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Que se passerait-il si Bernie Sanders gagnait les élections présidentielles ?

Alors que Bernie Sanders est toujours en tête des sondages, la perspective d'une victoire de sa part à la primaire démocrate et même à l’élection présidentielle états-unienne semble devenir envisageable. Cependant, à quoi ressemblerait la présidence de Bernie Sanders ?

mercredi 5 février

Cet article a été traduit depuis Left Voice, le « site frère » d’information de RevolutionPermanente.fr aux États-Unis. Traduction : Jean-Michel Larhot et Cléo Rivierre

Avec le début des caucus pour la primaire démocrate dans l’Iowa, Bernie Sanders, le candidat anciennement considéré comme improbable semble devenir un véritable prétendant à l’investiture. Les derniers sondages montrent que Sanders dépasse maintenant l’ancien vice-président Joseph Biden de plus de 4 points dans l’Iowa. L’ancien maire de South Bend, Pete Buttigieg et la sénatrice Elizabeth Warren reçoivent respectivement 16,4% et 15,6% des intentions de votes. Sanders a aussi une avance impressionnante de 5 points en Californie qui, avec 415 délégués à se partager, est l’état le plus important de la primaire. En parallèle des sondages, Sanders a aussi reçu le plus grand nombre de souscriptions individuelles, avec le montant de contribution par personne le plus faible – à peine 18 dollars en moyenne.

Ces chiffres montrent ce que beaucoup de gens à gauche savent depuis longtemps : les travailleurs s’intéressent à Sanders, car ils voient dans sa campagne un combat contre des années d’austérité, de néo-libéralisme et d’exploitation capitaliste, qui ont laissé la plupart des Américains à la limite de la pauvreté. Cela montre aussi qu’au-delà de la gauche progressiste, un grand nombre d’Américains soutiennent et sont prêts à voter pour les réformes portées par Sanders, notamment l’assurance médicale pour tous, le Green New Deal, la gratuité de l’université, et l’augmentation des impôts pour les plus riches. Alors que beaucoup voient le vote Sanders comme la meilleure façon d’obtenir ces réformes, il faut admettre que ces revendications n’existeraient pas sans la crise économique et la mobilisation du mouvement ouvrier organisé – souvent en opposition au Parti Démocrate, que Sanders prétend réformer et revitaliser.

C’est précisément cette contradiction entre la force du mouvement ouvrier indépendant et la politique électoraliste des démocrates qui a permis la carrière de Sanders. C’est cette même contradiction qui définirait presque certainement son mandat présidentiel. Activiste pour les droit civiques luttant contre la ségrégation des logements à Chicago, socialiste qui s’est opposé à la guerre mené par les États-Unis au Nicaragua, critique acerbe des milliardaires et du grand capital américain, Sanders est aussi un supporter de longue haleine du Parti Démocrate, un défenseur du renforcement des frontières et des dépenses et interventions militaires. Le programme de Sanders est certainement l’alternative la plus progressiste, et il semble réellement vouloir améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière. Cependant, sa plateforme s’arrête précisément au point le plus important : il échoue à remettre en question l’exploitation capitaliste et son corollaire, la production dans le seul but d’engranger des profits.
Par exemple, alors que Sanders promeut la responsabilisation des grandes entreprises, il s’accommode très bien d’un système dans lequel la plus grande partie de la valeur créée par le travail continue à enrichir les capitalistes. Même s’il soutient un système fiscal beaucoup plus progressiste, où les Américains les plus riches devaient payer un plus fort pourcentage de leurs revenus en impôts, son programme ne propose pas grand-chose pour réduire les inégalités sociales importantes, qui continueront de se reproduire, même avec un tel système de taxation. De plus, alors qu’il défend une augmentation des dépenses publiques pour l’éducation, le système de santé, le logement, les besoins de base comme la nourriture et les logements resteront sous l’emprise du marché, qui continuera à dicter l’orientation de la production. Plus important encore, beaucoup de gens – en particulier les personnes repoussées aux frontières – seraient tout simplement rayées de ces aides sociales. De même, son Green New Deal, laisserait en place et même subventionnerait le marché privé de l’énergie, responsable d’une grande partie des gaz à effets de serre.

Les supporters de Bernie Sanders soutiennent souvent que son mandat présidentiel serait une première victoire importante pour les victoires des progressistes. Pourtant, tant son approche que ses antécédents – sans mentionner les différentes tendances idéologiques présentes dans le Parti Démocrate – tendent à montrer l’inverse. Alors que Sanders continue de devancer ses rivaux dans les sondages, il s’agit de se demander : peut-il gagner ? À quoi ressemblerait vraiment sa présidence ? Et comment le gauche peut-elle tirer avantage de son éventuelle victoire ?

Sanders peut-il gagner ?

Malgré son ascension constante dans les sondages, beaucoup sont ceux qui demeurent sceptiques sur la victoire d’un candidat comme Sanders à la victoire à la primaire démocrate, encore plus à la présidentielle. Il y a de bonnes raisons derrière de scepticisme. Après tout, en 2016, le Conseil National Démocrate (DNC) a tout fait pour saboter sa campagne et favoriser Hillary Clinton afin de garantir sa victoire. Il est logique de supposer qu’ils pourraient tenter de recommencer si Sanders continue son ascension dans l’année qui vient. En effet, le DNC cherche déjà à réduire son influence, et les attaques de la presse bourgeoise se multiplient. De plus, comme d’autres l’ont fait remarquer, en 2016, Sanders a largement bénéficié du petit nombre de candidats remarquables en course, ce qui lui a permis de se présenter comme l’alternative à Hillary Clinton et à l’establishment politique. Il y a beaucoup plus de candidats en course pour 2020 et en particulier Elizabeth Warren, qui porte sur certains points un discours proche de celui de Sanders.

Ceci dit, il ne faut pas minimiser la popularité de Sanders. Il continue à attirer de larges foules partout où il va, et il est probable que le nombre de personnes qui se rendent à ses rassemblements ne fasse qu’augmenter avec l’approche des dates de primaires importantes. De plus, même si Warren a réussi à se dépeindre comme la seule autre vraie candidate progressiste, il est clair qu’elle a déjà commencé à glisser vers la droite, notamment en revenant sur des revendications aussi populaires que l’assurance santé pour tous. Sanders est désormais bien positionné pour s’attaquer directement à Biden. Le soutien de sa plateforme par l’establishment ainsi que quelques faux pas ont fait de lui le candidat démocrate le moins attirant depuis Al Gore. En fait, Biden semble toujours à deux doigts de détruire sa campagne par un suicide politique.

Ensuite, il reste Donald Trump. Depuis 2016, Sanders a toujours devancé tous les autres candidats démocrates dans les un contre un contre Trump, et le Parti Démocrate pourrait avoir peur de perdre une nouvelle élection présidentielle face à un président en poste aussi largement décrié. Par conséquent, après la défaite désastreuse de Clinton en 2016, même si le DNC a la capacité de saboter la primaire de Sanders, il se pourrait qu’il n’ait pas le cran de le refaire. Ainsi, bien qu’il ne s’agisse pas encore du scénario le plus probable, la victoire de Sanders à la primaire démocrate semble possible, s’il remporte les premiers caucus. Une telle victoire poserait des défis et des opportunités uniques pour la gauche.

Tout d’abord, une victoire de Sanders serait un énorme coup de pouce pour l’aile progressiste du Parti Démocrate, et forcerait les plus modérés à faire un choix : soit soutenir (au moins temporairement) les réformes poussées par Sanders ; soit saboter la campagne présidentielle de Sanders afin de le discréditer, lui et sa politique, pour obtenir un candidat plus modéré en 2024. Cependant, bien qu’il existe certainement des Démocrates qui préféreraient voir Trump rester au pouvoir plutôt que de voir leur parti se déplacer vers la gauche, une seconde défaite face à Trump serait un énorme échec. Le scénario le plus probable serait que le Parti Démocrate ne donne pas son soutien explicite avant que Sanders n’accepte de revenir sur certains points clés comme l’assurance maladie pour tous et les augmentations d’impôts pour les plus riches. Bien sûr, avec plus d’un million de volontaires prêts à militer pour sa campagne, Sanders n’aura pas tout de suite besoin du soutien du Parti Démocrate.

Si Sanders gagne la primaire, nous verrions certainement la plus grande offensive « anti-rouges » depuis la Guerre froide. Dans un duel entre Trump et Sanders, celui-ci n’hésiterait pas à accuser Sanders d’être un socialiste ou un communiste, aux côtés d’autres accusations fantaisistes à propos de l’URSS, de Cuba ou du Venezuela. Il est aussi quasiment certain que le sénateur du Vermont devra revenir sur son soutien aux sandinistes au Nicaragua ou sa critique très dure de la CIA – qu’il a déjà retirée. En parallèle de ces accusations, Sanders maintiendra le mystère sur son identité socialiste en défendant que son programme est entièrement en accord avec les principes du Parti Démocrate. Dans un tel débat, Sanders serait obligé d’expliquer, comme il l’a déjà fait, que sa vision du socialisme n’est rien d’autre qu’un New Deal, qui laisserait le capitalisme intact.

Malgré les nombreuses erreurs sur ce qu’est le socialisme que générerait un tel débat, il présenterait néanmoins à des millions d’Américains l’idée qu’il existe une alternative au capitalisme. Cela serait une opportunité importante pour que la gauche atteigne une audience de masse parmi les travailleurs et la jeunesse qui se tournent de plus en plus vers ces alternatives. Mais cela uniquement si nous sommes prêts à critiquer la fausse définition du socialisme que Sanders vend, ainsi que si nous n’hésitons pas à présenter une alternative révolutionnaire claire.

Que se passerait-il si Sanders gagnait la présidentielle ?

Comme Barack Obama avant lui, Sanders entrerait à la Maison Blanche en surfant sur une très forte vague d’espoirs – espoirs qui serait, au minimum, difficiles à satisfaire. À moins d’un changement idéologique important, Sanders devra faire face à une opposition radicale du Parti Républicain, mais aussi des membres les plus conservateurs du Parti Démocrate. Parmi les Démocrates, beaucoup sont en effet radicalement opposés à certaines réformes fondamentales comme celle de l’assurance maladie pour tous ou, comme Elizabeth Warren, veulent les diluer ou les reporter indéfiniment.

Bien qu’il soit possible que le Sénat change de majorité en 2020, il est plus probable que Sanders doive faire face à un Congrès divisé, avec les Démocrates qui contrôleraient la Chambre des députés, et les Républicains le Sénat, avec une faible majorité. Cette situation rendrait impossible le passage des réformes majeures de son programme (l’assurance maladie pour tous, la gratuité de l’université et l’augmentation des impôts pour les plus riches) sans le soutien d’un mouvement de masse. Certaines des propositions les plus modestes du programme de Sanders pourraient passer par ordonnance, en particulier la fin de l’emprisonnement des migrants et la décriminalisation de la marijuana – réforme que Sanders a indiqué être prêt à mener dès le premier jour. Cependant, les réformes les plus importantes, celles qui vont nécessiter une augmentation des dépenses publiques et des taxes, vont devoir passer par le Congrès.

Il y a peu de raisons de croire que le Congrès dans sa configuration actuelle soutiendra les changements importants promis par la campagne Sanders. En effet, si les médias grand public ont fait grand cas de la vague de nouvelles victoires démocratiques progressistes et du "Squad" [un groupe de quatre congressistes élues lors des élections de 2018 à la Chambre des représentants, composé d’Alexandria Ocasio-Cortez de New York, Ilhan Omar du Minnesota, Ayanna Pressley du Massachusetts et Rashida Tlaib du Michigan], c’est au final beaucoup de bruit pour rien. La plupart des membres du Parti Démocrate restent, comme depuis des décennies, dévoués à une idéologie de "responsabilité fiscale" - le nom de code pour parler de poursuite de l’austérité néolibérale. Le Parti Démocrate reste ce qu’il a toujours été : le deuxième parti du capital. Bien que les Démocrates aient une majorité de 35 sièges à la Chambre, la Nouvelle Coalition Démocratique (NDC) - un caucus modéré et pro-croissance qui soutient un budget équilibré et une assurance maladie soumise au libre marché - compte 103 membres, dont la plupart seront prompts à voter avec leurs collègues républicains pour rejeter toute proposition qui nécessiterait des augmentations d’impôts significatives, en particulier l’assurance maladie pour tous. Si l’aile progressiste du Parti démocrate s’est développée, l’aile droite du Parti s’est développée aussi. En fait, le NDC a plus de membres au Congrès aujourd’hui qu’il n’en a jamais eu depuis sa création en 1997.

Cela signifie que la possibilité d’obtenir les réformes majeures que Sanders promeut actuellement dépendra davantage – pour paraphraser Howard Zinn – de ceux qui sont dans la rue que de ceux qui sont au pouvoir. Sanders a tenu un discours similaire à de nombreuses reprises, affirmant qu’il utiliserait son poste pour aider à diriger un mouvement visant à obtenir ces réformes. Cependant, pour gagner, les manifestants ont besoin d’être auto-organisés et indépendants du Parti Démocrate et de la politique bourgeoise. Alors que les partisans de Sanders ont affirmé qu’il serait un "organisateur en chef", une présidence Sanders saperait probablement, au moins à court terme, la croissance et la formation de véritables mouvements sociaux. La présidence de Sanders renforcerait aussi l’idée fausse selon laquelle l’État peut être un arbitre impartial des conflits de classe ou encore l’idée que le Parti démocratique peut réellement être un vecteur de changement social. Bien que Sanders affirme qu’il ralliera sa base pour construire des mouvements dans tout le pays, à quoi ressembleraient réellement ces mouvements et de quelle manière contribueraient-ils réellement au pouvoir de la classe ouvrière ?

Tout d’abord, tout mouvement de ce type serait presque certainement dirigé par les mêmes personnes et les mêmes comités d’action politique qui ont déjà passé des années à travailler pour la victoire présidentielle de Sanders. La direction de tout "mouvement" post-électoral de ce type resterait ancrée dans la logique de l’électoralisme. Et malheureusement, c’est précisément ce que Sanders a à l’esprit. Dans une interview accordée à MSNBC en août dernier, Sanders a clairement expliqué ce qu’il entend par "organisateur en chef".

Je vais mener la présidence différemment de n’importe qui d’autre. Je ne serai pas seulement commandant en chef, je serai aussi organisateur en chef. Nous irons dans le Kentucky, un état très très pauvre où les gens ont des salaires très bas, ne peuvent pas se payer l’assurance maladie, ni aucune assurance (...) ni de produits pharmaceutiques, et nous allons mobiliser les gens là-bas pour qu’ils disent à leurs sénateurs de se placer du côté des Américains ordinaires et non de celui des riches donateurs de campagne.

En surface, cela semble assez radical. La passion et le charme de Sanders, comme ceux de Barack Obama avant lui, sont convaincants. Mais si vous regardez de plus près ce qu’il dit vraiment ici, il est clair que le projet de Sanders est en fait assez peu ambitieux. Comme tout autre président, Sanders promet de se concentrer sur l’obtention du soutien du Congrès pour son programme, et ce par le biais de pressions politiques. C’est un programme assez standard ! Bien que de telles mobilisations – qui pourraient très bien se révéler n’être rien de plus que des campagnes de rédaction de lettres percutantes – puissent très bien attirer un grand nombre d’électeurs mécontents, elles ne feront pas grand-chose pour renforcer le pouvoir réel des travailleurs. Au lieu de cela, comme beaucoup de militants de gauche l’ont prédit depuis 2016, ils enverront ces militants potentiels directement au Parti Démocrate, où les mouvements sociaux vont pour mourir.

Il ne s’agit pas de simples spéculations. Cela correspond en fait à la vision du réformisme de Sanders. Après tout, Sanders a consacré sa vie à l’idée d’une justice tranquille : promouvoir un programme progressiste, mais toujours soutenir le "moindre mal" (comme Hillary Clinton en 2016), faire des compromis lorsque cela est nécessaire et garder le combat pour plus tard. Bien que Sanders ait critiqué l’aile droite du Parti démocrate, il pense en fin de compte que la seule façon d’avancer est de changer ce même parti. « Il peut y avoir des exceptions à la règle dans telle ou telle communauté du pays », a déclaré Sanders dans une interview accordée à Jacobin en 2018, « mais l’action doit se faire au sein du Parti démocrate ». Cette déclaration ne pourrait pas être plus claire : Sanders estime que la principale méthode pour gagner des revendications doit consister à prendre le contrôle du Parti Démocrate ou à le transformer – une stratégie qui a échoué à maintes reprises.

Étant donné que Sanders sera confronté à un congrès particulièrement hostile, l’approche réformiste - qu’il adoptera très probablement - consistera à essayer de reprendre les deux Chambres en 2022 et de renforcer l’aile progressiste du parti. Cela signifie que tous les mouvements qui seront encore derrière Sanders le jour de l’investiture seront canalisés vers une campagne électorale. La priorité sera donnée à la défense des candidats sortants qui soutiennent Sanders, comme Alexandria Ocasio-Cortez et Ilhan Omar – qui vont être confrontées à des défis importants en 2022 – et à l’élection d’une nouvelle génération de candidats progressistes du Parti Démocrate. Pendant ce temps, la discussion sur les efforts d’organisation indépendants et la mobilisation réelle de la classe ouvrière sur le terrain sera laissée, comme l’écrivait Léon Trotsky, « aux jours de fête ».

Un tel virage électoraliste serait un désastre pour les travailleurs. Tout mouvement dirigé par le haut est tenu de respecter les compromis avec le capital - compromis qui sont une composante inhérente de toute démocratie bourgeoise - plutôt que de s’y opposer. S’il est possible, selon la croissance, que la classe dirigeante soit prête à faire certaines concessions afin d’apaiser le nombre croissant d’électeurs mécontents, il n’en reste pas moins que ce que le capital donne d’une main, il le reprend de l’autre. Compte tenu de la médiocrité de l’économie post-récession et de la crise des profits depuis les années 1960, il est peu probable que le capital soit enclin à concéder beaucoup. En cas de récession, la bourgeoisie sera non seulement peu encline à rendre la pareille, mais elle demandera directement des concessions et des aides, comme elle l’a fait en 2008, quand Obama a renfloué les banques à hauteur de 700 milliards de dollars. C’est à peu près au même moment qu’il a commencé à revenir sur l’"option publique", laissant le pays accablé par son désastreux Affordable Care Act, qui a réduit à néant l’idée d’un système de santé universel, laissant des millions de personnes sans assurance à ce jour. S’attendre à un résultat fondamentalement différent simplement parce qu’il y a un homme différent à la Maison Blanche, c’est ignorer le fait que le pouvoir de l’État ne repose jamais sur tel ou tel politicien, mais est toujours maintenu captif par la dictature du capital.

Sans mouvements massifs prêts à affronter directement l’État (y compris Sanders), sans syndicats radicaux prêts à faire grève et à arrêter la production, sans menace réelle pour la stabilité du marché et la capacité du capital à continuer à exploiter les travailleurs, il est quasiment impossible de penser que les revendications radicales de Sanders puissent être satisfaites sans compromis ni concessions. Même si de tels mouvements radicaux gagnaient du terrain aux États-Unis, et même s’ils étaient capables d’imposer des concessions et de gagner des réformes telles que l’assurance maladie pour tous ou l’université gratuite universelle, il n’y a aucun moyen de protéger ces gains sans une lutte continue sans finir par aboutir à l’appropriation, sans compensation, d’au moins une partie importante des entreprises. Malheureusement, Sanders n’a montré aucune envie de faire directement obstacle à la capacité de la bourgeoisie de continuer à faire des profits, et encore moins d’en nationaliser une partie.

Sanders, commandant en chef des armées

Même si Sanders aura probablement du mal à faire adopter la moindre loi au cours de son premier mandat, il aura beaucoup plus de contrôle et d’autorité sur les militaires que sur le Congrès. Il est difficile de dire si ce serait une bonne chose ou non. S’il est élu, Sanders aura, dès le premier jour, le pouvoir sur l’ensemble de l’armée américaine et sur ses dizaines d’interventions, petites et grandes, à travers le monde. En tant que commandant en chef des forces armées, Sanders pourrait théoriquement remodeler la carte des conflits mondiaux du jour au lendemain, en fermant les bases américaines et en ramenant au pays les plus de 450 000 soldats déployés à l’étranger. Malheureusement, rien dans le programme électoral ni dans son historique de vote n’indique qu’il le ferait. En fait, ses votes jusqu’à aujourd’hui suggèrent exactement le contraire, et c’est probablement dans le domaine de la politique étrangère qu’une présidence Sanders serait le plus semblable à celles de ses prédécesseurs, et c’est aussi le domaine dans lequel il est le moins susceptible de subir des pressions de la part de l’establishment démocrate.

L’idée que Sanders est en quelque sorte opposé à l’armée ou à l’intervention étrangère, ou que sa politique étrangère serait une rupture radicale avec les présidents précédents est une histoire qui est devenue monnaie courante parmi les partisans de Sanders. La preuve la plus souvent fournie pour justifier ce conte de fées est que Sanders a voté contre la désastreuse invasion de l’Irak en 2003. S’il va sans dire que Sanders a voté dans le bon sens, il n’était guère le seul. En plus de Sanders, 126 démocrates ont voté contre la résolution, dont des personnalités de l’establishment démocrate comme Nancy Pelosi, Dick Durbin et James Clyburn. En d’autres termes, le vote contre la guerre en Irak n’était guère un acte de grand courage ou de conviction. Cependant, les raisons qu’il a fournies pour voter ’’non’’ sont édifiantes, et son discours montre où se situent réellement ses priorités en matière de politique étrangère. Les principales préoccupations de Sanders étaient que la guerre était une action menée de manière unilatérale, qu’elle nuirait aux intérêts américains et serait un gâchis du patrimoine américain, qu’elle pourrait entraver la "guerre contre le terrorisme" en cours, et qu’elle serait une façon de détourner le regard des mauvaises conditions économiques du pays. Sanders a terminé son discours – même si son temps de parole était écoulé – par une affirmation catégorique selon laquelle si l’Irak devait refuser le système d’inspection, les États-Unis devraient « se tenir prêts à aider l’ONU à faire respecter les règles ». En d’autres termes, l’essentiel de l’opposition de Sanders à la guerre était qu’elle serait mauvaise pour les États-Unis ; le conflit avec l’Irak restait une option tant qu’il se faisait avec l’approbation et la coopération des Nations unies. Une telle approche n’est guère incompatible avec l’impérialisme américain, mais elle est conforme aux votes précédents de Sanders sur l’intervention à l’étranger et à son nationalisme économique.
Le fait est que Sanders a voté en faveur de plusieurs interventions militaires depuis son élection au Congrès en 1991. Par exemple, il a voté en faveur de la guerre en Afghanistan, il a soutenu la guerre contre le terrorisme, et il a voté en faveur de la campagne de bombardement de Bill Clinton en Serbie en 1999. Il a également voté deux fois pour le "Iraqi Liberation Act", qui a jeté les bases de l’invasion de l’Irak en 2003 et du régime brutal de sanctions qui l’a précédé. Entre-temps, son vote de 2001 en faveur de l’Autorisation d’utilisation de la force militaire (AUMF) a servi à légitimer les centaines de frappes de drones du président Obama pendant sa présidence, et a constitué la base juridique de l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par Trump au début du mois dernier.

En outre, si Sanders a été meilleur que de nombreux présidents - et certainement meilleur que Biden - sur la question de l’intervention étrangère, il a néanmoins régulièrement soutenu des mesures de sanctions sévères qui ont entraîné la mort de milliers de personnes. Il y a beaucoup de récits sur la prétendue "bataille solitaire" de Sanders contre les sanctions contre l’Iran, mais la vérité est qu’il a soutenu les sanctions contre l’Iran et l’Irak pendant longtemps avant de changer d’avis et de les condamner. Sa justification pour voter contre les sanctions contre l’Iran en 2017 était simplement qu’elles pourraient interférer avec l’accord nucléaire en cours. Comme l’a dit Sanders à l’époque :

J’ai voté en faveur de sanctions contre l’Iran par le passé, et je pense que ces sanctions ont été un outil important pour faire asseoir l’Iran à la table des négociations. Mais je crois que ces nouvelles sanctions pourraient mettre en danger le très grand accord nucléaire qui a été signé entre les États-Unis, ses partenaires et l’Iran en 2015.

En d’autres termes, Sanders est – pour l’instant – opposé à de nouvelles sanctions, mais ce seulement si l’Iran reste complice des exigences américaines de surveiller et de limiter son programme nucléaire national. Cela correspond au type d’approche de "soft power" que Sanders adoptera probablement dans sa politique étrangère, une approche qui signifierait moins de morts américaines – mais qui laisserait intacts l’impérialisme américain et sa puissance militaire mondiale.

Il y a un autre aspect de la politique étrangère de Sanders qui n’a pas reçu suffisamment d’attention critique : sa politique économique extérieure. Outre son soutien passé aux interventions extérieures et aux sanctions, Sanders s’est montré fervent défenseur des politiques économiques de type "America first", qui opposent les travailleurs états-uniens aux travailleurs exploités dans d’autres pays. Comme l’a souligné FeeltheBern.org : « Bernie Sanders estime que la priorité absolue de tout accord commercial devrait être de soutenir les travailleurs américains ». Sanders s’est en effet opposé à plusieurs accords commerciaux (dont l’Accord de libre-échange nord-américain [ALENA] et l’Accord de partenariat transpacifique) précisément parce qu’il estimait qu’ils n’étaient pas bons pour les travailleurs américains. Cependant, il n’a pas eu grand-chose à dire sur les effets souvent désastreux des droits de douane sur les travailleurs étrangers et les économies étrangères. Au contraire, il s’est opposé à des relations commerciales normales avec la Chine, a régulièrement affirmé que la Chine était responsable de la disparition d’emplois dans le secteur industriel américain et a déclaré qu’il utiliserait les taxes douanières pour négocier directement de meilleurs accords commerciaux en faveur des travailleurs américains.

Bien que les nombreux accords commerciaux contre lesquels Sanders a voté ne soient guère suffisants pour sa rédemption, ses préoccupations concernant la délocalisation vers la Chine montrent non seulement qu’il n’a pas de perspective internationaliste pour la classe ouvrière, mais qu’en plus, ces perspectives sont largement exagérées. Comme l’a montré Kim Moody, la plupart des suppressions d’emplois aux États-Unis ont été causées par la sous-traitance à l’intérieur du pays et par des méthodes de production simplifiées, et non par la délocalisation vers des pays étrangers. En d’autres termes, le problème ne réside pas dans de mauvais traités commerciaux, mais bien dans le capitalisme lui-même ; et la politique commerciale de Sanders ne fera rien pour soulager les souffrances des travailleurs américains, et encore moins pour celles des travailleurs du monde entier.

Les opportunités pour la gauche

Il est probable que beaucoup de mauvaises surprises surviennent entre l’Iowa et la fin du processus des primaires. Même si Sanders parvient à remporter l’investiture démocrate, il sera confronté à un candidat sortant puissant et à une classe dirigeante déterminée à le détruire ou le soumettre à ses exigences. S’il survit à une telle épreuve et devient président, il n’en sortira pas indemne ou inchangé. Sanders a potentiellement le soutien de millions d’électeurs, mais sans mouvements indépendants et sans classe ouvrière combative prête à s’attaquer à l’ensemble de l’establishment, y compris Sanders en tant que président des États-Unis et commandant en chef des armées, il n’y a aucun espoir de changement profond.

Bien que Sanders soit dans l’obligation de mener une bataille difficile pour imposer ses propositions les plus élémentaires si il est élu, son élection devrait – du moins à court terme – renforcer les espoirs et le moral d’une grande partie des étudiants et des travailleurs. Entraîner ces travailleurs et ces étudiants dans la lutte et se battre à leurs côtés pour construire des organisations et des mouvements indépendants, voilà ce qui devrait être la première tâche de la gauche après l’investiture. Par exemple, une lutte indépendante visant à obtenir la gratuité de l’enseignement supérieur pour tous et l’allégement de la dette pour les étudiants, menée en partie par les syndicats d’étudiants et de professeurs, pourrait aider à lancer un mouvement étudiant. Un nouveau mouvement de lutte des Afro-Américains autour des questions de violences policières, de logement et de gentrification pourrait remettre en cause la criminalisation et l’hyper-exploitation des personnes racisées. Dans le même temps, lier la lutte pour la santé universelle et pour un véritable Green New Deal à une lutte syndicale plus large.

Peu importe que Sanders réussisse à faire passer tout ou partie de son programme au cours des 100 premiers jours de son mandat, il ne sera pas longtemps avant que les contradictions de la lutte pour les revendications en faveur de la classe ouvrière au sein d’un parti impérialiste deviennent plus aiguës. À ce moment-là, il sera impératif que la gauche puisse offrir une meilleure alternative que l’impérialisme « soft » et le réformisme. Sans une telle alternative, les plus déterminés des militants seront probablement désillusionnés et se retireront de la politique pour se réfugier dans la sphère privée, tandis que d’autres continueront à lutter sans succès pour faire des Démocrates un parti de travailleurs. Seul un parti révolutionnaire ancré dans la classe ouvrière et les mouvements sociaux est capable de surmonter une telle inertie et une telle illusion. Le fait de reporter la construction d’un tel parti est à nos risques et périls.




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