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Le banquier Guillermo Lasso remporte les élections présidentielles en Équateur

Avec 97 % du scrutin dépouillé, Guillermo Lasso remporte le deuxième tour avec plus de 52 % des voix contre les 47 % de Andrés Arauz, l’héritier politique de Rafael Correa. Pour la gauche sud-américaine, il s’agit d’une nouvelle défaite et de l’illustration de l’échec de la « révolution citoyenne ».

mardi 13 avril

Photo : AFP.

Article initialement paru dans La Izquierda Diario, journal argentin membre du réseau international dont fait partie Révolution Permanente.

Malgré le fait que le candidat du corréisme, Andrés Arauz ( l’héritier politique du dirigeant politique Rafael Correa), avait remporté le premier tour avec 13 points d’avance sur les autres candidats, c’est le candidat de la droite équatorienne qui s’est finalement imposé. Guillermo Lasso a pu compter sur l’appui de l’establishment entrepreneurial et politique qui a poussé pour que le banquier néolibéral dispute le second tour face à Arauz, au détriment de Yaku Pérez [candidat du parti indigène Pachakutik].

La victoire de Lasso est célébrée par la droite régionale comme la contre-tendance aux tendances à l’œuvre en Amérique Latine lors les dernières élections, comme celles de Bolivie ou d’Argentine. Rappelons que suite à la période des gouvernements dits progressistes, différents tournants vers la droite ont été observés dans des pays comme l’Argentine avec la défaite du kirchnérisme et l’arrivée de Macri au gouvernent, le Brésil après le coup d’État institutionnel qui a ouvert la voie à la victoire électorale de Bolsonaro et le cas du coup d’État en Bolivie. La gestion désastreuse et l’endettement ont permis un retour, dans certains pays, de candidats ou partis liés au vieux progressisme, comme on a pu le voir en Argentine et en Bolivie.

Une défaite pour le corréisme et la « révolution citoyenne »

D’une part, le fait qu’un banquier comme Lasso gagne ces élections peut s’expliquer d’abord par l’impossibilité pour le corréisme de présenter un projet renouvelé après des années de gouvernement qui n’ont été en fin de compte que des promesses non tenues de la « révolution citoyenne ».

Arauz, en tant que « dauphin » de Correa, représentait le retour d’un projet qui, sous l’appellation de « révolution citoyenne », n’a pas transformé les bases structurelles de dépendance du pays lors de ses années au pouvoir, a maintenu la dollarisation imposée par l’ancien président Jamil Mahuad dans le cadre d’un plan de sauvetage des grandes banques, a maintenu l’extractivisme et a même appliqué des mesures répressives et autoritaires contre des secteurs sociaux comme le mouvement indigène.

D’autre part, l’élection a également été marquée par le désastre du gouvernement de Lenin Moreno. Arrivé de la main même de Rafael Correa après l’avoir accompagné durant six ans en tant que vice-président, puis s’être distancié de Correa, Moreno a dirigé un gouvernement clairement anti-populaire et fortement répressif, marqué par des pactes avec le FMI avec lequel il vient de négocier un accord récent qui s’ajoute au désastre de la gestion de la pandémie.

Arauz a été perçu comme le retour au projet corréiste sans être capable de présenter une alternative claire à la situation actuelle et de créer de nouvelles attentes avec un discours de « retour à des temps meilleurs », ce qui dans l’ensemble s’est traduit dans ce résultat électoral et a permis à Lasso de sortir renforcé de la polarisation politique.

La période qui a précédé les élections, tant le premier tour que la période pré-électorale du second tour, a été marquée par un corréisme et un anti-corréisme polarisant l’élection équatorienne. La campagne électorale a ainsi été traversée par deux récits : celui appuyant le corréisme, et, avec des variantes différentes, celui d’une opposition anti-corréiste qui s’est approfondie au second tour.

Dans cette situation, la candidature de Lasso a réussi à obtenir l’appui du candidat de « Gauche Démocratique » (Izquierda Democrática), Xavier Hervas, qui a créé la surprise lors des élections du 7 février en obtenant un peu plus de 15 % des voix, bien que son parti se soit dissocié de cette position et ait rejeté un soutien à la candidature de Guillermo Lasso.

Certains éléments, comme le vote nul qui atteint les 16,19 %, pourraient indiquer que Andrés Arauz n’a pas réussi à conquérir une partie du secteur qui a soutenu Yaku Pérez, le candidat du parti indigène Pachakutik qui avait terminé troisième force au premier tour. Si certains secteurs ont vu dans la candidature de Pérez l’émergence d’une « nouvelle gauche » équatorienne, l’ancien candidat a en réalité appelé au vote nul pour ne pas soutenir Arauz, et lors de précédentes élections il avait appelé à soutenir Lasso.

Une situation politique marquée par une instabilité et par le spectre des mobilisations d’octobre 2019

Les perspectives pour le nouveau président ne sont pas faciles. Actuellement, l’Équateur compte une dette extérieure de 52 milliards de dollars. Même après les prêts multilatéraux de l’année dernière, l’Équateur nécessite plus de 7 milliards de dollars de nouveaux financements en 2021, selon un rapport du FMI. Les conditions à ce prêt seraient que le pays accepte de réduire son déficit budgétaire de 2,8 milliards de dollars cette année, contre 7,2 milliards en 2020. C’est-à-dire une réduction gigantesque et un ajustement des dépenses publiques.

Pour les grands entrepreneurs et la banque internationale, le coût lié aux conséquences d’une très mauvaise gestion de la pandémie doit être payé par les travailleurs et les classes populaires. D’où une revendication de restriction budgétaire afin de ne pas toucher aux profits des capitalistes. Et c’est cet agenda que Guillermo Lasso cherchera à imposer.

S’il faut noter que Guillermo Lasso n’a pas assez de poids à l’Assemblée législative, et que le corréisme a obtenu le plus grand nombre de sièges sans toutefois de majorité propre, cette victoire de Lasso entraînera des recompositions politiques au Parlement. Le nouveau président devra chercher des alliances avec les autres partis pour obtenir le vote de ses projets de loi à l’assemblée, étant donné que la majorité de l’assemblée appartient au bloc du corréisme, suivi des partis Pachakutik et Izquierda Democrática, qui ont durant le second tour exprimé n’être pas favorables à Lasso.

Surtout, l’agenda de Lasso sera mis en difficulté dans la rue. Les conditions qui ont conduit à l’explosion sociale d’octobre 2019 se sont approfondies avec la pandémie, et les masses ne sont pas disposées à subir de nouvelles attaques. Ces mobilisations d’octobre 2019 ont marqué et marquent la voie pour affronter la crise nationale, ainsi que les attaques qui viendraient du nouveau gouvernement.

La situation politique plus générale qui reste marquée par les conséquences du sursaut populaire de 2019, prévoit un gouvernement faible de droite néolibérale avec Guillermo Lasso. Le parlement est resté divisé, raison pour laquelle le prochain président devra mener de dures négociations pour faire passer ses lois. La situation économique qui continue à se détériorer et la délégitimation populaire qui affecte les deux projets politiques, dont aucun ne représente une alternative pour les masses travailleuses, laissent penser à un retour rapide à l’instabilité politique après les élections.

L’Amérique Latine et les enseignements des expériences de « révolution par les urnes »

La victoire de Lasso est donc une mauvaise nouvelle pour les classes populaires en ce qu’elle signifie la poursuite et l’accélération du tournant néolibéral et austéritaire déjà impulsé par Moreno et la multiplication des attaques contre les travailleurs et les secteurs opprimés. Mais elle est aussi révélatrice de l’impasse des gouvernements « progressistes » réformistes.

En effet, si le gouvernement de Rafael Correa a d’abord été synonyme de mesures de redistribution partielle des richesses, les conséquences de la crise économique de 2008 (et notamment la chute du prix des matières premières) ont rapidement eu raison de son orientation progressiste, à l’image de la baisse du budget de l’État, de la négociation d’un traité de libre-échange avec l’Union européenne et le rappel du FMI en 2014. Un tournant bien loin de la « révolution citoyenne » promise par Correa.

Cette expérience et l’énième renoncement d’un gouvernement progressiste promettant la « révolution par les urnes » sont une nouvelle preuve des impasses du réformisme. C’est en effet dans une période 1997-2005 marquée par des révoltes populaires dans un contexte de crise sociale, politique et économique que la « révolution citoyenne » de Correa est apparue comme un débouché politique afin de canaliser le mouvement ouvrier et populaire. Or, non seulement ce gouvernement n’est pas parvenu à améliorer durablement les conditions de vie et de travail en Équateur, mais surtout il ne vise pas à transformer le système de production capitaliste et en cela maintient l’exploitation des travailleurs au profit d’une bourgeoisie nationale et internationale.
Correa l’explicitait lui-même en janvier 2012 dans un entretien au journal El Telegrafo : « Nous sommes en train d’améliorer les choses avec le même modèle d’accumulation plutôt que de la changer, parce que nous ne souhaitons pas porter préjudice aux riches, néanmoins nous voulons une société plus juste et équitable ».

A l’image des gouvernements « progressistes » latino-américains, mais aussi des expériences de Syriza ou Podemos en Europe, l’expérience équatorienne illustre les impasses du réformisme et son rôle dans la contention et la canalisation du mouvements ouvrier par la politique bourgeoise.

En France, la France insoumise se réclame de ces expériences « progressistes » latino-américaine et revendique cette stratégie de « révolution par les urnes ». En témoigne le soutien de Jean-Luc Mélenchon à Adrés Arauz :

Alors que la question du « vote utile » pèse déjà fortement dans les débats sur les présidentielles 2022, il est nécessaire d’opposer à cette stratégie réformiste perdante une stratégie révolutionnaire, en toute indépendance de classe.




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