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Politique

Barre à tribord

Macron et son programme, la stratégie de l’homme providentiel

Pendant plusieurs semaines, le candidat d'En Marche revendiquait le fait de n'avoir pas de programme, l'érigeait en fierté. En décembre, sur RTL, il déclarait : « on se fout des programmes, ce qui compte c'est la vision ». Il naviguait à vue donc, en donnant un coup de barre sur sa gauche, trois coups sur sa droite, raflant au passage le plus de voix possible au PS et aux Républicains… Et puis, parce qu'il n'est pas à un changement de cap près, Macron a fini par élaborer son programme et l'a révélé ce jeudi 2 mars. Léonie Piscator

jeudi 2 mars 2017

« On se fout des programmes, ce qui compte c’est la vision ». S’il semble avoir changé d’avis sur la question, Emmanuel Macron continue à se placer en homme providentiel, inspiré, presque mystique. Et cela se voit en un coup d’œil… Sur la couverture de son programme fraîchement révélé. Un design sobre, « Emmanuel Macron Président. » en gros, une citation du personnage et l’inscription « PROGRAMME » : tout est fait pour mettre en valeur la photo qui occupe toute cette première page, une photo d’Emmanuel Macron, inspiré, transcendé, les yeux vers le ciel et l’air confiant. Et au fil des pages, cela se confirme : la présentation est soignée, les images occupent une bonne moitié des 32 pages colorées qui composent ce programme. Car chez En Marche, la forme prime sur le contenu. L’homme est bien plus important que son programme – ou son absence de programme.

Les mesures phares

Dans l’introduction de son programme, le candidat met en avant six mesures qu’il qualifie de « chantiers essentiels pour l’avenir de notre pays », après avoir bien spécifié qu’il ne pourrait « intervenir sur tout, partout », car il est « impossible de tout prévoir » et que, comme il le spécifie par la suite « ce programme a un seul point de départ : la réalité ». Mais de quelle réalité s’agit-il, quand on parle du programme de l’homme qui avait déclaré que la vie d’un entrepreneur est « plus dure que celle d’un salarié ? ». La réponse est dans le texte : l’éducation et la culture, mises en avant afin de grappiller les dernières voix hésitantes à la droite du PS (en lorgnant notamment vers les enseignants, électorat traditionnel de ce parti) ; mais aussi et surtout le travail, et l’ultra-libéralisation de l’économie – comprendre une augmentation conséquente de la flexibilité et de la précarité des travailleurs, de plus grands cadeaux au patronat et aux investisseurs ; la « sécurité de la Nation » ; sur le plan international, développer les liens avec l’Europe économique et « construire un esprit d’entreprise » en Afrique. Un contraste pour le moins frappant avec l’étiquette que lui ont collé certains médias et la droite française : celle d’un Macron porte étendard de l’anti colonialisme. On voit ici que dénoncer un "crime contre l’humanité" conjugué au passé permet au candidat d’En Marche d’avancer simultanément son programme en faveur de l’impérialisme français. Les Total, Vinci et autres multinationales qui pillent l’Afrique son ravis : Il est temps d’y "construire un esprit d’entreprise". Autrement dit, les portes sont ouvertes !

Enfin, surfant sur la vague de corruption qui souffle sur l’échiquier politique, et qui l’a modérément épargné jusqu’à présent, un engagement à « moraliser et responsabiliser la vie politique ».

Ce que l’on retient surtout, c’est que celui qui se présentait jusqu’à présent comme ni de droite ni de gauche, a donné un sacré coup de barre à tribord. Économiquement, évidemment, Emmanuel Macron ne fait que confirmer son ultra-libéralisme décomplexé. Sur la question sécuritaire, il mord carrément sur le terrain de la droite et de l’extrême-droite (ce que le PS avait déjà bien su faire durant ce dernier quinquennat) en instrumentalisant la peur et les amalgames islamophobes afin de justifier le recrutement de 10000 policiers et gendarmes supplémentaires, et donc la répression d’État. Sur les questions sociales, il est plus flou, mettant en avant la valorisation de la culture et de l’éducation, thèmes plus chers à la gauche, mais dont le bilan du quinquennat Hollande démontre déjà l’inefficacité. Ses propositions concernant la politique internationale le positionnent d’autant plus à droite, car outre le renforcement des forces armées au sein de l’hexagone, Emmanuel Macron veut également renforcer les frontières de l’Europe-forteresse (5000 gardes frontières en plus), et il stigmatise les travailleurs détachés, en revendiquant de leur interdire de séjourner en France plus d’un an, au lieu de s’attaquer au patronat qui exploite aussi bien en France qu’ailleurs !

De gros cadeaux aux patrons… et des conditions de travail dégradées

Entre autres promesses aux capitalistes, on trouve notamment celle-ci, dans la double page « inventer un nouveau modèle de croissance » : « Nous soutiendrons l’investissement privé.

Nous baisserons l’impôt sur les sociétés de 33,3% à 25% pour rejoindre la moyenne européenne. Nous transformerons le CICE en allègements de charges pérennes, et l’ISF en « Impôt sur la Fortune Immobilière » sans accroître la fiscalité actuelle sur l’immobilier et les droits de succession, et sans taxer ce qui finance les entreprises et l’emploi. Nous créerons un prélèvement unique sur les revenus du capital, de l’ordre de 30%. »

Ou encore cette mesure : «  Nous réduirons le coût du travail . Nous aiderons les entreprises à embaucher en baissant les cotisations sociales employeurs de 6 points en remplacement du CICE, et jusqu’à 10 points au niveau du SMIC : les employeurs économiseront près de 1800 euros par an et par salarié au SMIC, 2200 euros par an pour un salarié payé 3000 euros bruts par mois. »

Car c’est bien connu, les travailleurs ne créent pas de richesses, ils « coûtent » aux patrons. Et ces derniers nous font d’ailleurs une fleur en acceptant de nous exploiter !

Une politique qui s’inscrit dans la lignée de la loi travail, le curseur étant placé plus à droite. En d’autres termes, il s’agit de reprendre les bonnes idées et la bonne dynamique du quinquennat, pour accentuer l’offensive contre les classes populaires. En effet, la contrepartie de ces cadeaux au patronat, évidemment, ce sont les travailleurs qui en font les frais. Car dans sa volonté « d’uberiser » l’économie, Macron cherche à rendre la main d’œuvre plus docile, plus flexible. La loi qui porte son nom en donne d’ailleurs un avant-goût, et il suffit de voir dans quelles conditions travaillent les chauffeurs Uber (payés une misère, pour 70/h semaine) pour se faire une idée assez précise de ce qui attend les travailleurs.

Un fourre-tout aléatoire

Le programme du candidat est un mélange hétéroclite de promesses abstraites et de mesures minimales dont certaines sont déjà plus ou moins appliquées telles que « nous interdirons l’usage des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges ».

Ce qui ressort néanmoins, et même si le maître-mot de Macron est la « modernité », c’est qu’il n’a pas inventé la poudre. L’homme qui se veut -et fait tout pour paraître comme - providentiel s’est tout bonnement soucié de mélanger dans son programme quelques mesures sociales de la gauche dans leurs versions les plus minimales et une grande majorité des mesures ultra-libérales et liberticides de la droite, soit totalement reprises, soit profondément approfondies par le candidat d’En Marche. En favorisant le développement de l’entrepreneuriat et le modèle de l’uberisation, Macron ne fait que proposer d’accroître la précarisation, la perte de nombreux droits sociaux et la sélection sociale qui sont déjà de mise, en favorisant les plus favorisés et en délaissant les autres. En bref, une politique qui va dans le sens de ses prédécesseurs et actuels adversaires : celui de l’intérêt des classes dominantes.




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