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Politique

La réalité derrière l'écran de fumée

"Média complice", "journalisme de caniveau" : les profs dénoncent les mensonges de LCI

« Non, les profs ne sont pas mal payés ! » ou comment tenter de prouver que les enseignants ont un salaire décent en manipulant les chiffres ? LCI s'est illustré dans cet exercice de mystification de la réalité.

jeudi 12 septembre

« Non, les profs ne sont pas mal payés ! ». Le titre joue clairement la provocation, et en trois minutes, François-Xavier Pietri, chroniqueur éco dans la matinale de LCI, parvient à mystifier le salaire réel des enseignants. Pour y parvenir, ce pseudo-économiste se fonde sur les chiffres de l’OCDE. C’est là sa caution « scientifique », sa base pour faire parler les chiffres. Et il sait y faire. Avec des moyennes établies sur un ensemble de 36 pays aux réalités économiques très diverses, allant du Japon à la Turquie, il parvient à montrer que les professeurs du lycée et du collège gagnent plus en France qu’ailleurs. Il montre également que les professeurs français travaillent en moyenne plus que leur confrères des autres pays. Et il conclut brillamment par « les professeurs [français] travaillent plus, pour gagner plus », réhabilitant ainsi le sarkozysme. CQFD.

Le petit problème avec le tour de passe-passe de François-Xavier Pietri, c’est que les chiffres qu’il présente sont des moyennes qui ne reflètent pas la réalité du terrain ni des carrières, ses chiffres sont calculés sur la base d’une comparaison entre des pays aux réalités économiques et sociale très diverses et ses chiffres ne prennent pas en compte le coût de la vie.

Revenons donc sur ces chiffres : en moyenne 3850 euros par mois pour les professeurs de lycée contre 3457 euros dans l’OCDE et 3425 euros en collège contre 3211 euros dans l’OCDE. Où a-t-il trouvé ces chiffres ? Les 3850 euros mensuels des enseignants de lycée correspondent au salaire d’un professeur agrégé après plus de 25 ans d’exercice en comptant les primes exceptionnelles et les heures supplémentaires. En somme, François-Xavier Pietri nous présente l’extrême exception comme la norme. La plupart des professeurs n’atteindront jamais les 2800 euros par mois et c’est d’autant plus vrai pour les enseignants du premier cycle (maternelle et primaire).

Autre élément d’incompétence crasse dans le discours de l’économiste de LCI : il donne les salaires bruts et non pas nets. L’OCDE publie, en effet, ses données sur les salaires sans en soustraire l’ensemble des cotisations sociales. François-Xavier Pietri devrait sûrement aller refaire un peu de compta pour se familiariser avec cette distinction que tout salarié ne connaît que trop bien.

Dans le même registre, comment faire paraître un chiffre plus grand qu’il ne l’est ? En le comparant avec des chiffres très bas. Quand on s’emploie à démontrer comme le fait François-Xavier Pietri que les enseignants français gagnent plus que les autres profs de l’OCDE, il se garde bien de préciser que dans la comparaison il inclut la Grèce, la Turquie, la Slovénie, la Slovaquie ou encore le Mexique. Il est tout à fait logique que les enseignants français gagnent plus si on les compare avec des pays marqués par des crises économiques et le pillage impérialiste. Mais si l’on voulait vraiment présenter une comparaison raisonnable, il suffirait de constater qu’en Allemagne les professeurs au collège et au lycée sont payés en moyenne 56% de plus que leurs homologues français.

Enfin, à aucun moment il n’est question dans l’exposé au tableau du chroniqueur du coût de la vie par rapport au salaire. De ce côté là des choses, le déclassement des enseignants est édifiant : en 1980, un enseignant débutait sa carrière avec un salaire qui équivalait à deux Smic. Aujourd’hui, il entre dans la carrière avec un salaire équivalant à 1,25 Smic. En quarante ans, les enseignants ont vu leur rémunération fondre comme neige au soleil tandis que le point d’indice reste quant à lui inexorablement gelé.

Si l’on compare maintenant les salaires des enseignants en France aux autres salaires des cadres de la fonction publique et du privé qui ont un niveau de compétence égal, ils sont les plus mal payés. En moyenne, les enseignants sont payés 2754 euros contre 4141 euros à qualification égale dans le privé et 3622 euros dans la fonction publique. Pour des personnes qui travaillent en moyenne 40h par semaine, la récompense est bien maigre.

Le discours de François-Xavier Pietri ne révolutionne en rien la diatribe permanente sur le salaire des enseignants. Ce qui marque par contre, c’est la pauvreté des artifices qu’il emploie. Son enfumage grossier qui vise à faire passer les enseignants pour d’éternels râleurs est bien triste à l’heure où une partie du monde enseignant, des stylos rouges aux profs grévistes du bac, relève la tête pour réclamer un service public d’éducation de qualité et une reconnaissance salariale digne de ce nom.




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