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Palestine

Isräel : la crise s’approfondit pour Netanyahou, mais le consensus colonial se durcit

Alors que le gouvernement de Netanyahou connait une crise de légitimité sans précédent et que sa réforme judiciaire a été censurée par la Cour Suprême israélienne, les alternatives au projet politique de la coalition d’extrême-droite demeurent floues tandis que le gouvernement fait face au risque de l’ingouvernabilité.

Enzo Tresso

22 janvier

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Isräel : la crise s'approfondit pour Netanyahou, mais le consensus colonial se durcit

Crédit photo : Wikimedia commons

Après les manifestations massives contre la réforme judiciaire du gouvernement, la Cour Suprême israélienne a rejeté, le 1er Janvier, une partie du projet de loi qui visait à restreindre son pouvoir. Ce nouveau camouflet pour le gouvernement d’extrême-droite, à peine un an après son arrivé au pouvoir, est le symptôme d’une crise de légitimité généralisée. Alors qu’un mouvement civil continue de se structurer contre le premier ministre sur la question des otages et que B. Netanyahu est rattrapé par sa mise en examen pour corruption dans trois dossiers, son capital politique continue de s’effondrer. Une situation qui pourrait s’envenimer sur fond de maintien d’une guerre longue à Gazaau risque de multiplier les fronts, de provoquer un embrasement régional et de plonger l’économie israélienne dans une crise d’ampleur.

En dépit du discrédit dont il fait l’objet, aucune alternative politique n’a toutefois émergé et l’opposition grandissante au gouvernement demeure profondément favorable à l’égard de la politique coloniale de l’Etat israélien. Bien que le pays ait connu, au début de l’année 2023, un mouvement de mobilisation inédit contre la réforme judiciaire, les revendications « démocratiques » de la gauche travailliste et de la droite modérée partagent avec le gouvernement dont elles dénoncent la politique un même consensus colonial. Marquée par l’affirmation d’une extrême-droite au projet colonial maximaliste, soutenue par la montée du sionisme religieux, la conjoncture actuelle témoigne des contradictions internes de l’opinion publique israélienne et de l’importance de la colonisation pour le régime israélien.

Une défaite politique qui fragilise encore davantage le gouvernement

L’invalidation d’un amendement clé de la réforme judiciaire de Benjamin Nétanyahou par la Cour Suprême israélienne le 1er Janvier pourrait déstabiliser le gouvernement déjà fragilisé de Benjamin Netayanhou. Dans sa version votée en juillet, par la Knesset, le projet de loi prévoyait de restreindre le pouvoir de révision de la Cour Suprême des lois votées par les parlementaires et des actes administratifs du gouvernement. Sur la simple base d’une majorité de 61 voix, la Knesset pourrait outrepasser les arrêts de la Cour. Revenant sur la loi de 1992 qui autorisait l’institution à bloquer des textes jugés incompatibles avec les Lois fondamentales, le texte renforce le pouvoir de l’exécutif, jusqu’alors relativement faible, dans le panel de sélection des juges, inféodant le pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif.

Alors que la loi de 1992 avait été défendue par son propre parti, le Likoud, Benjamin Nétayahou a fait volte-face en 2016 en demandant son amendement pour protéger sa propre carrière politique. Désavoué par les autres partis plus modérés, il a fait siennes les critiques de la Cour formulées par les ultra-orthodoxes, pour sceller une alliance électorale avec les franges religieuses de l’extrême-droite sioniste, après que l’institution ait appuyé, en 2005, la décision du gouvernement de quitter la bande de Gaza et de démanteler une partie des colonies qui y avaient été construites. La coalition, qui a remporté les élections en décembre 2022 et formé le gouvernement le plus extrême-droitier de l’histoire politique israélienne, a réaffirmé les clauses de l’alliance dans le projet de gouvernement publié en Janvier 2023.

En outre, la suspension de la réforme pourrait affecter les chances du premier ministre israélien, accusé de corruption dans trois dossiers, de se maintenir au pouvoir. La Cour suprême avait en effet annulé le décret de nomination d’Aryeh Deri, en janvier 2023, un politicien d’extrême-droite proche de Netanyahou, en raison de sa condamnation pour fraude fiscale. La Cour avait alors jugé la décision du premier ministre « infondée en rationalité » et réaffirmé le devoir d’exemplarité des membres du gouvernement. Mis en cause dans trois dossiers (baptisés « Affaires 1000 », « 2000 » et « 4000 »), l’actuel premier ministre est accusé d’avoir accordé des avantages fiscaux et politiques à des patrons de presse en échange d’une couverture médiatique favorable et de faveurs personnelles. La suspension de l’amendement pourrait ainsi le priver de la possibilité d’exercer le pouvoir en cas de condamnation. Toutefois, l’extrême lenteur de la procédure joue en sa faveur en dépit d’une opinion publique en partie hostile à sa personne plutôt qu’à sa politique.

Une opposition ambiguë à Netayanhou : de la revendication démocratique au consensus colonial

Depuis le 7 octobre, l’hostilité à Netanyahou s’est encore accrue. Si le premier ministre était déjà en partie désavoué par l’opinion après sa mise en examen pour corruption et s’il a fait face au plus vaste mouvement de contestation dans l’histoire récente d’Israël en proposant une réforme judiciaire brutale, l’orientation qu’il a imprimé à la politique palestinienne de l’Etat colonial, soutenant le Hamas pour affaiblir l’autorité palestinienne, et surtout l’humiliation du 7 octobre dernier, lui ont fait perdre beaucoup de son capital politique. D’après un sondage daté du 14 novembre, seuls 4% de la population juive d’Israël déclare avoir confiance dans le premier ministre israélien.

Alors que les opérations militaires de Tsahal suscitent le mécontentement croissant d’une partie de l’opinion israélienne, inquiète du sort réservé aux otages, et que la stratégie brutale de l’armée coloniale et l’impréparation et le manque d’encadrement des réservistes ont coûté la vie à trois otages israéliens à Gaza, tués par des soldats qui les prenaient pour des soldats du Hamas, le gouvernement connait une très grave crise de légitimité.

Toutefois, à l’instar du mouvement d’opposition à la réforme judiciaire, le discrédit qui frappe Netayanhou s’accompagne d’une profonde ambiguïté à l’égard de la politique coloniale israélienne. Si une partie nettement plus restreinte de l’opinion israélienne soutient la recolonisation de Gaza, le consensus colonial s’est élargi ces dernières années et s’est imposé à la faveur d’un durcissement du régime. En témoigne la popularité impressionnante du porte-parole de Tsahal qui jouit, d’après le même sondage, de 74% d’opinion favorable chez les citoyens juifs. Si la majorité des israéliens ne s’oppose pas à la guerre et continue de soutenir l’offensive, la plainte déposée par l’Afrique du Sud à la Cour de Justice Internationale contre Israël, accusé de conduire des opérations génocidaires dans la bande de Gaza, pourrait même, comme le note Anshel Pfeffer, dans un article d’opinion dans le journal Haaretz, aggraver le sentiment d’insécurité en Israël et nourrir le syndrome de la « forteresse assiégée » qui s’est durablement implanté dans l’opinion publique israélienne [1]. Quoi qu’il en soit, la crise de légitimité du gouvernement Netanyahou ne signifie pour l’heure en aucun cas une opposition aux exactions dont se rend coupable Tsahal à Gaza, en Cisjordanie et à la frontière libanaise.
Les manifestations contre la Cour suprême étaient travaillées par la même contradiction en dépit de leurs mots d’ordre démocratiques. La Cour suprême n’est pas, en effet, une institution progressiste. Loin de servir de frein à la politique coloniale de l’Etat israélien dans les territoires occupées, la Cour a, depuis cinquante ans, donné un blanc-seing aux colons et à Tsahal et a légitimé les inventions juridiques spécieuses proposées par les élites israéliennes pour justifier la colonisation [2], comme le démontre méthodiquement un rapport publié en Février 2019 par l’ONG B’Tselem (Centre d’information israélien pour les droits humains dans les territoires occupées). Les critiques « démocratiques » de la gauche sioniste sont donc limitées à la seule dérive extrême-droitière d’un gouvernement dont elle accepte pourtant la politique coloniale. Le député arabe et ancien vice-président de la Knesset Ahmad Tibi résumait la situation, en 2018, dans une tribune dans le Monde : « L’Etat israélien est juif et démocratique. Il est démocratique pour les Juifs et il est juif pour les Arabes ».

La droitisation extrême de l’opinion publique israélienne

Ainsi, la crise de légitimité que connait le gouvernement Netanyahou ne présage pas d’une résolution progressiste. Baignant dans un consensus colonial général, la société israélienne pourrait changer de gouvernement tout en continuant d’apporter son soutien à la politique coloniale qui l’a conduit dans l’impasse. Si une partie de l’opposition a refusé d’entrer dans le gouvernement d’unité nationale, comme Yair Lapid, le principal opposant à Netanyahou, l’opposition ne critique l’option de la guerre de haute intensité que dans la perspective du retour des otages tout en acceptant l’objectif stratégique de la destruction du Hamas par tous les moyens disponibles. Comme le dénonce Ilan Pappé, la gauche sioniste connait une période de faillite morale : elle soutient la guerre totale contre le Hamas à la condition que celle-ci n’entrave pas le retour des otages, une position profondément ambiguë qui ne constitue en aucun cas une opposition viable au projet colonial de l’Etat israélien.

Un tel consensus s’explique par le nouvel équilibre de classe qui s’est imposé à partir des années 70 en Israël, porté par un Likoud, héritier du sionisme révisionniste de l’intellectuel fasciste Zeev Jabotinsky et de la montée du sionisme religieux [3]. Après le camouflet de la guerre de Kippour en 1973, qui a décrédibilisé le parti travailliste de Golda Meir, l’opinion publique, pris de panique, a accordé de plus en plus de poids à la doctrine ultra-sécuritaire du Likoud et a porté au pouvoir son dirigeant Menahem Begin, lors des élections de 1977. En même temps qu’il apportait un soutien massif à la colonisation du Golan et de la Cisjordanie, Begin a lancé une contre-réforme néolibérale brutale, en démantelant les institutions sociales et la Histadrout, syndicat qui administrait en partie l’économie israélienne, et en privatisant les structures de l’Etat social israélien.

Faisant chuter le pays dans la pauvreté, les gouvernants successifs ont approfondi la néolibéralisation de l’économie tout en faisant de la colonisation le système de compensation du paupérisme. Après quarante années de privatisation, la situation sociale est explosive. En 2014, près de 1 658 200 israéliens vivaient sous le seuil de pauvreté (1/5 de la population), d’après le rapport du Bitouah Léoumi, l’institut national d’assurance. Selon l’ONG Latet, la situation était encore plus difficile pour le prolétariat israélien. Elle affirme que 2,6 millions d’israéliens vivent sous le seuil de pauvreté, soit 31,6% de la population. La frontière des classes est également raciale : d’après le centre Adva, si 13,6% des foyers juifs connaissent la pauvreté, la proportion atteint 47,4% pour les familles arabes en Israël, en 2013.

La réponse des dirigeants politiques à la crise sociale a globalement épousé la ligne d’un impérialisme de compensation [4] : plutôt que d’augmenter la part du PIB consacrée à l’assistance sociale (environ 15% en moyenne, contre environ 20% dans les autres pays de l’OCDE), les différents gouvernements ont facilité l’implantation dans les territoires occupées, accompagnant l’installation coloniale d’avantages économiques, fiscaux et sociaux. Le nombre de colons en Cisjordanie est ainsi passé de plusieurs dizaines de milliers dans les années 70 à 800 000 aujourd’hui alors que plusieurs membres du gouvernement et de l’appareil militaire vivent sur les territoires occupés. L’importance économique de l’occupation pour gérer le mécontentement des dépossédés s’est traduite par une élévation croissante du niveau de violence dans les territoires occupés. La peur sécuritaire s’est accrue en même temps que les rangs du sionisme religieux gonflaient et que l’idéologie messianique du mouvement, selon laquelle la colonisation et l’expansion territoriale sont les préconditions du retour du messie [5], s’implantait durablement dans la société.

Cette dialectique vicieuse atteint un niveau critique alors même que le gouvernement israélien a autorisé la construction d’un quartier composé de 1738 unités d’habitation à Jérusalem-Est, le 6 décembre 2023, qu’un promoteur immobilier diffuse des publicités pour des projets de construction dans la bande de Gaza et que les appels, venant de dirigeants politiques ou militaires, à recoloniser le territoire se multiplient.

À mesure que la situation économique se dégrade, la colonisation s’accélère pour compenser les effets des politiques néolibérales, contraignant la société israélienne à s’engager dans une guerre coloniale désormais pleinement assumée, l’exposant à des représailles sanglantes qui l’entraînent dans une spirale sécuritaire et autoritaire sans fin.


[1N. Israeli, « Israel and Imperialism (a Brief Analysis) », Matzpen, 43, Juillet 1968

[2Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les Juifs, Paris, La Découverte, 2020, p. 182-192.

[3Thomas Vescovi, L’échec d’une utopie  : une histoire des gauches en Israël, Paris, la Découverte, 2020, 366 p.

[4Danny Gutwein, « Some Comments on the Class Foundations of the Occupation », Monthly Review, Juin 2006, originellement publié dans Teoria ve-Bikoret, n°24, 2004, p. 203-211.

[5Nur Masalha, Imperial Israel and the Palestinians : the politics of expansion, Sterling, VA, Pluto Press, 2000, 279 p.



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