayé d’un revers de la main la proposition de la résistance palestinienne. Annonçant qu’il poursuivrait sans trêve les opérations génocidaires dans l’enclave, Netanyahou jugeait que seule « une pression militaire continue » mènerait à la libération des prisonniers détenus par le Hamas et que « céder aux exigences délirantes du Hamas non seulement n’entraînera pas la libération des otages, mais invitera à un nouveau massacre ».

Depuis cette annonce, les négociations se sont complexifiées. Pour obtenir un accord plus proche de ses intérêts politiques immédiats, Netanyahou multiplie les menaces contre Rafah. D’après Laure Foucher, autrice d’une note publiée le 19 février par la Fondation de Recherche Stratégique, « pour le moment, selon une source proche des milieux décisionnaires israéliens, aucune décision finale n’a été prise concernant une offensive terrestre à Rafah. Mais la ville est déjà soumise à des bombardements intenses. Le premier ministre israélien entendrait utiliser cette menace comme moyen de pression sur le Hamas pour obtenir un deal plus favorable à Israël. Selon cette même source, B. Netanyahou pourrait ordonner très prochainement des incursions terrestres limitées afin de rendre ces menaces plus “crédibles”. Sans accord, une offensive de l’armée israélienne de grande ampleur apparaît hautement probable ».

Arrivé au Caire le 20 février, Ismaël Haniyeh, membre du comité central de la direction extérieure du Hamas, a revu à la baisse les conditions du mouvement pour la libération des prisonniers israéliens. Désormais, les négociations porteraient sur une trêve d’une quarantaine de jour pendant laquelle 40 prisonniers seraient libérés en échange de 350 à 400 détenus palestiniens. Toutefois, d’après l’Orient-le-Jour, Netanyahou s’oppose encore à la libération des prisonniers ayant participé à des « attaques israéliennes », motif d’inculpation très fréquemment utilisé en Cisjordanie occupée pour justifier les arrestations arbitraires des Palestiniens, et ne veut pas engager la fin des opérations militaires à Gaza, qu’il juge essentiel à sa survie politique.

En outre, Israël a placé, parmi la liste des prisonniers politiques palestiniens qui doivent être libérés, des membres de la direction du Fatah, faisant craindre au Hamas le retour politique du parti qui conserve une ferme emprise sur l’Organisation de Libération de la Palestine. Alors que le président de l’Autorité Palestinienne multiplie les tentatives pour réinstaller le Fatah au coeur du jeu diplomatique, le Hamas s’inquiète de la libération de certains dirigeants populaires du parti des accords d’Oslo. Enfin, sans garantie qu’Israël ne mettra pas fin à ses opérations dans la bande de Gaza et que les déplacés pourront revenir au nord, hypothèse de plus en plus improbable au regard de la concrétisation manifeste du projet de nettoyage ethnique de la bande de Gaza, le Hamas refuse de signer tout accord.

Des signes de progrès ont été évoqués par Joe Biden, lundi 26 février, lors d’une interview. D’après le président des Etats-Unis, un accord, qui prévoit une trêve pendant le ramadan, mois saint des musulmans, était en passe d’être signé : « Mon conseiller à la sécurité nationale me dit que nous sommes proches. Nous sommes proches. Mais les choses ne sont pas encore faites. Mon espoir est que, d’ici lundi prochain, nous aurons un cessez-le-feu ». Mais les espoirs d’un président médiatiquement affaibli, soutien inconditionnel d’Israël, dont la santé mentale est publiquement remise en question, confronté à la désertion d’une partie de son électorat qui soutient la cause palestinienne et à l’immolation d’un jeune soldat, ne valent pas grand-chose. Ils ont en outre été immédiatement démentis par le ministre des Affaires étrangères qatarien qui juge, de son côté, qu’il n’y a aucune avancée sur les négociations. Du côté israélien, le cabinet de guerre discutait, au moment même où Biden s’exprimait, des modalités de l’invasion terrestre de Rafah. Alors que les négociations stagnent, Netanyahou menace de plus en plus explicitement la ville frontière, déclarant, le 21 février, que Tsahal en prendrait possession qu’il y ait un accord ou non.

La ligne jusqu’au-boutiste de Netanyahou et la stratégie du Hamas

Les négociations révèlent ainsi les contradictions internes à l’Etat colonial et à la Résistance palestinienne conduite par le Hamas. À cet égard, la proposition du Hamas, communiquée le 7 février à Israël, s’inscrit dans la continuité de la réorientation des objectifs tactiques du mouvement. Depuis son arrivée au pouvoir en 2006, le Hamas a précisé les termes de son programme politique et la nature de sa stratégie. D’abord membre du front du refus, après la signature des accords d’Oslo en 1993, et ennemi de la solution à deux Etats, le parti a revu ses positions. Dans le deuxième chapitre de son programme électoral en 2006, le mouvement exige la construction d’un Etat dans la « Palestine de 1967 », ratifiant implicitement, non seulement le partage de l’ONU de 1948 (fondée sur le plan de la commission Peel qui accordait en 1947,55% du territoire de la Palestine à l’Etat colonial), mais également la conquête de 78% du Territoire palestinien au sortir de la première guerre israélo-arabe.

La proposition avancée par le Hamas le 7 février prend sa source dans le document rédigé en septembre 2006 lors d’une rencontre entre Ahmad Youssef, conseiller d’Ismaël Haniyeh, alors premier ministre palestinien, et des délégués israéliens en Suisse. Le document prévoit, à l’article 1, « un retrait (insihâb) israélien de la Cisjordanie sur la ligne transitoire convenue » et, à l’article 2, « une trêve (hudna) de cinq ans, où il ne sera pas lancé d’attaques palestiniennes à l’intérieur d’Israël, ou contre des Israëliens où qu’ils soient, et ne seront pas lancées des attaques israéliennes sur les terres palestiniennes, ou contre des Palestiniens où qu’ils soient » [5]. En se donnant pour but tactique d’obtenir une « trêve permanente », le Hamas parvient à maintenir formellement l’objectif stratégique d’une reconquête de la Palestine tout en acceptant tactiquement la cohabitation avec Israël, dans le cadre d’une trêve reconductible de manière permanente : « Le Hamas, avec le concept de “trêve”, a intelligemment boulversé les concepts : Israël pourrait potentiellement vivre en paix aux côtés des Palestiniens, qui n’en reconnaîtraient cependant pas la légitimité » [6]. Le Hamas semble ainsi considérer que la violente offensive menée par Israël constitue une occasion importante pour l’avancement de ses buts tactiques : parvenir à une trêve permanente avec l’Etat colonial dans les frontières de 1967.

Cependant, il semble que la conjoncture ait nettement compromis cette perspective. Si le mouvement islamique espérait que les attaques du 7 octobre enrayeraient le processus de normalisation diplomatique des relations des bourgeoisies arabes avec Israël, la donne est plus contrastée, comme en témoigne la collaboration accrue de l’Egypte au projet de nettoyage ethnique.

De son côté, Benjamin Netanyahou n’entend pas renoncer à sa guerre coloniale. Alors que le premier ministre doit affronter la justice israélienne dans plusieurs affaires et qu’il fait face à une opposition populaire toujours plus hostile à son égard, menée notamment par le mouvement des familles des otages, il ne peut garder son poste qu’à satisfaire les exigences de ses alliés issus de l’extrême-droite religieuse, membres de la coalition gouvernementale. Dans ces conditions, la suspension provisoire des opérations militaires à Gaza, qui pourrait sans doute satisfaire une partie de l’opinion publique, lui ferait toutefois perdre le soutien de l’aile la plus extrême de sa coalition.

Comme le souligne encore Laure Foucher, « le Premier ministre israélien tente avant tout d’assurer sa survie politique. Contrairement à ses adversaires, B. Netanyahou n’est pas pressé de conclure un accord. Alors qu’il devra nécessairement rendre des comptes pour ne pas avoir su prévenir les attaques du 7 octobre, la prolongation de la guerre lui assure une relative immunité politique. C’est surtout sur le maintien de sa collation avec les leaders du parti fondamentaliste d’extrême-droite “Sionisme-religieux”, I. Ben Gvir et B. Smotrich, qu’il compte pour parvenir à rester au pouvoir. Or, ces deux alliés s’opposent fermement à tout arrêt total des combats pour une durée significative et à la libération de prisonniers palestiniens condamnés à perpétuité. Ils menacent de faire tomber le gouvernement en cas d’accord qu’ils estimeraient “irresponsable” ». A Rafah, la guerre sans fin d’Israël devrait donc se poursuivre.


[1Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les Juifs, Paris, La Découverte, 2020, 326 p.

[2Nicolas Pelham, « Gaza’s Tunnel Complex », Middle East Report, n°261, hiver 2011, lire en ligne.

[3Nicolas Pelham, « Gaza’s Tunnel Phenomenon : The Unintended Dynamics of Israel’s Siege », Journal of Palestine Studies, n°41-4, lire en ligne.

[4Joseph Daher, « Hamas, son histoire, son développement. Une perspective critique », Contretemps, 2 janvier 2024, lire en ligne.

[5Al-Safir Filastîn, « Projet d’entente entre le Hamas et les Israéliens », 2006

[6Nicolas Dot-Pouillard, La mosaïque éclatée  : une histoire du mouvement national palestinien, 1993-2016, Paris, Actes sud, 2016, pp. 79-80.



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