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Monde

Primaires aux États-Unis

Le succès croissant de Bernie Sanders révèle les contradictions du Parti Démocrate

La forte démonstration électorale de Sanders aux primaires démocrates du Nevada inquiète les candidats de « l'establishment ». Pour ces derniers, Sanders représente à la fois une menace, mais aussi le meilleur « coup de pouce » possible au Parti Démocrate.

mardi 25 février

Cet article a été traduit depuis Left Voice, le « site frère » d’information de RevolutionPermanente.fr aux États-Unis. Traduction : Thaïs Cheynet

Le processus des primaires aux présidentielles se poursuit aux États-Unis. Ces élections n’ont pas lieu simultanément dans tout le pays mais au fur et à mesure, État par État : elles ont commencé le 3 février par le « caucus » de l’Iowa et se termineront par la primaire de Washington, le 16 juin. Rien n’est donc encore joué pour le choix du candidat qui représentera le Parti Démocrate aux élections présidentielles en novembre.

Au moment où nous écrivons ces lignes, Bernie Sanders a remporté les primaires du Nevada (la troisième étape des primaires après l’Iowa et le New Hampshire) avec 40% des voix et 47 votes et 47 % des délégués. Joe Biden et Pete Buttigieg sont arrivés loin derrière avec respectivement 22 et 17 % des voix. Elizabeth Warren est arrivée à la quatrième place avec 10,5 % des voix.

Les sondages montrent que Sanders a recueilli le soutien d’un vaste éventail d’électeurs, hommes et femmes, avec ou sans formation universitaire, blancs et non blancs. Sanders s’est particulièrement bien classé parmi les électeurs latino-américains et contrairement à sa campagne de 2016, il bénéficie désormais d’un soutien considérable de la part des électeurs afro-américains. Contrairement à l’Iowa et au New Hampshire, la population au Nevada est plus diversifiée, et donc plus représentative du reste des États-Unis. Les résultats de ces primaires confirment que Sanders a réussi à construire un bloc électoral puissant et diversifié qui peut non seulement balayer les primaires et lui faire obtenir l’investiture, mais aussi représenter un défi de taille pour Donald Trump. Mais pour cela, il va devoir surmonter les nombreux obstacles que « l’establishment » démocrate est prêt à mettre sur sa route.

Tous contre Sanders

La grande victoire de Sanders au Nevada a lieu dans le contexte où les démocrates de « l’establishment » et les grands médias mènent une campagne de plus en plus importante contre lui. Après avoir déploré pendant des semaines la « division » du vote parmi les candidats démocrates modérés, le New York Times semble avoir remplacé la moitié de son personnel au cours de la semaine dernière afin d’écrire des articles négatifs à propos de Sanders, depuis son prétendu échec à détailler le financement de son plan pour l’assurance maladie pour tous (le « Medicare for All »), jusqu’à son refus de divulguer son dossier médical. Les démocrates de « l’establishment », font également des pieds et des mains pour tenter de stopper l’ascension de Sanders. Hillary Clinton a déclaré que « personne ne l’aimait au Congrès », et Rahm Emmanuel a averti qu’en raison de son étiquette socialiste et de son projet sur l’assurance maladie, il ne ferait pas bonne figure aux élections présidentielles contre Trump. Cependant, tous ces efforts ne semblent pas affecter la popularité de Sanders. Le principal argument des démocrates « modérés » contre Bernie Sanders est qu’il serait trop à gauche pour gagner contre Trump, que sa politique n’est pas, selon les mots de Pete Buttigieg, « soutenue par la majorité des électeurs démocrates ». Mais la vraie raison pour laquelle Buttigieg et ses pairs cherchent autant à discréditer Bernie Sanders est que certaines de ses propositions – notamment le plan Medicare For All – feraient du tort à certains des plus gros financements du Parti démocrate : l’industrie de la santé, les entreprises de combustibles fossiles, etc.

Le fait que le Parti démocrate soit dominé par ses donateurs multimilliardaires est parfaitement illustré par l’identité de l’un des principaux donateurs du parti, qui a décidé cette fois de se présenter lui-même à la présidence : Michael Bloomberg. Après des mois de règles strictes pour que les candidats puissent se qualifier pour les débats du parti démocrate, le Comité National Démocrate a décidé de modifier certaines conditions afin que Bloomberg puisse participer au débat à Las Vegas, Nevada, cette semaine. Jusqu’à présent, les candidats à l’investiture devaient en effet recueillir un chiffre plancher de dons, provenant d’un nombre minimum de donateurs pour espérer être retenus. Parce qu’il s’autofinance, Michael Bloomberg ne pouvait donc pas être sélectionné depuis son entrée en campagne, en novembre. Ce critère de collecte de fonds a été supprimé et la fortune qu’il a dépensée depuis cette date en publicité (400 millions de dollars) lui a permis en revanche d’obtenir les intentions de vote nécessaires dans un nombre minimum de sondages. 

À l’approche du Super Tuesday, (littéralement « Super mardi », désigne un mardi du mois de mars, durant les primaires, où un grand nombre d’États votent simultanément), on peut s’attendre à d’autres manœuvres pour tenter de faire tomber Sanders. L’une des dernières en date est l’affirmation largement diffusée, basée sur de maigres informations du FBI (qui par ailleurs fuitent à seulement un jour du vote au Nevada), selon laquelle la Russie envisageait d’intervenir en sa faveur lors des élections.

Le « mouvement » Sanders

Malgré tout, Sanders continue de monter dans les sondages, et après sa forte démonstration dans le Nevada, il semble de plus en plus inarrêtable. Sa campagne résonne particulièrement bien chez les ouvriers de couleur, en particulier parmi les jeunes générations. Le taux de participation au New Hampshire est historiquement élevé, et les chiffres du vote anticipé pour le Nevada semblent indiquer un niveau record pour l’État. À cet égard, le succès de la campagne de Sanders montre que ce dernier est en mesure de faire ce qu’Hillary Clinton, et la plupart des démocrates modérés après elle ont eu du mal à faire : ramener dans ces élections des pans entiers des secteurs abstentionnistes d’ordinaires mécontents ou peu intéressés par le processus des primaires.

Parmi cet électorat nouveau, on trouve non seulement des membres de communautés marginalisées, mais aussi ceux qu’on appelle les « perdants de la mondialisation » (qui, en France, correspondent au secteur des gilets jaunes), une base électorale que Sanders conteste partiellement avec Donald Trump. Plus d’un million de personnes se sont portées volontaires pour sa campagne. Tout cela montre que Bernie Sanders s’appuie sur un véritable mouvement, une caractéristique dont aucun autre candidat démocrate ne peut se vanter.

Pour ces raisons, bien que Sanders soit détesté par l’establishment du Parti Démocrate, il est également son meilleur espoir. Il se révèle capable de construire une nouvelle base électorale et de briser le consensus néolibéral dominant au sein de la direction des Démocrates, ce qui pourrait revigorer et donner un nouveau souffle au Parti. Tout comme Franklin Delano Roosevelt l’a fait dans les années 1930, il cherche à faire entrer dans le giron démocrate de nouveaux secteurs de la population qui sont d’ordinaire à l’écart de tout le « folklore » de la démocratie américaine.

Mais où est la gauche révolutionnaire ?

Certains politiciens démocrates chevronnés commencent à s’en rendre compte et ont soutenu la candidature de Sanders. C’est le cas, par exemple, du maire de la ville de New York, Bill de Blasio. Les démocrates comme De Blasio sont à la remorque de Sanders et sont prêts à intégrer sa rhétorique plus populiste et combative dans leur propre répertoire afin d’en tirer un profit politique. Ce n’est pas si difficile à faire, étant donné que bon nombre des aspects les plus populaires de la plateforme de Sanders sont des revendications progressistes populaires. Personne ne sera surpris, à ce stade, de lire que le « socialisme » de Bernie Sanders est ce que partout ailleurs dans le monde on appelle la « social-démocratie ». Cette clarification a été faite non seulement par des personnes de gauche, mais aussi par des économistes bourgeois comme Paul Krugman, et par Bernie Sanders lui-même, lorsqu’il a expliqué sa vision du socialisme comme une sorte de nouveau « New Deal ».

Les positions politiques de Sanders restent les mêmes depuis des années et sont bien connues. Cela soulève donc une question : pourquoi est-il devenu si populaire aujourd’hui ? Une chose est sûre : la situation politique est différente aujourd’hui. La crise de 2008, le mouvement Occupy Wall Street, le mouvement « Black Lives Matter », la détérioration constante des conditions de vie, le changement climatique, etc., ont contribué à changer l’état d’esprit d’une grande partie de la population. Un autre facteur important réside dans l’arrivée à l’âge adulte d’une génération pour qui l’URSS et Staline n’est plus que la référence d’un lointain passé, avant même leur naissance – rendant plus difficile la confusion entre le socialisme et les crimes de Staline. Ce sont là certains des éléments qui contribuent à expliquer, du moins en partie, l’émergence d’un nouveau mouvement socialiste aux États-Unis. Si l’on ajoute à cela la crise profonde des partis traditionnels, le Parti démocrate en particulier (accélérée par la montée en puissance de Trump à la présidence), les éléments sont réunis pour l’émergence d’un nouveau parti qui pourrait redéfinir les contours de la politique américaine. Un parti ouvrier, ou un parti réellement socialiste, qui émergerait d’un mouvement réel, composé de ceux et celles qui se rendent compte que le Parti démocrate travaille et travaillera toujours pour la classe capitaliste.

La base électorale et militante de Sanders est large et diversifiée. En termes politiques, on peut supposer que la grande majorité de ses électeurs sont des progressistes qui sont d’accord avec sa plate-forme de "Medicare for All", avec l’université gratuite et le salaire minimum de 15 dollars, et qui ne s’attendent pas vraiment à ce qu’il nationalise l’économie et la mette sous le contrôle des travailleurs. Pourtant, il y a un nombre non négligeable de partisans qui pensent que la candidature de Bernie Sanders (et son éventuelle présidence) est le meilleur pas en avant vers le socialisme. Les Socialistes Démocrates d’Amerique (DSA), la plus grande organisation socialiste du pays, avec plus de 50 000 membres, a pesé de tout son poids dans la campagne de Bernie. Ces derniers mois, leurs activités ont consisté à s’inscrire au Parti démocrate, à démarcher par téléphone et à faire du porte-à-porte pour Sanders.

En cette période de crise structurelle du régime politique, avec des foules de personnes qui s’engagent dans un projet socialiste, la principale organisation de gauche joue un rôle majeur dans la redynamisation du Parti démocratique. Le résultat de ces élections sera, au mieux, une présidence Sanders face à un Congrès où l’opposition à ses politiques sera écrasante, y compris celle de nombre de ses collègues démocrates. Au pire, les primaires se termineront par une nomination « volée » et Bernie Sanders soutiendra à nouveau le candidat démocrate, comme il l’a fait avec Hillary Clinton en 2016. Dans les deux cas, le mouvement actuel, qui rend possible la création d’un nouveau parti, sera détourné – bien que la possibilité d’une rupture entre les démocrates et leur nouvelle base soit accrue dans ce dernier scénario. Même dans le cas où Sanders serait exclu de l’investiture et où un secteur de sa base demanderait à se construire en dehors du Parti démocrate, ils devront faire face à la pression de Sanders lui-même à se rallier au candidat démocrate.

À l’approche du Super Tuesday, la direction du Parti démocrate ne ménagera aucun effort pour faire tomber Sanders. Sanders a néanmoins fait preuve d’une grande loyauté envers le parti et s’est engagé à nouveau à soutenir celui qui sera nommé. La course à l’investiture est toujours ouverte, mais on peut s’attendre à ce que les candidats « modérés » soient désormais plus unis contre Sanders.




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