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Politique

Malik Oussekine : 34 ans après, un meurtre policier qui résonne avec l’offensive sécuritaire

En 1986, le 6 décembre à Paris, en pleine répression du mouvement étudiants/lycéens contre la loi Devaquet, Malik Oussekine était matraqué à mort dans le hall d’un immeuble où il s’était réfugié par deux policiers à moto, des « voltigeurs ». 34 ans après les faits, ce crime policier d’une violence inouïe résonne avec l’actualité dans un contexte de violences policières accrues et d’une Loi « Sécurité Globale » qui entend augmenter les moyens de répression des flics et renforcer leur impunité.

lundi 7 décembre 2020

Décembre 1986. La France est secouée par la mobilisation massive de milliers d’étudiants, rejoints par les lycéens, contre le projet de réforme de l’université mené par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Alain Devaquet. Le 4 décembre est le pic de la contestation, avec des centaines de milliers de personnes qui défilent dans les rues de Paris et une répression féroce. C’est dans ce contexte que, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine est frappé à mort par deux policiers, en marge de la manifestation. Ce dimanche, les hommages se sont multipliés, certains politiciens oubliant opportunément de mentionner les responsables de cette mort horrible.

Car c’est bien la police raciste et violente, bras armé d’un État réprimant la contestation sociale, qui s’est illustrée cette nuit là.

Le projet de loi Devaquet : la mobilisation étudiante contre les flics de Pasqua

Le contexte de la mort de Malik Oussekine, c’est la mobilisation étudiante contre le projet de loi Devaquet. Chirac, après la victoire de la droite aux élections législatives de mars 1986, est devenu Premier ministre de Mitterrand : c’est le début de la cohabitation, entre une présidence PS et un gouvernement de droite. Il entend faire passer une série de mesures de libéralisation, entre autres dans l’Enseignement supérieur. C’est ainsi que va naître le projet de loi mené par le ministre de l’ESR Devaquet en lien avec celui de l’Education nationale Monory, pour donner plus d’autonomie aux université et les mettre en concurrence les unes avec les autres. Le but de la réforme est de mettre en place la sélection à l’entrée de l’université, pour adapter les flux d’étudiants aux besoins du marché du travail et la possibilité de fixer ses frais d’inscription pour chaque université. Projet de sélection qui, faute d’aboutir en 86, sera de nouveau porté en 2018 avec la loi ORE. Car ce qui fait reculer le gouvernement Chirac, c’est la mobilisation historique de la jeunesse, qui menace de se radicaliser et de s’amplifier après le choc que constitue la mort de Malik.

Du 21 novembre à début décembre, les étudiants descendent dans la rue, où ils sont rejoints par les lycéens. Aux quatre coins du pays, les universités sont le théâtre d’Assemblées Générales où les étudiants votent le blocage. Le 4 décembre, c’est l’apogée du mouvement, avec entre 500 000 et 600 000 personnes qui battent le pavé à Paris et plus d’un million dans toute la France. La jeunesse se mobilise pour le retrait du projet de loi, contre la sélection, les inégalités et la précarité.

Le mouvement se voit réprimé violemment, notamment par les « voltigeurs » mis en place par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. Ces binômes de flics à motos – l’un conduisant pendant que l’autre a les mains libres pour matraquer – s’inscrivent dans le programme répressif mis en place par Chirac, avec un Pasqua chargé de mettre l’accent sur la lutte contre « l’insécurité ». Il fait ainsi voter toute une série de lois contre la criminalité, la délinquance, le terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État et est l’inventeur avec son ministre délégué à la sécurité Robert Pandraud de ces pelotons de voltigeurs.

Troupes de chocs conçues spécialement pour réprimer les manifestants, ils sont là pour « nettoyer » en fin de journée. Ils isolent les étudiants, ceux qui sont désignés comme « casseurs », pour les passer à tabac. Le 4 décembre, la manifestation est ainsi dispersée par des charges et des flics qui arrosent de gaz lacrymogènes, provoquant au moins deux blessés graves. Le soir même, les étudiants votent en assemblée générale à Jussieu une motion de protestation contre les violences policières. Il y a à nouveau des milliers de personnes dans la rue le 5. Face à l’ampleur de la contestation, la violence répressive monte encore d’un cran.

Point culminant des violences policières : Malik Oussekine tabassé à mort

C’est dans la nuit du 5 au 6 décembre que cette violence culminera et se déchaînera avec le crime policier commis contre Malik Oussekine. La Sorbonne vient d’être évacuée et les flics quadrillent le Quartier Latin, traquant les derniers « casseurs ». Malik Oussekine, 22 ans, d’origine algérienne, est étudiant à Dauphine et sort d’un club de jazz. Il croise alors la route de trois voltigeurs qui le prennent en chasse. Un témoin, fonctionnaire au ministère des finances, raconte l’avoir vu se réfugier dans un hall d’immeuble, où il sera immédiatement poursuivi et roué de coups : « Je rentrais chez moi. Au moment de refermer la porte après avoir composé le code, je vois le visage affolé d’un jeune homme. Je le fais passer et je veux refermer la porte. Deux policiers s’engouffrent dans le hall, se précipitent sur le type réfugié au fond et le frappent avec une violence incroyable. Il est tombé, ils ont continué à frapper à coups de matraque et de pieds dans le ventre et dans le dos. La victime se contentait de crier : ’je n’ai rien fait, je n’ai rien fait’ ». Il veut s’interposer, reçoit lui aussi pour cela des coups, et ce n’est que quand il sort sa carte de fonctionnaire que les policiers se replient et prennent la fuite. Un autre témoin décrira « les tâches de sang sur les murs et les éclats de verre des plaques de boîtes aux lettres ». Le SAMU arrive dix minutes après, mais il est trop tard. Mort dans le hall de l’immeuble, le corps du jeune homme est transporté à l’hôpital Cochin, où les médecins constateront les hématomes au visages, une fracture de la cloison nasale, une abrasion du nez et de la joue droite. Ils constatent aussi une insuffisance rénale, ce qui servira de prétexte pour atténuer la responsabilité policière et fera l’objet d’un commentaire de Robert Pandraud qui choque l’opinion « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con la nuit ».

Durcissement du mouvement : le PS à la rescousse pour étouffer la contestation

Le lendemain du crime, une manif qui réunit entre 30 000 et 40 000 personne s’organise spontanément en direction de l’hôpital Cochin. Sur les pancartes on lit « Ils ont tué Malik », « Universités : 1 mort, la sélection commence », « 160 blessés dont 6 grièvement, il vous fallait un mort, Pasqua-Monory assassin ». Le Parti Socialiste, à travers ses militants à l’UNEF, s’empare de la tête du cortège et tente de reprendre la main sur un mouvement sur lequel il n’avait plus aucun contrôle. Il transforme une manifestation où résonnait les cris de colère en marche blanche silencieuse et funèbre. À l’issue de la matinée, les présidents de l’UNEF-ID et de SOS racisme sont reçus place Beauvau comme interlocuteurs du gouvernement dans la mobilisation.

Le mouvement, pourtant, se politise et se durcit. Le soir du 6, la Coordination Nationale Etudiante vote la poursuite de la mobilisation jusqu’au retrait du projet de loi, et certains appellent même à exiger la démission de Chirac. L’AG appelle aussi l’ensemble de la population et des syndicats ouvriers à débrayer le 8 décembre et à une journée de grève générale et de manifestation le 10 décembre. Face à cette mobilisation étudiante qui menace de s’étendre chez les travailleurs et de provoquer des grèves, le duo Miterrand-Chirac fait tout pour enterrer le mouvement. Le 8 décembre, après les nouvelles manifestations, Chirac annonce le retrait du texte et la démission de Devaquet, tandis que Monory annonce l’abandon des réformes des lycées. La contestation s’épuise après le 10 décembre, avec un Parti Socialiste qui se démène pour faire taire la colère.

Impunité policière, les mêmes flics au service du même État

Le traitement par la justice, plus de 3 ans après les faits, du crime contre Malik Oussekine, illustre l’impunité policière. Les deux assassins sont condamnés avec sursis, à 5 et 2 ans de prison pour « coups et blessure ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Si les pelotons de voltigeurs sont dissous, Pasqua reste en poste.

Plus de trente ans après, l’impunité règne toujours : ce sont les même flics qui répriment, qui matraquent et qui tuent, dans les quartiers populaires et dans les manifestations. Après la mort aux mains de la police d’Adama Traoré en 2016, les expertises médicales se multiplient pour blâmer l’état de santé du jeune homme et dédouaner les policiers. Tout comme à l’époque, où la ligne des policiers et de leurs défenseurs (dont de nombreux membres du gouvernement et de la majorité RPR) était que Malik Oussekine souffrait de déficience rénale, qu’il était sous dialyse et qu’il s’agissait de la raison de sa mort.

Le gouvernement Macron s’est aussi illustré en réhabilitant les méthodes de répression les plus violentes pour museler la contestation sociale. Les tristement célèbres « voltigeurs » ont ainsi été ressuscités par les DAR (détachement d’action rapide) mis en place dès décembre 2018 pour réprimer les Gilets Jaunes et l’ampleur et la radicalité des premières actes. Puis ont pris le relais les BRAV-M (Brigades de répression de l’action violente motorisées) lors de l’officialisation par Castaner de la « nouvelle doctrine du maintien de l’ordre » en mars 2019. Le but : avoir un dispositif policier mobile d’intervention rapide, pour pourchasser les manifestants et procéder à des interpellations.

Une continuité qui se poursuit aujourd’hui, en pleine offensive sécuritaire du gouvernement avec la Loi Sécurité Globale qui prévoit de renforcer l’impunité policière en restreignant la diffusion d’images de policiers en intervention. C’est dans ce contexte que les images de violences policières contre Michel Zecler, producteur de musique et tabassé parce qu’il était noir, ont suscité l’indignation. Ceux que l’on voit sur les images de vidéo-surveillance révélées par Loopsider sont des policiers des BTC (Brigade Territoriales de Contact) du 17ème, qui s’inscrivent parfaitement dans cette logique brutale du maintien de l’ordre. Ces brigades, qui avaient été incorporées aux DAR, sont, comme l’explique le collectif Désarmons-les, « anciennes BST, un dispositif néocolonial expérimenté dans les banlieues depuis quelques années. Dans la pure tradition de "l’anticriminalité", concept inventé par Pierre Bolotte, premier préfet de Seine-Saint-Denis, fossoyeur des grévistes guadeloupéens en mai 67 (plus de 80 morts) et inventeur de la première BAC en 1971 (toujours à Saint-Denis), l’objectif de ces unités spéciales est de "taper du délinquant", de faire du "saute-dessus", notamment sur la base de critères racistes (délit de faciès notamment). »

Avec la Loi Sécurité Globale, l’objectif est d’empêcher la diffusion d’images de violences policières dans un contexte de crise profonde qui verra forcément des explosions sociales d’ampleur. L’impunité policière, loin d’être un dysfonctionnement, traverse les années et les gouvernements. Ces flics qui assassinent, ces brigades qui sont employées pour réprimer les quartiers populaires, qui déchaînent leur violence raciste, sont le bras armé d’un système répressif. Leur institution, loin d’être à la dérive, sert exactement le rôle qui lui a été donné par l’État : maintenir un ordre profondément inégalitaire, raciste et injuste au profit des classes dominantes. Trente-quatre ans après l’assassinat de Malik Oussekine, les violences policières et le racisme d’État sont toujours là, et ne disparaîtront qu’avec le renversement de l’ordre capitaliste.




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